La force de l’ignorance

Thoreau, reprenant Confucius, dans son texte « Je vivais seul dans les bois » (1854), nous enseigne que « savoir que nous savons ce que nous savons, et que nous ne savons pas ce que nous ne savons pas, en voilà le vrai savoir. »

De quoi s’agit-il ici ?

Il semble que l’idée essentielle soit la capacité à admettre qu’un pan de notre réalité — et cette réalité pouvant se traduire par nos croyances, nos valeurs, nos institutions — échappe à notre connaissance, peut-être même à notre conscience, et donc à notre contrôle.

En fait, le vrai savoir, ou le savoir complet, est une véritable force. La force de se résoudre à une réalité qui nous échappera toujours, mais qu’on poursuivra aussi toujours. De tout temps, la réalité elle-même a été un vecteur central de toute perspective épistémologique. En d’autres mots, les sciences sociales à travers les diverses disciplines qui les composent, se sont orchestrées sur la base d’un but commun : créer de la connaissance, du « savoir », afin d’établir une base maitrisable de la réalité qui nous entoure.

La maitrise est ici un concept essentiel : il répond un besoin humain important : contrôler. Car ce qui échappe au contrôle est par définition incontrôlable, et peut donc s’avérer être une menace pour la condition humaine et sa reproduction. Le contrôle est donc central et premier à la volonté de créer la connaissance d’un objet. Il est aussi important de saisir que l’existence même de la connaissance de l’objet suffit, elle prime sur la véracité éventuelle de cette connaissance. En d’autres termes, on va préférer poser une compréhension, même erronée, de la réalité, plutôt que pas de compréhension du tout, c’est-à-dire renoncer à la comprendre. Simplement, nous avons donc un besoin irrépressible de tout connaitre, et de mettre un nom, une idée à tout.

Il est pourtant des objets qui échappent à notre compréhension. Parmi ces objets, il y en a que nous connaissons, ou plutôt que nous avons identifié. Mais peut-être déjà le fait de réussir à identifier ces objets que nous ne pourrons pas comprendre, est une forme en soi de compréhension et donc de contrôle. L’amour en est un exemple frappant.

Mais ce qui est le plus important, et qui fait toute la beauté de la pensée de Confucius, c’est d’admettre (de savoir) que nous ignorons ce qu’est l’autre grande partie ces dits objets : « nous ne savons pas ce que nous ne savons pas ». Confucius nage donc à contre-courant de la logique épistémologique où le contrôle prévaut, et où il faut d’abord « connaitre son objet avant de le connaitre », c’est-à-dire « réussir à identifier l’objet avant de chercher à le connaitre, à produire une connaissance sur lui ». Il nous faut, finalement, pouvoir trouver la sérénité tout en acceptant qu’il y ait des choses qu’on ne comprendra jamais, et que nous ne saurons surement jamais ce que sont ces choses, où elles se trouvent, etc. Elles se manifestent pourtant souvent à nous : des impressions, des sentiments, des croyances, des pensées abstraites, des « bugs » : sorte d’exceptions irréelles échappant à notre contrôle, mais pourtant bien présentes au quotidien.