Et donc, trouvant tout, je savais que tout était perdu. (Thomas Wolfe)

Villagers Visiting Jodhpur Enjoy Ice Sweets, Rajasthan, Raghubir Singh (1978).

Paris, mardi 5 décembre 2017

Journée grise ; petite dispute avec N. ce matin, je ne pars pas le conduire au métro, mais reste à la fenêtre, il se retourne juste avant de tourner vers la place de la République, le temps nous est compté, je secoue les doigts en signe d’adieu, et aussi lui envoie un énorme baiser, il s’arrête, je ne discerne pas bien ses traits, de loin, enfouis dans son gros manteau, il m’aime, de loin, je l’aime, de loin.

Toronto, dimanche 11 mars 2018

Hier, j’ai passé la majeure partie de ma journée (sauf le soir, qui ici se déroule sur un îlot que la France ne pourra jamais atteindre) au téléphone. Promenade dans Kensington Market, qui ressemble un peu à certains quartiers de Londres, avec ses cafés, ses friperies et ses restaurants de tous horizons. Comme il fait très froid, je rentre dans un petit local d’inspiration syrienne, et commande un capuccino. Seule à ma table, je finis Les détectives sauvages, ce vaste roman qui m’accompagne depuis mon départ. Dans ce café qui me rappelle nos dimanches après-midis pluvieux de la rue Jean-Pierre Timbaud, je rêve que la prochaine silhouette qui franchira la porte soit indienne, vienne de loin, ait franchi l’océan et les problèmes administratifs, soit mienne.

Roman formidable, foisonnant, épopée mythique d’Arturo Belano et de son compagnon Ulises Lima à travers Mexico, et plus largement le monde entier, mêlant le sexe débridé et les femmes aux prénoms en a, la poésie réalviscéraliste et l’Amérique latine (milliard de références), la quête d’un disparu et le désert de Sonora, les hôpitaux psychiatriques et les petites piaules enfumées, l’enquête littéraire et l’obsession poétique. Passionnant. (Thématiques qui recoupent 2666.)

Paris, jeudi 7 décembre 2017

Hier, cours avec A., sans un brin d’enthousiasme de ma part. J’annonce mon départ et, de manière compulsive, il me déploie toutes les ressources de son bureau (stylos, dessins, etc), puis redevient infernal aussitôt ses classeurs ouverts.

Le soir, dans notre lit, nous ouvrons légèrement les rideaux, et nous voilà, à l’envers, sur le boulevard, et dans les nuages.

Toronto, mercredi 18 avril 2018

Réunion à l’Alliance Française. Sont présents, dans cette belle maison aux trois grands étages, le Portugal, l’Italie et l’Allemagne. Chacun de nos interlocuteurs personnifie, à sa manière, son pays. (Et mon préféré demeure l’Italie, cet homme si bien habillé, au costume impeccable, à la cravate et au mouchoir assortis, à l’accent légèrement ondulé.)

Paris, mercredi 6 décembre 2017

Après la mort de Jean d’Ormesson hier, voici celle de Johnny Halliday aujourd’hui (deuil national). Journée assez désespérante. N. est dans un café de la rue (réveil trop tardif). Peur irrationnelle de le perdre, là-bas, au Canada, de ne le trouver nulle part, ni dans les livres, ni dans la tour où je travaillerai, ni dans mon lit, ni derrière l’écran de mon ordinateur. Je guette à la fenêtre son départ, il met du temps, il contrôle sûrement, comme moi, la boîte aux lettres, par manie, par amour des surprises, sans objectif distinct, juste celui d’être comblé par une lettre inattendue, sans doute.

Superbe concert de Her au Bataclan.

Toronto, dimanche 26 août 2018

Rentrés à 2 heures du matin hier soir — levés tard ce matin, autour de 10 heures. La ville sous la pluie dans la nuit, déserte, sauf deux ou trois ratons laveurs, fouillant les poubelles ; les couloirs de métro débordant de chaleur ; notre lit. Je rêve de sandwiches à la poire, d’immenses lits superposés, du départ de N.. Papa et J. sont à Paris ; Maman et L. chez Mamie. Petit-déjeuner à l’heure de midi, en parlant beaucoup, surtout moi (du Canada, des autochtones, désormais mon obsession, des villes les plus peuplées et les plus étendues au monde, pour la plupart en Inde et en Chine).

Visite du Musée Gardiner, les pieds trempés — plusieurs étages lumineux, en face du ROM, exposant des céramiques pour la plupart européennes, et pour la plupart copiant l’art chinois et japonais. Une discothèque anime l’entrée, originalement, et quelques personnes dansent. Si j’ai parfois peur que ma raison ne m’abandonne un beau jour, et que ces fulgurances d’angoisse surviennent toujours le week-end, en plein milieu d’un joli moment, heureux, parfait, je tape du pied en rythme avec la musique justement scandée, répétitive comme il faut, pour endiguer les vagues qui montent, encore contrôlables ; et les céramiques dans tout cela, mon Dieu, n’apportent pas vraiment de soulagement. Deux enfants difficilement supportables font un bruit épouvantable.

Café Green Beanery, notre café d’antan, en observant bien tous les changements autour. Gâteau au chocolat trois (voire quatre, si l’on compte le caramel par dessus) couches pour N., smoothie à la mangue pour moi. De toute façon, peu importe, car nous partageons. Nous lisons ainsi deux ou trois heures, Les Essais (N.), Hot Milk (roman de Deborah Levy sur l’Espagne, la Grèce et l’Angleterre, référence qui traînait sur l’un de mes post-it).

Soirée barbecue. Deux éléments importants : l’on y apprend, notamment, qu’il y a peu Pape était réputée comme la station de métro du viol, et que la viande est si peu chère au Canada en raison du dopage des animaux aux antibiotiques et aux hormones.