L’avenir de La Presse est rock’n’roll

La transaction de La Presse pour les nuls

A: le contrôle de l’information, B: la pérennité, C: le contexte, D: les finances.

Note: Je me compte parmi les “nuls”. Mais savoir ce qu’on ne sait pas aide au moins à poser des questions.

A1- Le contrôle de l’information. Power Corporation transfère la propriété du journal La Presse à un organisme à but non lucratif (OBNL). Il s’écrit tellement de bêtises qu’il est nécessaire de faire le point: non, La Presse ne devient pas un “journal indépendant”.

A2- Rappel 1: Tout OBNL est dirigé par un conseil d’administration (CA). Le CA décide qui sont les membres. Le CA de l’OBNL de La Presse est évidemment choisi par Power Corp. (Je pose respectueusement et officiellement ma candidature.)

A3- Rappel 2: Le contrôle de l’information fonctionne à La Presse comme dans beaucoup d’autres journaux: l’éditorial appartient au propriétaire, les journalistes de la rédaction peuvent avoir plusieurs orientations différentes.

A4- Rappel 1 + rappel 2: Absolument rien ne change dans le contrôle de l’information à La Presse. Les éditorialistes écrivent en leur nom sur beaucoup de sujets, mais au nom du propriétaire pour les sujets qu’il décide. Totale continuité. Zéro différence.

B1- La pérennité. On lit, même sous la plume de journalistes, des «bonne chance», des «La Presse abandonnée par Power Corp» des «on leur souhaite que le nouveau modèle fonctionne» ou des «La Presse laissée à elle-même.» Pas vraiment.

B2- Rappel: Power Corp assume les retraites et dote l’OBNL de La Presse de 50 millions$. Et la suite? «Je donne à tout, je ne vois pas pourquoi je ne donnerais pas aussi à La Presse.» Yves Boisvert dit que c’est de l’humour. Pas forcément (voir D).

B3- La plupart des grands journaux dans le monde appartiennent à des milliardaires. Ce n’est pas un hasard. Le contrôle de l’information (éditorial) vaut de l’or. Partout. Ici aussi. Il n’y a aucune raison pour que Power Corp veuille perdre ce levier.

B4- Note: c’est pour cela qu’il faut toujours s’informer auprès de plusieurs sources. Tous les médias sont plus ou moins biaisés: par l’éditorial, mais aussi par le choix des sujets qu’ils couvrent.

B5- Tant que les milliardaires de la planète n’auront pas trouvé un autre moyen de moduler l’information (avec facebook? Google? censure à la chinoise?), La Presse a un avenir assuré.

C1- Le contexte. C’est comme un film d’une série: le titre semble être une nouvelle, mais c’est juste un épisode d’une histoire avec un passé, avec un scénario futur déjà écrit, et des gens brillants qui travaillent sur des variantes depuis des années.

C2- Historiquement, l’événement du jour n’est pas une première: Power Corp s’est déjà «délesté» en mars 2015 des six quotidiens régionaux de Gesca «vendus» à Capitales Médias, de Martin Cauchon.

C3- «Vendus» parce que nul ne sait rien de cette transaction et qu’aucun média concurrent n’a enquêté sur ce sujet (!!!). Donc, on en est rendu à des conjonctures: ces quotidiens — comme les autres — sont déficitaires; Martin Cauchon n’est pas milliardaire;

C4- Donc, il y a un arrangement entre Power Corp et Capitales Médias pour en assurer la pérennité. Oui, le gouvernement provincial a prêté récemment 10 millions$ à Capitales Médias. Mais ça n’en fait pas un modèle d’affaires.

C5- Le modèle de délestage «Capitales Médias» ne fonctionne pas. De plus, le prêt du gouvernement a fait grincer des dents et n’est pas renouvelable tel quel. Ça explique la conception très créative d’un OBNL pour La Presse.

C6- Il est fort probable que Power Corp a déjà fait les démarches pour s’assurer de la suite du scénario auprès des gouvernements fédéral et provincial. Sinon, l’OBNL La Presse n’existerait pas (pas encore).

C7- Donc les gouvernements fédéral et provincial vont prochainement mettre en place des systèmes de financement directs ou indirects des médias. Il va y avoir des subventions «de transition numérique», des crédits d’impôts et des fondations «charitables».

C8- Pour une deuxième fois en quelques années, les médias du monde occidental vont regarder de près un scénario de La Presse. Le choix «tout tablette» était audacieux, mais n’a pas donné les résultats escomptés.

C9- Avec le modèle OBNL, il faut reconnaître aux stratèges de La Presse leur créativité et aux financiers de Power Corp leur confiance. Ce n’est pas la situation idéale (rien ne vaut le cash) mais c’est du beau travail.

D1- Les finances. On ne sait rien des finances de La Presse: ni les revenus, ni les dépenses. Guy Crevier qualifie les estimations de pertes de Power Corp dans La Presse de «folklore», mais il ne tient qu’à lui de révéler les vrais chiffres.

D2- Par ailleurs, on peut être sûr que Power Corp a les meilleurs fiscalistes, donc que les «pertes» peuvent être des «investissements» ou toute autre appellation comptable favorable. Le chiffre de 500 millions$ n’est pas déraisonnable. Mais s’ils s’en fichent, nous aussi.

D3- Ce que signifie vraiment le passage de La Presse d’une entreprise à but lucratif à un OBNL, c’est que les gestionnaires de Power Corp ne voient pas comment La Presse pourrait devenir rentable telle quelle dans un avenir prévisible. C’est un aveu d’impasse.

D4- Donc, si la rentabilité n’est pas prévisible, l’objectif du modèle OBNL présenté est d’assurer à la fois la pérennité de La Presse, le contrôle par Power Corp ou ses délégués et la meilleure option fiscale pour Power Corp.

D5- Note: je ne partage pas l’analyse de Power Corp sur la rentabilité éventuelle des médias. Les propriétaires de médias n’ont pas fini de payer pour leur péché originel: ils sont tous allés sur le Web sans se soucier de la monétisation sur ce medium.

D6- Comme le décrit McLuhan à tout changement de medium, ils ont simplement transféré dans l’univers numérique les structures traditionnelles de relation avec les lecteurs (produit, revenus).

D7- La seule prévision qu’on entendait au Québec vers 2000, c’était: «Les Américains vont finir par inventer quelque chose» (authentique). Mais les Américains n’ont rien inventé. Du moins pas encore, et pas assez tôt pour La Presse.

D8- Les médias pensent toujours qu’ils font un produit. L’univers numérique est fait de relations. L’onde de choc ébranle en ce moment les structures, ce qui ouvre (enfin) la porte à de nouvelles pratiques.

D8- Il se fait beaucoup de travail en ce sens en Europe et aux États-Unis, entre autres dans les OBNL (tiens-tiens) et surtout dans les relations avec le public: participation au contenu rédactionnel, participation au financement.

D9- La Presse n’a donc pas fini d’évoluer. Ses artisans sont provisoirement dans une position privilégiée. Mais les bouleversements ne font que commencer. Le futur est rock’n’roll.

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Note: je suis l’auteur de Media Machina, un essai sur les structures du Web pour les médias, en cours d’adaptation en français.

Cet article est également publié sur mon site webmedias.

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