Pierre le Corf, dans l’enfer de la propagande du régime de Bachar al Assad

Pierre le Corf

On pourrait le prendre pour un de ces illuminés comme les guerres en attirent immanquablement, un garçon en mal d’aventure venu se payer le grand frisson en Syrie. On pourrait être seulement désolé pour lui et passer son chemin sans plus d’un haussement de sourcil. Il aurait dû rester une anecdote sordide dans une histoire qui le dépasse. Seulement voilà : le bougre est diablement moins ingénu qu’il ne veut le laisser paraître et s’est fait en quelques mois une place coquette sur les réseaux sociaux et dans la presse. On a même vu sa ganache faire l’objet d’un sujet du JT de France 2 le 5.10.2016, un de ces « grands médias » qu’il vilipende pourtant à l’envi à coups d’ « on vous ment, on vous manipule », credo qu’il partage avec la fachosphère 2.0.

Alors face au succès, Dieu merci tout relatif, d’un story telling séduisant et au moment où Bachar et Poutine mettent à mort le peuple syrien, je ne pouvais pas rester sans réagir.

Pierre le Corf, français de 28 ans, se trouve à Alep depuis avril 2016, nous dit-il, dans la zone contrôlée par le régime de Bachar al-Assad. Auto-proclamé travailleur humanitaire, il est venu pour « aider les jeunes » et « les accompagner à travers la guerre ». Concrètement, qu’est-ce que ça veut dire? Il reste très vague sur ses activités et carrément silencieux sur ce qui l’a mené en Syrie.

Le jeune homme court les lignes de front, nous dit-il, pour délivrer des kits de premier secours. Devant la caméra de France 2, il hésite et utilise le mot vague d’ «outils », pour décrire le contenu d’une boîte qu’il semble découvrir en même temps que les téléspectateurs.
Sans formation médicale sinon un brevet de secouriste, il affirme qu’il soigne les populations civiles. Il se présente comme infirmier (post Facebook 16.03.16), ce dont il est permis de douter : cela ne figure nulle part dans son CV pourtant bien renseigné sur la toile.
Sans formation d’enseignant et sans parler arabe, il prétend également enseigner. Qu’est-ce qu’il enseigne, dans quelle structure et à qui ? Il ne donne jamais aucune précision sur cette question.

Mais que diable fait vraiment Pierre le Corf à Alep ? Seule chose certaine : il publie à tour de bras sur les réseaux sociaux et donne des interviews. Il évoque très peu ce qu’il fait au quotidien mais il nous « explique la situation » et nous assène des discours propagandistes pro régime totalement vides de faits. Pour quelqu’un qui se targue d’être un témoin privilégié qu’il faut croire sur parole parce qu’il est sur place, ses dires sont tous dépourvus de données factuelles et parfaitement invérifiables.

Dès son arrivée au Liban en mars 2016 (post FB 16.03.16), sa connaissance de la région nous éblouit quand il décrit « des hommes qui portent le tchador » et affirme en avoir rencontré d’autres « qui se sont battus contre DAECH en 2012 » (la proclamation du « califat »par l’organisation Etat islamique à Raqqa date de juin 2014).

Ça commence bien.

Il se prend aussi beaucoup en photo avec un art certain de la mise en scène morbide et sensationnaliste, comme sur le cliché de ses mains couvertes de sang, avec la même prise de vue que celle des jeux vidéos de guerre où le joueur adopte le point de vue du personnage.

Dans le sujet de France 2, on le voit se mettre à courir tout d’un coup, expliquant au journaliste que l’endroit est dangereux à cause des snipers. Dans sa course il dépasse deux femmes qui marchent tout à fait normalement. Pas de sniper donc, mais une mise en scène ridicule.

Le projet affiché de Pierre le Corf est de « donner la parole à ceux qui n’en ont pas ». En réalité, il trahit ceux qu’il prétend aider et maquille l’histoire de ces familles qui ont fui Alep-est pour se réfugier à l’ouest. Ainsi, un homme raconte : « Avant, nous vivions entre Mashhad et Salahaddin [quartiers tenus par l’opposition]. Nous avons tout abandonné, nous n’avons même pas pu prendre de vêtements, les mortiers tombaient sur nous et nous avons couru sans rien. » Pierre le Corf commente le témoignage en accusant les « rebelles-terroristes ». Or les quartiers rebelles sont bombardés par le régime de Bachar et ses alliés russes.

Il décrit la maison d’une famille à qui il rend visite (FB 8.11.16) : « Dans leur toit, une bouteille de gaz montée en roquette envoyée par les terroristes a dessiné un cœur mais enlevé quelques âmes au passage dans le voisinage. » Passons sur le style douteux et essayons de comprendre : une roquette, dans sa course aérienne, aurait tué des gens avant de se planter dans un toit ? C’est un scenario totalement improbable mais admettons. En ce cas combien y-a-t-il eu de victimes ? Qui sont-elles ? Où cela s’est-il passé ? Encore une fois, aucun fait précis ni vérifiable dans ses affirmations.

On peut en revanche vérifier bien souvent qu’il ment, par exemple quand il affirme le 24.10.16, photo à l’appui, que les rebelles ont bombardé le couvent des carmélites à Alep-ouest. S’il se trouve vraiment là-bas, il ne peut pas ignorer que c’est une intox. Un simple logiciel spécialisé confirme qu’il s’agit d’un photomontage. Qui plus est, le missile en question, un 9M55k est une roquette de fabrication russe « le plus gros type de roquette à sous-munitions puissantes et meurtrières, une arme interdite par une convention internationale de 2008 et utilisée par les Russes en Syrie depuis 2014 » selon Human Right Watch, rapporté par la Croix le 9.02.14 et selon Ares : http://armamentresearch.com/9m55k-cargo-rockets-and-9n235-submunitions-in-syria/
Les rebelles ne disposent pas d’un tel armement.

