Submersion du Bassin d’Arcachon : un débat qui fait des vagues

Une matinée de grande marée dans le port de Gujan-Mestras. Une aubaine pour les ostréiculteurs, dont leurs bateaux, les plates, se préparent à partir. Ils sont près de 315 tout autour du bassin.

Lancé en 2010, après le passage mortel de la tempête Xynthia sur les côtes charentaises, le Plan de prévention des risques de submersion marine (PPRSM), qui prévoit la protection des communes du bassin d’Arcachon contre une possible submersion de la mer, doit normalement être appliqué d’ici 2017. Après plusieurs années d’âpres négociations entre les élus et l’État, le plan paraît être aujourd’hui dans sa dernière ligne droite. En apparence seulement.

« Comment je fais, moi, si mon terrain se retrouve sur deux zones à risques différentes ? », lance un homme dans le public. “Le PPRSM est une démarche de l’État. Pour ce qui est du constructible, il faudra voir avec votre maire”. Ce soir, la salle des spectacles de la commune d’Arès, au nord-est du bassin d’Arcachon est pleine. Beaucoup de personnes âgées, quelques quinquagénaires. Comme à Gujan-Mestras cinq jours plus tôt, les habitants, soucieux, répondent présents. Tous venus poser leurs questions aux experts et acteurs locaux, sur les enjeux du fameux plan de prévention. Il doit imposer de nouvelles règles et des interdictions aux maires afin de réduire les risques pour la population d’une submersion marine. Un enjeu majeur donc, et surtout politique.

Mais la réunion du soir laisse l’audience sur sa faim. Beaucoup sont venus pour découvrir si leur parcelle se trouve sur une zone inondable. Ils n’ont eu qu’une simple présentation des risques. Sans plus de précisions sur le sujet le plus sensible : le zonage de réglementation. Le contenu principal de la réunion a uniquement porté sur les aléas, les enjeux et les risques ainsi que sur le calendrier. Des définitions assez floues pour un public non-initié à ces termes scientifiques. En un mot, un beau charabia pour eux.

La sous-préfète d’Arcachon, Dominique Christian, et les représentants du BRGM ont du mal à convaincre les 150 personnes présentes de l’urgence d’établir un plan de prévention des risques de submersion marine.

D’autres encore, n’ont pas conscience des risques. Et minimisent même l’impact qu’il pourrait avoir. Un homme peu au fait du calendrier interpelle Dominique Christian, la sous-préfète de l’arrondissement d’Arcachon : “Puisqu’il n’y a pas eu de mort en 2010 sur le bassin, pourquoi met-on en place ce plan avec tant de précipitation ?”. Ce à quoi la sous-préfète répond que “la tempête Xynthia de 2010 et le drame de la Faute-sur-mer sont des raisons suffisantes pour son élaboration le plus vite possible”.

Psychose Xynthia, aux grands maux les grands remèdes

Car Xynthia est à l’origine de toutes ces mesures. Si à l’époque, le Bassin d’Arcachon n’avait été que peu touché par la tempête, la peur de voir se répéter un épisode aussi dramatique (59 morts, dont 47 en France) est vive. D’après les experts, dépêchés par le gouvernement au lendemain du drame, une forte tempête combinée à de forts coefficients de marées pourraient être fatals pour la zone, classée prioritaire par l’État et comme « territoire à risque important d’inondation », avec une montée des eaux pouvant atteindre une hauteur de 1,80 à 3 mètres pour les endroits bien en dessous du niveau de la mer. Forcément, pour les habitants du coin, qui n’ont jamais connu ce genre d’événements, la nouvelle inquiète, au mieux, les laisse dubitatifs.

Le port de Gujan-Mestras, ici au niveau d’un des chenals, est situé en zone inondable selon les cartes des experts. Un risque pour les plaisanciers, et les cabanes en bois des ostréiculteurs, souvent vieilles du siècle dernier.

L’élaboration première du plan a traîné sur de nombreuses années. Entre les trois changements de sous-préfet et le manque de communication entre ces derniers et les élus locaux, plusieurs obstacles ont dû être surmontés. Prévu à l’origine pour l’horizon 2013–2014, il a été repoussé à 2017. Aujourd’hui, les experts du BRGM, le Bureau de recherche géologique et minière, sous la tutelle de l’État, et de la DDTM de Gironde, Direction départementale des territoires et de la mer, ont défini la carte des enjeux et des aléas. En gros, les zones qui craignent. Maintenant, à partir de ces données, il reste à définir le zonage. Selon les différentes couleurs qui iront du bleu au grenat en passant par le rouge pour un risque intermédiaire. La couleur grenat, pour les risques très forts, empêchera les propriétaires de construire ou même d’étendre leur terrain. Avec un impact non-négligeable sur la politique d’urbanisme des villes concernées, et donc des répercussions sur l’économie foncière et touristique. Et c’est là où le bât blesse. « Il est certain qu’il y a un risque de submersion marine, on ne peut pas le nier, d’autant que l’on fait face au réchauffement climatique. Après, l’État pousse le bouchon un peu trop loin », explique Bruno Lafon, maire de Biganos. « Ils nous mettent des côtes et des protections marines … pour le coup on ne va pas se mouiller les pieds! Ils se basent sur des modèles de simulation, mais ont pris une marge convenable », poursuit-il.

