Déjà petite, j’avais la manie de mélanger les différentes couleurs de la pâte à modeler.

Comment je deviens ce que je suis.

Née d’une mère chef d’entreprise dans l’industrie du caoutchouc et d’un père médecin généraliste, je n’étais pas particulièrement destinée à devenir un jour designer graphique.

Je possédais à l’époque, un attrait certain pour les couleurs, et les arcs-en-ciel !

Mon appétence néanmoins pour tout ce qui relève de l’art au sens large s’est construite auprès de ma grand-mère maternelle, qui, s’occupant de moi chaque jour jusqu’à mon entrée à l’école, m’a mise la première un crayon dans la main gauche : dès lors, je n’ai eu de cesse que de griffonner et modéliser tout ce qui me passait par la tête.

“À mon entrée au CP, ma maman m’a inscrite à plusieurs activités extra-scolaires : la gymnastique d’abord, puis les cours de solfège, en désespoir de cause ; j’étais aussi mauvaise au grand écart qu’à la lecture d’une partition ; seul le dessin attisait réellement ma curiosité.”
Gouaches réalisées en cours de dessin.

À mon entrée au CP, ma maman m’a inscrite à plusieurs activités extra-scolaires : la gymnastique d’abord, puis les cours de solfège, en désespoir de cause ; j’étais aussi mauvaise au grand écart qu’à la lecture d’une partition ; seul le dessin attisait réellement ma curiosité. J’ai donc assisté aux cours d’une professeure (toute) particulière, qui m’a, pendant près de six ans, initiée à quasi toutes les techniques du genre : peinture sur soie, sur bois, aquarelle, fusain, pastel… À chaque début de séance, cette dernière nous faisait réaliser ce qu’elle appelait à l’époque des exercices de mémoire, qui consistaient à reproduire des associations de formes géométriques plus ou moins complexes sur une grille imprimée de 5x5 cm et à ne se les remémorer qu’à la toute fin de la séance, une heure plus tard. Sans aucun doute, ma mémoire essentiellement visuelle s’est-elle constituée par ce biais. Ainsi ai-je pu, des années durant, recopier des toiles de grands maîtres — je me rappelle notamment non sans fierté avoir reproduit L’Église d’Auvers-sur-Oise de Van Gogh en peinture sur soie, et Les chasseurs dans la neige de Bruegel en peinture sur bois — développer mon amour de la peinture, et, surtout, laisser libre court à mon imagination !

La reproduction de l’Église d’Auvers-sur-Oise, de Van Gogh, en peinture sur soie.

J’étais loin de me contenter de cette heure de dessin hebdomadaire. Aux côtés de mon père, j’apprenais les rudiments de la couture et du bricolage, tandis qu’avec ma sœur et mes cousines, je confectionnais des cabanes en carton, des paniers de basket ainsi que des flyers pour nos spectacles de chant en famille, quand je n’illustrais pas des chansons et des histoires, courtes et moins courtes, inventées de toutes pièces. Dans le courant de mon CM2, alors que la frénésie du roman de J.K. Rowling battait son plein, j’ai décidé d’auto-éditer mon premier magazine, baptisé modestement Camille Potter, qui recensait coloriages, recettes de cuisine, bandes dessinées, photomontages et faux courriers des lecteurs, à la gloire d’Harry Potter… J’avais à l’époque pour objectif très sérieux de le vendre à mes copains et copines de classe, et en avais d’ailleurs fabriqué plusieurs numéros, concevant pour l’occasion une véritable charte éditoriale ! Sans le savoir ni le nommer, étais-je entrée, pour la première fois de mon existence, au contact du design graphique, et de ce monde fascinant qu’est l’image, sous toutes ses formes.

La saga Camille Potter !

Quand je n’investissais pas tous les murs de la maison, au grand dam de ma mère, de mes dizaines de dessins et peintures, je remplissais à l’école les marges de mes cahiers et copies doubles… Nul besoin de préciser qu’au collège, j’attendais les heures d’arts plastiques plus que n’importe quel autre cours dans la semaine. Alors qu’au moment de nos choix d’orientation, en début de 3e, tout le corps enseignant s’était donné le mot afin que je poursuive en baccalauréat général, la voix de mon professeur d’arts plastiques a finalement porté, me transportant par là même, plus haut, et plus loin que les autres. Ce dernier était convaincu en effet que ma place n’était nulle part ailleurs qu’en filière technologique, au sein des arts appliqués, me confirmant par conséquent l’intuition que je n’osais reconnaître au fond de moi depuis longtemps.

Ma passion dévorante pour l’art, dans toutes ses expressions, s’exprimait, du sol au plafond.
Les livres de ma conception, en grand format et en poche, s’il vous plaît. L’avis de mes lecteurs comptait déjà beaucoup pour moi (cf. photo de droite).

