Ceux qui partent très loin, le plus loin possible, là où l’on commence vraiment à se souvenir de ce que l’on oublia. (Thorkild Hansen)

Toronto Street, Winter Morning, Lawren S.Harris, National Gallery of Canada (Ottawa), 1920.

Toronto, mardi 19 juin 2018

Marche jusqu’au Consulat, asphyxiante. Régulièrement, je me passe une bouteille d’eau froide sur la nuque et le visage. Puis c’est la pluie, plus tard, lorsque je suis en hauteur, assise, et que je regarde la ville. Retour de C. et de J., toutes les deux lumineuses, comme si elles ramenaient avec elles un éclat de France. Je suis débordée sans en prendre la mesure, ou bien l’inverse, et ne me sors pas vraiment bien de cette journée. Piscine du YMCA, avec pour une fois des nageurs plutôt pas mal, dont l’un nous fait un cinéma à chaque virage, qu’il amorce en milieu de parcours, pour doubler sans doubler tous les autres, tellement supérieur, je déteste ce type de comportement. Retour en métro, en balançant sciemment quelques centimes à la place du token attendu (l’employée est dissipée, je le vois bien). Je me perds en rentrant, fait notable, car je ne m’aperçois pas avoir dépassé notre rue. Tout est prêt à la maison — un curry d’aubergines et du riz. Nous buvons un thé face au documentaire en trois épisodes sur les attentats du 13 novembre, documentaire qui, malgré les effets dramatiques et les grandes faiblesses, me glace le sang et me replonge dans des tourments sans nom.

Paris, lundi 4 décembre 2017

Traversée du Marais, des vitrines de Noël, de la Seine. Exposition Women House à l’Hôtel de la Monnaie, dont je parcours les pièces, vide. Tout se précipite et s’entrechoque, je me rappelle de nous enfants face aux devantures illuminées, et voilà la décision la plus importante de ma vie à prendre, immédiatement. Main dans la main, nous nous rendons à la mairie du 11ème. Les sourires des employés, l’odeur administrative, la distribution des chocolats pour les seniors, tout cela est très intimidant. Nous repartons avec la pochette « se marier à Paris » (fond avec Tour Eiffel et autres décorations).

Toronto, mardi 22 mai 2018

Nos propriétaires sont rentrés de leur voyage en Asie dans la nuit, à une heure indistincte et tardive que désormais j’estime aux alentours de 5 heures, alors même que toute la soirée nous suspections le moindre bruit (craquement du plancher, feux d’artifice, ronflements de moteurs), guettant nerveusement là la fenêtre. Fin de notre vie à deux.

Hier, belle journée. Nous partons à High Park admirer nous aussi les cerisiers en fleurs du Japon (vus des milliards de fois sur l’île de Versailles à Nantes). Puis nous traversons une route et rejoignons le chemin qui longe le lac, ponctué de chiens aux physiques multiples et, il faut bien l’avouer, palpitants.

Fahrenheit 451 de François Truffaut, contre-utopie glaçante, au cœur de laquelle les livres prennent tout leur sens. Formidable, futuriste, littéraire — ces personnages qui sont des grands romans, des grands essais, à la fin. Imaginer représenter et héberger les Mémoires d’Outre-Tombe, par exemple, quand personne ne sera plus là pour les lire.

Le drame survient alors que N. s’apprête à dormir, son masque sur le front, et que j’ouvre mon roman (exaltant dès les premières pages, Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie). Notre recherche d’appartement, que je viens de barrer d’un trait ferme sur le post-it du bureau, reprend, suite à un « sorry » suspect d’une certaine Elena, qui nous avait pourtant promis son logement.

Paris, mardi 12 décembre 2017

Tout est parfait. Je m’apprête à me fiancer et à partir à l’autre bout du monde. Lecture de L’Amérique défaite de Georges Packer, sur le déclin des États-Unis, qui par sa forme et son ambition (personnages types récurrents, insertion de journaux, apparition de noms réels) rappelle Dos Passos.

Je commence sérieusement la longue liste des dernières fois. (Dernière fois que j’aperçois de dos la Place de la République illuminée un lundi soir. Dernière fois que nous nous disputons à propos de riz thaï et de riz basmati. Dernière fois que le réveil est réglé à 7h03. Dernière fois que mon fromage qui pue se partage le frigidaire avec tes biscuits au chocolat et/ou à l’ananas. Dernière fois que nous dormons de cette manière bien particulière dans ce lit. Dernière fois que j’appelle l’endroit où je vis « chez nous ». Dernière fois que tu m’embrasses là. Avant longtemps.)

Fermer les yeux sur la ville qui se retire, sur mes exils sans cesse répétés.

Toronto, jeudi 1er mars 2018

Je suis dans ma chambre, différente de ce que j’imaginais (plus sale, plus négligée), de bon matin. À Paris il est plus de midi, ici la lumière vient doucement de se lever (rue silencieuse, avec des maisons rouges). Pour l’instant, de Toronto, je n’ai rien vu. Dans l’avion, je me réveille brusquement sur la ville, énorme, pleine de lumières (jamais vu une chose pareille). Toute l’équipe du Consulat me retrouve face aux brochures touristiques. Il est quelque chose comme 3 heures du matin. Et je parviens à mon logement, désordonné et sale, où je voudrais tant tout secouer et installer, immédiatement, pour que l’on n’en parle plus. Quelque chose de si précieux m’attend ; une lettre, à l’écriture si reconnaissable, que je touche sans ouvrir un temps infini — quatre pages si belles, si pures, écrites le mercredi précédent mon départ, une nuit où N. ne parvenait pas à dormir. Et ce souvenir, ce qu’il dit, sont si forts, que je suis déchirée, complètement.

Toronto, mercredi 4 juillet 2018

De retour à notre vie d’avant, un peu triste, un peu perdue. N. seul. Moi au Consulat. 103 messages non lus m’attendent, dont certains appartiennent, Dieu merci, à des newsletters, à des demandes étranges et à des envois groupés. Je raconte deux ou trois fois, des étoiles dans les yeux, les paysages de la Nouvelle-Écosse. La journée s’écoule paisiblement. Pas de nouvelles de l’attachée de presse d’É.V., qui se prélasse à la plage près d’Arles, très certainement, et dont je connais désormais le 04 par cœur. Pas de fonds pour financer les nuits d’hôtel de notre éditeur invité, qui ne résistera pas, à mon avis, au grand froid des rues en octobre, ni aux prix déments de Toronto. Reprise de The line of beauty, le midi, après deux semaines d’interruption.

Piscine YMCA, en fin d’après-midi, sans cadenas ni lunettes (bilan risqué). Des nageurs me doublent, et j’aperçois leurs pieds qui oscillent sans vraiment bouger, loin de moi (l’image même du désespoir et de l’injustice mêlés). Retour à l’appartement, en métro. Pâtes au pesto, et Everyone else, de la même réalisatrice que Toni Erdmann, qui me déçoit vivement, racontant l’histoire d’un couple dont l’homme, égoïste, méchant, machiste, me dégoûte, et la femme, folle, amoureuse, admirative, m’énerve.

Nuit.