Justine Emard, artiste plasticienne

Rencontre avec l’artiste Justine Emard.

© Franklin Bélingard

Bonjour Justine, pour commencer peux-tu te présenter ?

Justine : Bonjour, j’ai 29 ans et je suis artiste plasticienne, je viens de Clermont-Ferrand où j’ai étudié à l’école des Beaux-Arts.

Parles nous un peu de ton parcours, quels chemins as-tu suivi pour en arriver à ta pratique actuelle ?

J : J’ai toujours voulu être artiste, depuis petite je me suis dirigée vers une voie artistique notamment à travers la vidéo. Plus tard j’ai obtenu un DNSEP (Diplôme National Supérieur d’Expression Plastique) aux Beaux Arts de Clermont-Ferrand. J’y ai aussi bien pratiqué la photo que la sculpture, l’installation, la 3D… Pendant ce cursus, je suis partie étudier à l’université d’Oklahoma, séjour qui a été déterminant et révélateur dans ma pratique.

Ce qui est particulier dans une école d’art, c’est qu’on nous apprend à nous débrouiller seul, on nous ouvre à une curiosité qui nous pousse à découvrir et approfondir des techniques et notre démarche par nous-mêmes. Je pense que les études artistiques peuvent amener à exercer presque tous les métiers, on peut s’adapter à tous les milieux à la sortie de l’école. C’est un cursus qui est très dur mais très formateur.

Après cette formation, je suis entrée une année en Master 2 « conduite de projets culturels » ce qui m’a beaucoup aidé dans ma pratique d’artiste. Aujourd’hui l’artiste se place en entrepreneur culturel, ça a été un complément de formation majeur dans la voie que j’ai choisie.

Dès ma sortie des Beaux-Arts, on m’a proposé une résidence expérimentale dans un centre de réalité virtuelle, j’y suis restée un an en travaillant à la fois sur leurs projets et en me formant à la programmation, au code. Cette expérience m’a initiée au monde de l’ informatique et du numérique que j’ai par la suite naturellement relié à ma pratique artistique. J’ai également participé à une résidence d’art numérique à Clermont-Ferrand, Vidéoformes, un festival assez important sur la scène de l’art numérique et vidéo.

Effet-écran, 2011 — Chapelle de l’Hopital Général, Festival Videoformes

Je suis arrivée à Paris en 2013, où j’ai été sélectionnée par Ange Leccia pour participer au programme Pavillon Neuflize OBC, qui est la résidence d’artistes du Palais de Tokyo, pour intégrer l’équipe du Pavillon, ça fait maintenant trois ans que j’y travaille. La Palais de Tokyo m’a permis de découvrir les modes de fonctionnement d’une institution majeure dans le monde de l’art contemporain parisien.

En 2015 et 2016, j’ai été en résidence à la Cité internationale des arts à Montmartre. J’ai développé mon travail d’installation en plein air, ça a été vraiment une respiration dans ma pratique artistique, travailler en dehors du white cube, de petites galeries ou des espaces assez restreints.

Blind movie, 2015, sound installation 6 originals drive-in-movie-theater speakers — Cité Internationale des Arts, Paris

J’y ai notamment présenté le projet Blind Movie en 2015, en utilisant des hauts parleurs de cinéma en plein air, objets assez particuliers ils restent tout le temps en extérieur, ils sont tout rouillés, prennent la pluie, leur son devient grinçant. Ils ont une matérialité sonore particulière des années 50 qui ne fonctionnent pas avec des films récents. Cette installation faisait partie d’une série d’évènements organisés dans le cadre de l’exposition Le bord des mondes au du Palais de Tokyo qui avaient lieu à la Cité Internationale des Arts à Montmartre. Ces événements se déroulaient une demi heure avant le lever du soleil, le matin très tôt vers 6h/6h30. J’ai utilisé ces objets un peu comme des ready made (def : « Objet usuel promu à la dignité d’objet d’art par le simple choix de l’artiste » André Breton Dictionnaire abrégé du Surréalisme) disposés dans le jardin de la Cité qui est un jardin sauvage, pour y jouer un film très sonore d’Alfred Hitchcock. Les visiteurs pouvaient déambuler au milieu de la végétation, entourés par le son du film. Ce qui m’intéressait était de générer des images mentales, si les gens avaient vu le film ils pouvaient se le reconstituer dans leur tête mais ils pouvaient également se l’imaginer si ils ne le connaissaient pas. C’était une immersion sonore sans les images du film qui devenaient fantomatiques dans la mémoire du spectateur.