C’est ainsi que je me suis retrouvée, par le plus grand des hasards, à arpenter les couloirs du Lycée de Sèvres, lors des journées portes ouvertes aux formations aux métiers artistiques, et d’y être admise, six mois plus tard, en seconde, option création-culture design, avec néanmoins l’idée fixe — mal m’en a pris ! — de devenir architecte d’intérieur. Avec une vingtaine d’heures d’arts appliqués par semaine, le programme était très dense mais non moins passionnant ; de ces trois années je garde le souvenir d’un formidable terrain de jeu, qui m’ont permis d’expérimenter tous azimuts, de la reproduction d’un chou-fleur en polystyrène, à la réplique de mon lapin nain en feutrine, en passant par l’installation de Land Art sur le grillage du jardin des voisins. Devant mes sueurs froides cependant à dessiner les arêtes cachées d’espaces tridimensionnels complexes, j’ai très vite abandonné l’idée de devenir architecte d’intérieur. Atteinte d’un syndrome de l’imposteur certain et n’osant m’avouer que l’illustration, et par extension le design graphique, étaient sans aucun doute mes premiers amours, j’ai choisi de leur préférer à la fin de l’année de terminale le design de produits, pour le meilleur, comme pour le pire.

La reproduction en feutrine d’Ice-Tea, mon feu lapin nain.

Dès les premiers jours de mon cursus à l’école Boulle, j’ai su en effet que je n’étais de toute évidence pas au bon endroit. Dessiner des objets oui, mais sur du papier, en deux dimensions. Peu m’importait que ces derniers soient en plastique ou en bois, qu’ils soient ignifugés ou résilients, l’essentiel étant qu’ils racontent des histoires. Malgré des projets intéressants et des camarades de classe géniaux, dont la plupart sont devenus aujourd’hui des amis, j’ai vécu professionnellement les deux années les moins épanouissantes de mon parcours. Mais loin de le vivre comme une fatalité, j’ai décidé d’injecter dans mes travaux ce qui m’animait réellement. Je me suis alors mise à dessiner des jardinières dans le but de faire dialoguer les balcons, des bouteilles en verre célébrant la convivialité ou encore une machine permettant de puiser la graisse de personnes en surpoids afin de la donner aux gens maigres. Les fondations d’un design co-main, terme qui n’a fait son apparition qu’à l’occasion de mon mémoire de fin d’études, étaient d’ores et déjà en train de se mettre en place, sans même que je ne m’en aperçoive. L’idée également de travailler en collectif, à mon compte, a commencé à cheminer dans ma tête à ce moment-là. Sur les conseils avisés de mes professeurs, j’ai enfin sauté le pas pour bifurquer vers ce pour quoi je me sentais illégitime jusqu’alors : l’image.

L’invention de la machine à transférer les graisses ou le déclic qui m’a donné l’impulsion de poursuivre mes études dans l’illustration.

En DMA (Diplôme de Métiers d’Arts, ndlr.), à Auguste Renoir, j’étais enfin dans mon élément. Même si j’estime être loin de savoir « bien » dessiner, j’ai pour ainsi dire bricolé, jusqu’à mettre au point une technique d’illustration qui évolue encore aujourd’hui, consistant à produire un certain nombre de textures, à les composer sur l’ordinateur pour en faire un visuel et à le retravailler à la main, aux crayons de couleurs. Cela me fait sourire de constater à présent que ce procédé d’assemblage par couches successives n’est pas sans rappeler certains de mes dessins d’enfants. Ainsi ai-je donc eu tout le loisir, et le plaisir, au cours de ces deux belles années, d’approfondir mes connaissances et ma pratique de la bande dessinée, de l’animation, de la typographie et de l’illustration jeunesse, dont les ouvrages emblématiques garnissent encore mes étagères. Toujours est-il que, non contente d’avoir enfin pu toucher du doigt l’illustration, il m’a fallu partir à la rencontre cette fois-ci du design graphique, en DSAA (Diplôme Supérieur d’Arts Appliqués, ndlr.), à l’ÉSAAT de Roubaix, sans quoi je l’aurais sûrement regretté.

Nous y voilà. Après quatre ans d’interrogations j’ai fini par goûter au design graphique. Ces deux ultimes années d’études ont constitué pour moi le socle théorique du design que je conçois, et façonne, personnellement, ainsi qu’aux côtés de Marion avec emballage collectif, aujourd’hui. La question des manipulations (au sens propre comme au sens figuré) dans le graphisme m’ayant toujours interpellée, j’ai choisi de consacrer mon mémoire et mon diplôme à ce sujet (ces deux derniers feront l’objet d’un prochain article plus détaillé, ndlr.). Le design co-main était né.

