Les maisons où j’ai vécu m’effraient ; elles ne cessent de m’attendre : elles cherchent à m’avaler, à m’engloutir dans leurs enceintes, dans leurs souvenirs. (Neruda)

Parc provincial du Mont-Tremblant, Québec, Canada, août 2018.

Paris, vendredi 1er décembre 2017

Cette nuit, j’ai fait tomber la lampe en me levant (N. a bondi) et il m’a dit, plus tard, en français, viens par là. Café allemand, où la serveuse, Chloé, m’accueille avec un « ça fait un bail » qui me fait réfléchir (mon anniversaire). Chasse aux renseignements sur Toronto, avec mon ordinateur. Ville immense. Je ne m’en rendais pas bien compte. 60 piscines ! Mais je perds patience, justement, quant à leur fonctionnement, qui semble très particulier. Pour me détendre, nouvelle piscine, Georges Hermant, où je me noie plus ou moins.

Téléphone à Maman (rentrer à Nantes avant qu’il ne soit trop tard, et que la ville n’ait disparu). Jamais je n’ai senti le temps s’écouler ainsi, impitoyable, implacable.

Toronto, vendredi 11 mai 2018

Rêves étranges, où je dois partir en Australie (selon un statut flou), et renonce au dernier moment, pour rester au Canada (vraiment peu clair). Petit-déjeuner de crêpes estampillées « produits bretons », offertes par Mamie.

Je pars au travail le matin ; N. me lance de grands signes par la fenêtre, et reste ranger, nettoyer, faire la lessive — tous ce qui faisait partie de mon quotidien dans nos trois précédents appartements. Journée absorbée par le classement de tous mes mails. Midi, retrouvailles à la bibliothèque avec ses fontaines en apparence paisibles (penne à la sauce tomate, pas une seule ne tombe). N. m’accompagne ensuite à la banque, en bas de la tour. Ma conseillère est une jeune femme iranienne aux sourcils manifestement peints, enrhumée, qui me fera payer quatre dollars par mois.

Dans l’après-midi, le Consulat est en ébullition, guettant la visite d’une délégation de sénateurs représentant les Français à l’étranger. Ces derniers, tailleurs rose bonbon et pin’s discrets à l’épaule, arrivent en nombre dans le service culturel. T., qui a revêtu pour l’occasion sa robe spéciale sénateurs, leur offre un exposé complet et solide de nos actions, qui personnellement me donne envie de sauter de joie face à tout ce que nous accomplissons, finalement, et qui ne gagne que des regards perdus sur ses pieds, des hochements vagues de tête, des coups d’œil nerveux aux montres. En bref, tels des élèves dissipés, aucun d’entre eux n’écoute.

Nantes, dimanche 4 février 2018

Mamie vient de rentrer de la messe (si triste date anniversaire) ; Maman a cuisiné du bœuf bourguignon, qui mijote depuis ce matin ; Papi et Mamie ont descendu très prudemment les escaliers ; Papa s’affaire, un peu partout ; les filles sont en bas ; N. écrit un article. Mes bagages sont plus ou moins prêts. Je n’ai rien fait de ce que j’avais prévu (musée des Beaux-Arts, piscine de la Durantière, Cinématographe). Pas vraiment d’adieux à la ville, pas le temps, pas l’énergie. Redonner le sourire à M. serait suffisant.

Hier après-midi, petit tour en ville avec mes sœurs et N., à Yves Rocher et dans d’autres magasins du même acabit. J’achète des shampoings.

Toronto, lundi 19 mars 2018

La dix-neuvième journée sans toi. (Toi qui t’apprêtes à m’appeler, après avoir mangé ton kebab — mon chéri.)

Hier, c’était un peu difficile, un peu désespéré. Je sors, dans le grand soleil, et marche au hasard. Je finis par trouver un café près de Bathurst, qui fait l’angle, et m’installe au comptoir, dans le bruit de la multitude. Je lis David Foster Wallace et bois un chocolat chaud. Fin de l’article élégiaque sur Thomas Wolfe.

Salisbury, dimanche 24 juin 2018

Dans la cuisine de la ferme. Dehors, des poules et des chèvres qui nous suivent partout. Nous avons dormi dans une cabane perchée dans les arbres, plus loin, dans la forêt, sans avoir malheureusement pu y admirer le coucher de soleil. Je n’étais jamais montée dans un avion aussi petit que celui qui nous a conduits de Toronto à Moncton. Après 2h30 de vol, et une heure de décalage horaire, le sol devient visible, et c’est magnifique (des flaques d’eau partout). Nous récupérons notre voiture, un modèle noir et très chic, d’une dame originaire d’Halifax adorant les Français, qui nous offre gentiment des chocolats et de curieux sachets labellisés « mélanges du randonneur », ce qui ne l’empêche pas de nous facturer l’assurance à 300 dollars. Courses sur le chemin, dans un supermarché sans fruits ni légumes. Le ciel est partout, immense, d’un bleu étincelant de nuances. Arrivés en pleine nuit à la ferme de K. et de D., adorables, candidats idéaux pour le jury du Prix du Livre Inter, par exemple.

Les vacances ont commencé.

Paris, samedi 2 décembre 2017

Le soleil ne s’est pas levé. Sentiment véritable que tout le monde dort encore (dans la rue, dans l’immeuble, N.). Petit-déjeuner à l’écoute de France Inter. Je reprends mes bonnes habitudes, mon angoisse du temps perdu, mon obsession des réveils réussis. Tout s’apprête donc à finir. Je le sens dans les petits détails désordonnés, dans mes paroles, dans l’air glacial de l’hiver. Bientôt, je serai loin, plus loin que je ne l’aie jamais été. Qui peut deviner l’avenir, aujourd’hui, par une matinée de décembre où les vitrines commencent juste à s’illuminer, les sapins à se monter, mes parents en Bretagne, nous à Paris. C’est impossible.

Hier matin, nous partons en direction de la librairie rue Saint-Maur, dans laquelle j’ai commandé Les heures sèches de Naomi Wallace (toujours cette histoire de tache de café). Café à l’endroit où j’avais retrouvé Y., il y a deux ou trois semaines. Froid, impersonnel. Je préfèrerais tout autant être à l’appartement. Pas d’internet, pas envie d’un café. Repas festif et nerveux (œufs à la coque, viennoise au chocolat). Lecture sur le canapé, dans un semblant de tranquillité retrouvée (Journal de l’hiver d’après, du serbe Srdjan Valjarevic).

Soirée dans un bar près de Grands Boulevards. Cidre. Musique très forte. Petits points lumineux verts qui vont et viennent sur les visages de chacun. Je m’en vais. N. me suivra-t-il ? Est-ce que j’ai conscience de ce qui m’arrive ? Qu’écrirai-je, au Canada ? Pourquoi ne puis-je pas sortir de mon corps, de mes problématiques, de mes angoisses, et venir, sincèrement, me serrer la main et me féliciter, une bonne fois pour toutes, de l’exploit accompli ?

Pourvu que (tout).