Vous les dites surdoués, ils sont simplement différents

40 jeunes à haut potentiel racontent leur quotidien, souvent fait de galères

Les parents réunis dans la salle ont tous l’air inquiet qu’avaient mes parents. Ils attendent des réponses, et de l’espoir. Surtout de l’espoir. Leur quotidien est difficile. Infernal, même, à leur échelle. Ils ont un enfant à haut potentiel, parfois plusieurs. Des enfants comme les autres, mais pour qui tout est plus compliqué.

Hyper sensibles, hyper matures, hyper immatures, ils détestent l’injustice et la subissent souvent plus que les autres. Ce sont des enfants paradoxaux. Ils connectent plus et plus vite, mais d’une manière trop différente pour réussir et être heureux.

La société les pense surdoués. Eux-mêmes aimeraient le croire. Pourtant, quand on leur demande, ils ne se disent jamais plus intelligents. Ils pensent être des imposteurs et que les tests de QI qu’ils ont passé étaient faux. Ces tests sont souvent la seule manière de faire entendre au personnel éducatif et au grand public une différence que la plupart des spécialistes de santé identifient au premier regard. « Si je suis si intelligent, pourquoi je ne réussis pas ? » « Vous dites qu’on connecte plus que les autres, mais pourquoi on est plus rejetés. »

Cette phrase, une fille de huit ans l’a prononcée. Elle a levé la main, timide. Et d’une petite voix, qui a porté sur toute la longueur de la salle -et c’était une salle de 400 personnes-, elle a demandé : « Pourquoi on est plus rejetés ? »

Samedi 11 juin, à l’initiative de l’Asehp, j’ai passé l’après-midi avec dix ados et une quarantaine de préados, tous à haut potentiel. D’abord, les ados. Au premier abord, rien ne permet de deviner qu’ils sont à haut potentiel. Ils sont timides, petits, minces, gros, grands, bruns, blond et roux. Une jeune fille au milieu se cache derrière ses cheveux. Une autre, tout à droite, a l’air renfrognée. A côté d’elle, il y a le plus grand, pas loin des deux mètres. Le troisième en partant de la gauche porte un tee-shirt à l’effigie du Pérou. Des ados normaux, en somme.

Quand le docteur Revol, un des spécialistes français du sujet, demande aux dix jeunes un mot pour définir leur haut potentiel, aucun ne parle de bonheur. Sept d’entre eux disent avoir souffert d’injustice à l’école, du fait de leur manière d’apprendre ou de restituer des connaissances. La première cause de leur malheur, ce ne sont pas les autres, c’est l’école. Ils n’arrivent pas à s’y adapter.

Le syndrome de l’imposteur

Ils en viennent à douter de leur capacité. Et quand on leur demande de définir le HP, tous disent la même chose, sans se concerter. Ils parlent de la difficulté à gérer toutes leurs émotions, ils parlent de l’incompréhension, de difficultés, de créativité et d’imagination.

Et choisir est une torture. « Pourquoi est-ce si dur ? », demandent-ils. Les HP, dès leur plus jeune âge, ont peur de la mort. Le deuil les angoisse, car il les dépasse. Et choisir, c’est renoncer. Quand on laisse des opportunités de côté, on les met à mort, en quelque sorte. Alors, et c’est parfaitement insconscient, les HP ont du mal à choisir.

Tous ont déjà été traités d’intello. La jeune fille du milieu, qui se cachait derrière ses cheveux, a récupéré une feuille A4 qui traînait. Elle la plie méthodiquement. Ce faisant, elle a ralenti son tapotement du pied. Un trio de garçons à sa gauche a sympathisé. Ils bavardent. La jeune fille renfrognée, tout à droite, s’est ouverte un peu.

Sur ces dix ados, la moitié environ cumule le haut potentiel avec des troubles de l’attention, et hyperactivité. Ils se concentrent moins facilement, ils sont étourdis. Un paradoxe supplémentaire à faire entendre aux enseignants.

Les préados nous rejoignent. Tout change. Quand les ados manquent de confiance en eux, mais sont rodés aux moqueries, aux quolibets, les préados n’ont pas encore la maturité nécessaire pour prendre de la distance et gérer leur hypersensibilité. Mais ils ont l’esprit assez clair pour porter un regard sans concession sur leurs difficultés.

« En classe, ça va. Mais à la récré, je me fais massacrer. » Le jeune à l’origine de cette phrase a douze ans au plus. Je le vois s’agiter sur sa chaise, saisir la moindre occasion pour parler, pour partager. Il crie à l’aide comme il le peut. Il ne va pas bien, et cette heure en compagnie de ses semblables est une bouffée d’air pur.

Tous ont des difficultés. Au fond de la salle, à droite, un jeune lève la main. Il s’est mis au dernier rang, tout près de la sortie, à l’écart. « Quand on a plus de solution dans son pays, est-ce qu’on peut en chercher ailleurs ? Je ne sais pas, tu es en quelle classe ? Aucune idée, ça fait trop longtemps que je ne suis plus allé à l’école. »

Pour participer à ce genre de réunions, je me blinde. J’y suis pour une raison très simple : dire aux jeunes de croire en l’avenir, que le bonheur qu’on leur promet arrive. Mais rien ne prépare à ce qu’un gosse d’une dizaine d’années explique qu’il ne va plus à l’école depuis assez longtemps pour avoir oublié dans quelle classe il est.

Une autre, lucide, à 12 ans : « Dans ma classe, ils sont tous plus vieux que moi, mais parfois, j’ai l’impression d’être la plus mature. » Encore une autre : « Parfois, j’ai l’impression que les gens souffrent autour de moi, alors je préfère être seul. Cela ne me dérange pas de souffrir pour les autres. »

Il y a eu d’énormes progrès depuis quinze ans. Les enseignants sont plus à l’écoute et mieux formés, la science, même, comprend mieux les cerveaux des HP.

Ce reportage de France 3 Rhône Alpes présente les récentes avancées en matière de compréhension du système neuronal des jeunes HP

Réanimer l’espoir

J’essaie de donner un peu d’espoir à des parents en souffrance. Ils n’ont pour y croire que les promesses des médecins. Je rends cela concret. Aux enfants, j’essaie de vanter les vertus de la patience, de leur donner envie de grandir. Ils demandent « comment on fait avec les autres ? ». Il n’y a pas de solution magique. Il faut faire semblant souvent. Se trouver un espace de paix, en attendant d’être soi-même dès que possible, avec ceux aptes à comprendre.

Il y a des sourires dans ces réunions. Ce jeune qui lève la main et demande « J’ai plusieurs choses à dire. Mais la première, quelle heure il est ? » Et cet autre : « A quatre ans, je savais déjà le métier que je voulais faire. Je serai hydrobiologiste ! » Ils veulent tous être archéologue, paléontologue, historien, chercheur. Ils veulent comprendre le monde pour réduire l’inconnu qui les effraie. Ils veulent étudier le climat pour sauver la planète.

L’ado renfrognée et celle qui fabriquait des origamis ont sympathisé. Elles vont se revoir. Quand le jeune garçon qui oublié sa classe a pris la parole, tous ont voulu lui proposer des solutions. Pendant cinq minutes, chacun leur tour, ils ont essayé de l’aider, sans plus penser à leurs problèmes.
Une préado a eu le mot de la fin : « Le HP, en fait, c’est comme le couteau. Soit on étale du beurre avec, soit on peut tuer. Le HP, ça nous rend malheureux parfois, mais on peut aussi être heureux ! »

Dessins de Pecub