A gauche la photo publiée par Pierre le Corf, “preuve” d’une attaque des rebelles ; à droite le missile en question, une arme russe.

Pour ce porte-voix de la propagande officielle, le peuple syrien n’existe tout simplement pas. Face aux forces du régime il n’y a que des terroristes. Son discours simpliste, manichéen à l’extrême, ne souffre aucune nuance. « Cette guerre est importée par des terroristes étrangers qui veulent détruire la Syrie. » Les 300 000 morts sont de leur fait, les 7 millions de déplacés également, qui ont dû fuir leur maison « à cause de l’avancée des terroristes ». Daesch, Al Qaida, Al Nosra, armée libre, soi-disant rebelles : « ce sont des noms virtuels, ils font la même chose, sont la même chose ». C’est faire preuve d’une ignorance profonde, d’une bêtise crasse, c’est une insulte faite aux Syriens, à nous tous, aux musulmans, à l’intelligence et à la dignité humaine. C’est nier l’aspiration d’une société civile à exister, la lutte des Syriens qui ont manifesté dès mars 2011 pour demander la fin de la dictature et qui l’ont pour beaucoup payé de leur vie.

Son égarement n’a pas de bornes. Il n’hésite pas à faire un parallèle délirant entre la seconde guerre mondiale et la guerre en Syrie, comparant l’opposition syrienne aux nazis, « une armée [qui] s’est levée à la conquête du Moyen-Orient et de l’Europe », et le régime de Bachar et ses alliés russes aux Résistants. On croit rêver. (post FB 10.10.16).

« Je suis du côté de l’humain » martèle-t-il. On en doute devant une vidéo virale qu’il publie et repartage régulièrement sur son mur FB où il se met en scène dans une salle de classe, exalté, disant qu’il « prie pour que les avions russes arrivent ». Les avions russes, ceux-là même qui bombardent et brûlent Alep et ses habitants depuis des mois, les avions russes qui commettent quotidiennement des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, Pierre le Corf, soit-disant travailleur humanitaire, appelle de ses prières des avions de guerre pour bombarder des civils ?

Sous le verni, bien fin, de l’humanitaire au grand cœur, au ton de prédicateur enflammé, interpellant ses fidèles, pardon, ses lecteurs à coups de « ouvrez vos cœurs », proclamant « Je ne suis rien ni personne. Je suis prêt à sacrifier ma vie »… sous ce verni-là, Pierre le Corf est un pro de la communication.

Avant d’arriver en Syrie, il s’est offert un petit tour du monde aux frais de la princesse. Sous prétexte de mener un projet humanitaire (récolter les histoires des gens qu’il rencontre), il a monté une organisation, We are superheroes, et réussi à lever des fonds auprès de particuliers et de sponsors professionnels.

Le personnage qu’il s’est créé à cette occasion est digne d’un roman pour ado. « J’ai vendu tout ce que j’avais et je suis parti » affirme-t-il. Sur son mur FB, il poste pourtant deux mois avant le grand départ une annonce pour louer son appartement en son absence, « à Charles de Gaulle-étoile », quartier ultra huppé de Paris.

Issu d’une famille qu’il nous présente comme pauvre, Pierre affirme qu’il fouillait les décharges à l’âge de 12 ans avec son grand-père. Dans une interview donnée en 2014, l’histoire qu’il raconte lui-même est pourtant bien différente : il sonnait aux portes récupérer des objets inutilisés chez les gens et les revendait. Il affirme qu’il gagnait ainsi beaucoup d’argent. « Mon plus gros marché, j’avais fait 1200 francs. » Pas mal pour un gosse de 12 ans. On est loin du personnage de Dickens qu’il veut nous vendre aujourd’hui.

Après un passage par une école de cinéma, il monte une agence de production audiovisuelle puis une boite de nuit à Lyon. Il confie encore au journaliste de pourquoientreprendre.fr : « [ma carrière audiovisuelle] c’est sûr que je vais la reprendre. Je la reprendrai, ça c’est une évidence.”

Force est de constater qu’il a tenu parole.

La raison de l’engagement du jeune entrepreneur en communication dans la propagande pro régime en Syrie est à chercher du côté de l’organisation SOS chrétiens d’orient. Présidée et animée par des militants d’extrême-droite (Benjamin Blanchard et Charles de Meyer du FN, Damien Rieu, porte-parole de Génération identitaire, etc.) qui ne cache pas son soutien inconditionnel au régime syrien et à ses alliés russes. Pierre le Corf mentionne ses liens avec cette organisation dès son arrivée au Liban en mars 2016. C’est très probablement grâce à eux qu’il obtient un visa pour rentrer en Syrie. Pas étonnant, en ce cas, qu’il arrive en Syrie non pas avec un regard neutre d’humanitaire mais avec une vision et un discours tout prêts à nous déverser dans les oreilles. Pas étonnant de le voir, à peine entré dans le pays, poster des photos du dictateur (FB 25.03) et poser près d’un drapeau du régime de Bachar dans la ville dévastée de Maaloula (FB 30.03). pas étonnant, enfin, de découvrir un énergumène narcissique, entrepreneur infatigable, acteur raté, affabulateur éhonté et parfait ignorant de la société syrienne choisir pour décor le théâtre d’un conflit auquel il ne comprend rien pour jouer ce qui semble être le rôle de sa vie, celui d’un rouage à visage humain de la propagande du régime de Bachar al Assad.