Intervention du FMI en Egypte : « Toutes les ambitions de la révolution ont disparu »

Crédit photo : Sarah Calamand ©

Dans le but de redresser son économie, l’Egypte met sa population à l’épreuve de l’austérité. Mais dans un contexte politique et économique instable de longue date, les espoirs s’envolent.

« Tout est dévasté. Tous les prix ont doublé, pour tous les produits. Que ce soit à l’épicerie, les services, l’électricité, les vêtements, tout ! Et l’essence ! L’essence a augmenté de 45% ! … Et les salaires sont toujours les mêmes ». En quelques phrases, Ibrahim[1] et sa femme Marwa, professeurs en lycée et en maternelle, résument les conditions de vie actuelles de la population égyptienne. Inflation, disparition des subventions sur le carburant, produits importés désormais introuvables, … Voilà le prix à payer pour espérer voir la situation économique de l’Egypte s’améliorer. Le gouvernement égyptien a finalement appliqué les conditions imposées par le FMI pour se voir accorder un prêt de 12 milliards de dollars. Un programme sur 3 ans sous le signe de l’austérité qui, selon la présidente du FMI Christine Lagarde, permettra de restaurer la compétitivité de l’Egypte et d’inverser la courbe du déficit budgétaire et de la dette publique[2]. Mais qu’importent les indicateurs macroéconomiques lorsque vivre au quotidien est devenu une véritable bataille. « Selon le programme, c’est juste un mauvais moment par lequel le pays doit passer. Mais la situation actuelle n’est pas juste, car il y a beaucoup de gens qui en souffrent. La situation est vraiment en train d’empirer », raconte Mohammed, architecte de 28 ans. A cause de l’inflation, la précarité touche une proportion de plus en plus grande de la population. Omar Ghannam, économiste au ECESR[3], s’attend à voir la proportion de la population sous le seuil de pauvreté passer la barre des 40% dans les deux prochaines années, contre 28% recensés aujourd’hui. « La population n’attend aucun bénéfice de ces mesures, en particulier en l’absence de quelconque forme de soutien social. »

Le FMI au secours de l’infortune égyptienne

Depuis la révolution de 2011, l’Egypte fait face à une crise économique, devenue préoccupante ces derniers mois. Les réserves de monnaies étrangères (dollars et euros notamment) sont en chute libre. Le tourisme, principale source de revenu du pays, a quasiment disparu et le recours au marché noir a pris une dimension inquiétante selon les pouvoirs publics. Ainsi, lundi 31 octobre, la Livre Egyptienne (LE) a été dévaluée de presque 50%, atteignant un taux record de 18,2 LE pour 1 dollar. Le jeudi suivant, le gouvernement décide la mise en flottement de la monnaie, satisfaisant finalement les conditions imposées par le FMI. Ce plan de sauvetage a pour but de relancer l’investissement, notamment étranger, et ainsi d’assurer à l’Egypte un retour de la croissance. Des mesures sociales ont été vaguement annoncées par les créanciers, telles que le retour des subventions alimentaires et de nouvelles opportunités d’emplois. Mais face à cette promesse d’avenir doré, la population égyptienne ne voit qu’une chose : la précarité et la misère qui gagnent du terrain.

L’Histoire a tué l’espoir

Les indicateurs économiques sont clairs : la dévaluation de la monnaie entraine l’inflation, mais aussi le retour des investissements. Ainsi suivra la croissance du PIB, c’est mécanique. « Cette aide va aller directement à la banque centrale pour remonter les devises, ça va assainir le déficit budgétaire » explique Mona Amer, professeure d’économie à la FEPS[4]. « Sur le plan macroéconomique, ça devrait s’arranger ». De la même façon, le recours au marché noir a reculé, puisque comme l’explique Clément Steuer, chercheur au CEDEJ[5] : « il redevient possible d’acquérir des devises étrangères par la voie officielle. D’autant plus que des mesures sont prises contre les changeurs illégaux. Concernant le marché noir, la mesure est effective ». Mais le scepticisme marque les discours : « Cela ne durera pas tant que le problème de financement des produits importés perdurera, sans aucune solution à l’horizon » nuance Omar Ghannam, qui prévoit un retour en force du marché noir.

Ce pessimisme se fondent sur l’Histoire : en 1991, l’Egypte reçoit un « pack de sauvetage » du FMI, et malgré une amélioration des indicateurs dans un premier temps, la situation a empiré, aux dépends de la population.

Les effets de l’austérité provoquent naturellement le mécontentement, ici exacerbé par le manque de transparence du gouvernement sur ses projets. « On n’a pas l’impression qu’il y ait une stratégie économique réelle du gouvernement », explique Mona Amer, « Les politiques menées jusqu’à présent sont des politiques pour gérer les situations de crise, mais pas pour prévoir ce qui va se passer à l’avenir ». Karim, 27 ans, conseiller en marketing, s’oppose aux manœuvres de l’Etat : « Cet argent, ce sont des prêts, il y avait d’autres solutions que l’endettement. Il n’y a aucune raison pour faire souffrir davantage les plus pauvres ». Mais après avoir été déçus par 2 révolutions infructueuses, le 6e anniversaire du mouvement de 2011, le 25 janvier dernier, n’a inspiré à la population qu’un peu plus d’amertume. Pour Karim, la manifestation populaire est devenue inutile. « Nous devons commencer à penser de nouvelles techniques : l’éducation autour des droits de l’Homme, de la démocratie, … ». Le gouffre séparant la population égyptienne de son gouvernement est bien plus profond que ne le suggèrent les indicateurs. Si la crise aujourd’hui traversée par l’Egypte est présentée comme économique, elle n’en est pas moins politique et sociale. Et avec l’inflation comme unique porte de sortie, l’espoir de changement s’amoindrit.

« Le futur ?… Je ne préfère pas y penser ! »[6]

Malgré des perspectives obscures, les élections locales à venir devraient permettre un renouvellement des élites : « Il faut revoir les relations entre l’Etat et les citoyens, entre l’administration et les administrés. Les partis politiques ont un rôle à jouer dans cette équation » explique Clément Steuer. Cependant, pour certains, l’espoir est nuancé : « Les nouvelles générations ont le pouvoir de changer les choses, mais cela dépend de leur capacité à penser autrement, ou à simplement suivre le mouvement… ».

Ainsi, beaucoup de jeunes égyptiens ne rêvent que de partir, loin de la répression et d’un avenir sans goût. Ce dont souffre le plus l’Egypte aujourd’hui, plus que d’une instabilité économique, c’est du manque de foi de sa population. Quel peut être l’avenir d’un régime sans soutien, ayant déjà préféré le désarroi des populations à la déception des créanciers internationaux ?

[1] Tous les noms des civils interrogés ont été modifiés.

[2] Source : FMI.

[3] Egyptian Center for Economic and Social Rights, association indépendante.

[4] Faculty of Economics and Political Sciences — branche francophone de l’Université du Caire.

[5] Centre d’Etudes et de Documentation Economiques et Juridiques — Centre de recherche français basé au Caire.

[6] Extrait de l’entretien avec Mohammed.

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