À la fin de mes études, j’ai décidé de me lancer en freelance. Naturellement, sans appréhension particulière, car le salariat ne m’a jamais attirée, et parce que j’avais depuis un certain temps déjà mûri cet idéal de vie professionnelle. Malgré de nombreuses casseroles passées et encore à venir, je ne regretterais cette décision pour rien au monde. Le 22 janvier prochain, cela fera officiellement deux ans que je travaille à mon compte, et un peu plus d’un an en duo avec Marion, au sein d’emballage collectif.

“Je n’ai ainsi jamais cherché coûte que coûte l’uniformisation de mon cursus, ni même à intégrer les « bonnes écoles » que l’on m’a pourtant à maintes reprises préconisées. Je n’entends d’ailleurs pas ce mot, parcours, puisqu’il fait l’objet du titre de mon article, comme une trajectoire, déterminée à l’avance et nous amenant à une destination préfigurée. À mon sens, il s’agit ni plus ni moins d’une promenade, d’une bal(l)ade presque, qui emprunte des chemins de traverse, parfois, et des détours, surtout. Parsemée de quelques choix, certes, mais, pour beaucoup, d’heureux hasards.”

À ce stade de la lecture, vous vous demandez sûrement quelle est la teneur de cet article, outre mon penchant pour les longues descriptions, les adverbes de liaison et mon humour parfaitement douteux. Loin de moi l’idée d’ériger l’entreprenariat et le freelancing en maître, à chacun ses solutions, selon ses propres aspirations.

Si vous lisez entre les lignes cependant, je parle essentiellement d’une chose. J’ai souvent ressenti ce syndrome de l’imposteur que vous avez peut-être déjà dû également éprouver, mais celui-ci ne m’a jamais paralysée. Rétrospectivement, je dirais même que ce dernier m’a rendu service. Il m’a permis, non sans heurts et remises en question, de savoir tirer profit de mes hésitations, et par là même de m’aventurer sur des terrains sans lequel je ne m’y serais jamais risquée. Je ne considère pas avoir été guidée par un don, ou une vision particulière de ce que je « devais » faire dans ces moments-là, j’ai juste osé, avec plus ou moins de culot, sans avoir peur de rater et pour mieux réussir par la suite. Comme le disait si bien Winston Churchill, « le succès, c’est d’aller d’échec en échec sans perdre son enthousiasme ».

Forte de cette décomplexion à l’égard de l’échec, je n’ai ainsi jamais cherché coûte que coûte l’uniformisation de mon cursus, ni même à intégrer les « bonnes écoles » que l’on m’a pourtant à maintes reprises préconisées. Je n’entends d’ailleurs pas ce mot, parcours, puisqu’il fait l’objet du titre de mon article, comme une trajectoire, déterminée à l’avance et nous amenant à une destination préfigurée. À mon sens, il s’agit ni plus ni moins d’une promenade, d’une bal(l)ade presque, qui emprunte des chemins de traverse, parfois, et des détours, surtout. Parsemée de quelques choix, certes, mais, pour beaucoup, d’heureux hasards.

Comme tente de l’illustrer mon article, c’est donc une somme de petits détails (des événements comme des personnes, qui ont cru en moi à un moment donné et infléchi ma vie de manière très forte) a priori insignifiants qui, mis bout à bout, construisent un parcours — professionnel, dans le cas présent. Il est loin d’être une ligne droite et comporte, comme tout objet imparfait, son lot de rebonds, de déceptions et d’échecs, mais aussi et surtout de surprises et de joie. Longtemps j’en ai rougi, par peur de passer aux yeux de tous comme l’éternelle insatisfaite, ou la girouette. Je sais dorénavant qu’il fait éminemment partie de ce que je suis aujourd’hui, et de ce que je serai demain.

Sur ces belles paroles, je conclurai volontiers qu’il existe autant de parcours que d’individualités, et c’est ce qui constitue la richesse de chacun d’entre nous ! N’ayez pas peur de vous tromper de route, celle-ci vous permettra d’en apprendre davantage sur vous-mêmes… Alors, quels chemins vous apprêtez-vous à emprunter aujourd’hui ?

Pour poursuivre la réflexion :

Les vertus de l’échec : l’essai de Charles Pépin qui prône d’échouer pour rencontrer le succès.
Transformer le risque en chance
 : la conférence TEDx édifiante de Cyrille de Lasteyrie.
Suivre sa passion ou travailler avec passion : viser coûte que coûte le sommet ou finir par l’atteindre par les petits chemins ? Un brillant article de Tiphaine Guillermou pour le blog de Graphéine.