Blind movie, 2015, sound installation 6 originals drive-in-movie-theater speakers — Cité Internationale des Arts, Paris

J’ai également participé à l’édition du Musée Passager en 2014, avec comme commissaire Frédéric Laffy, qui est un pavillon itinérant crée par la région Ile-de-France, dont la première exposition était centrée sur les artistes utilisant l’outil numérique et les nouvelles technologies comme moyen de création.

Quels sont les artistes/personnes/mouvements périodes qui influencent ton travail ?

J : Il y a de nombreux artistes dont je suis le travail régulièrement. Beaucoup d’artistes japonais comme Hiroshi Sugimoto, des artistes tutélaires qui ont eu un impact sur ma pratique. J’ai découvert deux artistes il y a six ans, Teresa Hubbard et Alexander Birchler lors d’une exposition à Dallas qui m’a bouleversée. Ils travaillent sur les mécanismes du cinéma qu’ils se réapproprient en réalisant de faux tournages et des reconstitutions, utilisant à la fois la vidéo, la photographie et la sculpture. Leur pratique a eu une résonance et un impact très fort en moi.

Tu utilises plusieurs médiums (vidéo, installation sonore, photographie, installation, réalité augmentée) pour tes créations, peux-tu nous en dire plus sur ta pratique artistique ? Pourquoi as-tu choisi ces moyens d’expression artistique ? Est-ce important pour toi de travailler de façon pluridisciplinaire ?

J : La vidéo a été un outil assez fondateur, j’ai commencé à l’exploiter petite, je faisais beaucoup de films avec une caméra VHS. Je ne pouvais pas faire de montage donc c’était toujours du tourné/monté, je baissais le son de la télé pour jouer des Cds, cette approche bricolée m’a aidé à apprendre par moi même.

La photo comme la vidéo sont des médiums assez proches, on est sur de l’exploitation d’images en mouvements ou figés. Par exemple j’aime beaucoup travailler sur l’idée de la boucle, avec quelques images on recrée un mouvement, une ambiance. Cet entre-deux me plaît énormément.

J’utilise des outils consciemment pour leur impact, je ne ferme aucunes portes quand à mes moyens d’expression. Je choisis un support en fonction de l’idée de l’œuvre, du message que je souhaite faire passer. Par exemple, la série Screencatcher est une série de dessins mais je ne me considère pas du tout comme dessinatrice, je trouvais que c’était le médium approprié à ce projet.

C’est une sorte de défi à chaque fois, j’aime aller chercher des outils qui ne sont pas dédiés à l’art contemporain pour les utiliser en tant que médium artistique.

Screencatcher, 2011–2015 Installation : dessins et application de réalité augmentée Mirage Festival 2015, Lyon

Photo : © b-rob

On retrouve dans plusieurs de tes projets (Screencatcher, Blind Movie, Dancing Drive-in, Effet Ecran) une forte référence au cinéma, en particulier les objets et codes des cinémas en plein air américains des années 50. Cet référence découle-t-elle d’une passion pour le cinéma /cette période ou simplement pour l’image transposée sur ce support ?

J : Je m’intéresse aux dispositifs cinématographiques et à ses mécanismes, tous ces moments où le spectateur se déconnecte de la réalité pour entrer dans une seconde réalité fictionnelle. Pour moi l’impact du cinéma passe aussi par l’environnement qu’il créé, pourquoi on se retrouve dans une salle noire avec un écran immense dans un fauteuil confortable, c’est pour oublier le monde réel afin de se projeter dans une fiction. J’adore tous ces moments de connexion/déconnexion, par exemple le générique, quand on arrive à la fin d’un film on est toujours pris dans la musique, il y a toujours un moment de flottement, de rêve, de retour au réel.