“… pour le coup on ne va pas se mouiller les pieds!”

Un principe de précaution qui est donc loin de faire l’unanimité, malgré l’optimisme des discours officiels récents. Ce qui laisse présager des retards quant à la mise en place du plan pour l’horizon fin 2016–2017. “Ah, c’est bien possible… “ avoue Bruno Lafon. “Tout le monde accepte les zones inondables. Les difficultés porteront sur les prescriptions qui pourraient être appliquées à chaque particulier, mais le préfet décidera même si il y a des avis défavorables. Si le maire ne respecte pas les nouvelles règles, il commet une infraction et il y aura un PV” explique Alain Guesdon, adjoint au directeur de la DDTM. Reste à savoir si les édiles joueront tous le jeu. “Le calendrier sera suivi. On a l’habitude de négocier et travailler avec la DDTM.” rassure Jean-Jacques Eroles, maire de La-Teste-de-Buch.

Autour du bassin, les habitations poussent comme des petits pains. Face aux risques de submersion, la construction de maisons sur pilotis est préconisée.

Depuis 2010 en effet, beaucoup de freins et peu de dialogues ont été instaurés entre les élus territoriaux et les services de l’État. Avec en toile de fond, une question tant majeure que polémique : doit on contraindre le développement économique de nos villes, diminuer leur expansion, à cause d’un risque qui n’est jamais arrivé, et qui n’arrivera peut être jamais ? «Moi je n’ai jamais connu d’inondations majeures. Je n’ai pas peur, j’ai un étage, je peux me protéger. Si les seuls risques sont de refaire sa tapisserie, alors il n’y a pas lieu d’avoir peur », affirme Géraldine, retraité et propriétaire d’une maison à deux encablures du port de Gujan-Mestras. Même son de cloche du côté de Jean, ingénieur en aéronautique à la retraite et fils d’ostréiculteur « Dès qu’il se met à pleuvoir, c’est la catastrophe. Les gens ont peur pour rien. Je vis ici depuis bien longtemps, les inondations, on vit avec, et elles ne sont jamais bien impressionnantes », lance t-il, énervé. Pourtant, le risque existe bel et bien.

Pour Josiane Giraudel, représentante légale de l’association Écocitoyens à Andernos-les-Bains, le plan de prévention est salutaire et attendu. “On l’attend depuis longtemps, et en 2016 il n’est toujours pas fait. Alors je comprends l’impatience de la sous-préfète”, annonce-t-elle. Selon elle, ce sont uniquement les élus qui freinent. Elle se dit même “consternée” de voir certains se dépêcher de délivrer des permis de construire avant que le plan soit arrêté et appliqué. Autrement dit, les intérêts économiques semblent encore prévaloir. Des mots qui font écho à ceux de Jean de Gujan-Mestras : “Les terrains se vendent à prix d’or dernièrement. Ce sont des terrains qui ne valent pas cette valeur mais qui partent quand même. Les gens vont jusqu’à se mettre à 2 mètres en dessous de la digue. Ce qui importe pour eux, c’est la belle vue, pas les risques”. Malheureusement, il ne cherche pas à communiquer avec son maire pour lui faire part de ses réflexions. Pour Josiane, à Andernos, le sujet est même “tabou”. Il est simplement indiqué aux nouveaux arrivants, suite à un courrier de l’ancien maire de la ville datant d’après Xynthia, de monter leur maison à 4,5 mètres au-dessus du niveau de la mer et de construire un étage. La réelle sensibilisation des habitants d’Andernos passe par les conférences qu’organisent Josiane et son association.

Le domaine de Certes, à Audenge. Une des zones les plus sensible du bassin. Appartenant au Conservatoire du littoral et classé « espace naturel sensible ». Avec ses 396 hectares de prairies humides et de bassins, cette ancienne propriété piscicole est en première ligne en cas de submersion marine.

D’autres modèles préconisés

Le salut du bassin pourrait être de permettre à la nature de regagner ses droits. Un cas déjà observé sur le domaine naturel de Graveyron. “Là-bas, on a une brèche qui s’est formée sur la digue et l’eau gagne du terrain. On recrée des près salés parce qu’on s’est rendu compte que ce sont des milieux écologiquement intéressants et plus importants que l’endiguement pour la protection”, explique Isabelle Kisielewski du conservatoire du littoral. En soi, la montée des eaux n’est pas un phénomène à craindre car il est naturel. Il est certes accéléré à cause du réchauffement climatique, mais les populations devraient apprendre à vivre avec. “C’est une chance de vivre dans un environnement si exceptionnel. Les gens ne se rendent pas compte qu’ils devraient plus apprendre à vivre avec la nature. Se réapproprier le territoire en le respectant. Par exemple, faire des constructions sur pilotis serait la meilleure des solutions. Ça éviterait beaucoup de dégâts matériels mais surtout humains”, théorise-t-elle d’un roulement de ses yeux bleus. Alors même si les débats vont être encore difficiles, la solution serait peut-être à aller chercher dans les initiatives citoyennes et la prise de conscience des habitants de ce milieu particulier qu’est le Bassin d’Arcachon.

Gérémy Charrier (avec l’aide d’Arthur Jégou et de Valentin Breuil).

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