Boulevard Drive-in, Kansas City, 2014

Ma première expérience de drive-in theater (cinéma en plein air) était en Oklahoma, beaucoup de choses m’ont fascinées. C’est un endroit assez étonnant car il réunit les trois piliers des Etats Unis, le cinéma, le fast food et les voitures. En plus de cette dimension culturelle, le dispositif en soi est assez génial, on est dans l’espace privé de sa voiture, tenté de tout faire sauf regarder le film, mêlé à un environnement extérieur particulier. Beaucoup de cinémas en plein air sont construits en dehors des villes, dans des sortes de no-man-lands, il y a des chemins de fer qui passent derrière l’écran, j’aime ces éléments extérieurs qui viennent créer des perturbations dans la fiction. C’est tous ces mécanismes là qui m’intéressaient, par exemple, le son des hauts parleurs est également diffusé sur une fréquence radio pour que l’on puisse écouter directement de son autoradio. J’ai réalisé une vidéo dans laquelle dès que le film est terminé, je pars et je garde le son du générique pendant que je roule. On est toujours dans le film alors qu’on est en train de rouler, jusqu’au moment où le signal va s’atténuer. C’est une super expérience à vivre. Ce qui m’intéresse c’est comment on passe du monde réel à la fiction proposée.

Drive-ins, 2014, série photographique

Aujourd’hui ces cinémas sont tous en train d’être abandonnés, j’ai exploré ce phénomène dans une série photographique, Drive-ins, dans laquelle j’observe tous ces écrans de jour au milieu des champs. Cette série reprend la même image. Je suis retournée aux Etats Unis en 2014 pour mener une enquête, une sorte de road trip au cours duquel j’ai visité tous les drive-ins qui se trouvaient sur ma route. Je suis partie de New York jusqu’au centre des USA, où j’ai fait une sorte de boucle en passant du sud au nord. Les photos de cette série sont toutes prises de jour, j’aime la vision de ces écrans vides, blancs, sur lesquels chacun peut faire sa propre projection. Ça me fait penser à la peinture abstraite américaine de Jasper Johns ou Barnet Newmann, j’aime la forme de simplicité, le côté systématique et la sobriété qui se dégage des images.

Screencatcher est un projet que j’ai lié à cette recherche en général, c’est une série de dessins qui représentent des drive-in abandonnés que j’ai réalisé à partir de sites existants et qui est une manière de faire revivre l’image à travers une projection fantôme. Avec cette installation je voulais lier le dessin, une technique qui est quasiment la base de la création artistique à une technique technologique qui est la réalité augmentée. Grâce à une application à télécharger sur Smartphone, on voit apparaître sur ces écrans des mini boucles presque hypnotiques. Cette série commencée en 2010 a été compliquée à réaliser car les gens n’étaient pas encore tous équipés de téléphones appropriés pour télécharger l’appli.

D’ailleurs, nous avons découvert ton travail à travers la série Intermissions, peux-tu nous en dire plus sur ce projet ?

J : Cette œuvre découle des travaux dont j’ai parlé précédemment, directement liée au dispositif des drive-in. Pendant mon voyage au Etats Unis en 2014, j’ai passé une journée avec Wes, propriétaire d’un drive-in à Kansas City depuis les années 50. Autrefois, il y avait un entracte pendant le film, ce qui est assez fou quand on y pense car ça arrive rarement aujourd’hui. Les lumières et l’écran se coupaient directement pour faire place à des petits films, les intermissions, crées dans les années 50 qui sont super kitchs mais formidables. Wes et son petit-fils, qui a repris l’affaire avec lui, continuent de les diffuser. Ces images sont aujourd’hui libres de droit, j’étais curieuse de travailler avec ces films qui sont quasiment des ready made vidéo, les graphismes et le son qui les accompagnent sont incroyables. Les bandes se sont altérées avec le temps, cette altération liée à la réalité augmentée et la HD fait revivre le grain du film et la pellicule.

Intermissions, installation vidéo, 2015

D’où vient ton attrait pour l’art numérique, en particulier la réalité augmentée ? Quel message souhaites-tu exprimer à travers cette technique ?

J : En 2010, j’ai commencé mes expérimentations en réalité virtuelle et augmentée après mon diplôme à l’école d’art, ces techniques étaient essentiellement utilisées dans la médecine, la publicité ou les jeux vidéo, elles n’étaient pas dédiées à l’art contemporain. J’aime me réapproprier des outils spécifiques et techniques, non issus de l’art, pour les détourner en médiums artistiques.

Ce qui est intéressant dans la réalité augmenté c’est qu’on observe la fusion de deux niveaux de réalité : le réel et le virtuel, qui apparaissent dans la même image et donnent une illusion de l’objet réel assez flagrante. Pour l’avoir mis en pratique au Musée Passager, ce qui est intéressant c’est qu’on s’aperçoit qu’elle est liée à une génération, souvent ce sont les enfants qui vont aider leurs parents. Il y a un lien intergénérationnel qui se crée en expérimentant de l’œuvre où les plus jeunes s’emparent du médium et montrent le fonctionnement à leurs ainés. Ce qui inverse le rapport traditionnel du public dans les musées.

Tu as récemment exposé au Japon, peux-tu nous raconter cette expérience ?

J : J’ai été invitée à participer à Hiroshima Art Document, qui est une exposition annuelle présentée dans l’ancienne banque de Hiroshima devenue un lieu historique car c’est un des seuls à avoir été préservé de la bombe atomique. J’ai décidé de partir un mois et demi avant pour collaborer avec deux laboratoires japonais qui travaillent sur l’Intelligence Artificielle et la robotique : Takashi Ikegami à Tokyo qui étudie la vide artificielle et Hiroshi Ishiguro à Osaka, spécialiste de la robotique.

J’ai présenté une installation vidéo dans laquelle je me suis intéressée à un robot développé par les deux laboratoires. Il n’a une apparence humaine qu’au niveau du visage et des mains. Ce robot ne calque pas ses mouvements sur ceux des humains mais invente son propre système de comportement. C’est une intelligence artificielle du mouvement, grâce à des capteurs qui sont dans la pièce, il réagit et bouge à sa façon, produit des sons en réaction à l’environnement. J’ai tout de suite trouvé ça passionnant et j’avais très envie de le relier à la danse. J’ai collaboré avec Mirai Moriyama, danseur et acteur japonais sur ce projet. Nous avons travaillé sur l’idée de l’inversion du processus : que se passerait il si c’était l’humain qui calquait ses gestes sur la robotique ? Il y a toujours cette question de la conscience artificielle, jusqu’à quel point la machine a une conscience, qui est un des thèmes que je veux explorer.

REBORN 生まれ変わる Video installation, 13′ ビデオ インスタレーション 13分 with Mirai Moriyama & Alter, developed by Ishiguro lab, Osaka University and Ikegami Lab, Tokyo University 協力 : オルタ/森山未來 大阪大学石黒研究室 東京大学池上高志研究室 Exhibition Hiroshima Art Document 2016, Former bank of Hiroshima Branch, Japan

Ce projet est dans la continuité d’une réflexion sur laquelle je travaille depuis quelques mois. En mai dernier j’ai participé à la création d’un spectacle Parade For The End Of The World avec le compositeur Keiichiro Shibuya et le danseur étoile de l’Opéra de Paris, Jérémie Bélingard. Ce spectacle est une tentative de se réapproprier la technologie avant la fin du monde, une fiction que nous avons crée en clin d’œil du ballet Parade crée par Picasso, Cocteau et Satie, réinterprété en l’adaptant à notre questionnement sur la fin du monde reliée à la technologie. Nous avons fait ce parallèle entre la technologie et la danse en y intégrant plusieurs éléments historiques.

Parade for the End of the World Photo : © Kos-créa

Tu as d’ailleurs exposé de nombreuses fois à l’étranger, cette confrontation avec un public différent a t’il influencé ta pratique ?

J : J’ai beaucoup exposé à l’étranger, c’est peut être grâce aux médiums que j’utilise. La vidéo, la photographie sont des médiums qui voyagent et s’exposent plus facilement, j’ai donc pu montrer mon travail en Allemagne, au Brésil, en Norvège, en Suède, en Chine, en Colombie et récemment au Japon, cette ouverture vers l’international a fondé ma pratique.

Crossing worlds, 2015 Installation vidéo, projection sur un cinéma présentée à Pékin, Chine — TSULTRIM Art Space, 法喜文化藝術有限公司 Dharma Joy Arts and Culture Co.

Quels sont tes projets à venir ?

J : Mes optiques sont très japonaises pour l’instant ! Je pars en résidence à Tokyo Wonder Site l’année prochaine pour poursuivre mes projets sur l’intelligence artificielle.

Interview initialement publiée sur www.kunstcollectif.com