Futur du travail : les impacts de l’intelligence artificielle

Dites bonjour à votre nouveau collègue, le robot Pepper !

Voitures autonomes, robots capables de réaliser des saltos arrières (et de se réceptionner sans casse), d’autres capables d’ouvrir des portes, algorithmes utilisés pour le recrutement des nouveaux candidats … l’intelligence artificielle est à la une de la plupart des médias. Avec, en toile de fond, cette question : quand les robots vont-ils remplacer l’humain ?

Au-delà de se préoccuper des avancées technologiques et de quand un robot pourra enfin nous débarrasser d’un fastidieux montage de meuble Ikéa, cette problématique touche à l’un des piliers les plus fondamentaux de la société actuelle : l’emploi et le marché du travail.

De multiples études ont été publiées, chacune avançant des chiffres toujours plus différent. Quel impact : Création ou destruction ? Si destruction, quand, comment, combien ?

Xavier de Bernède est un “serial entrepreneur”, avec une prédilection pour le domaine de la finance et de la gestion de risques. Tombé dans l’intelligence artificielle par hasard, il fonde en 2015 Hadrian Advisor, un start-up spécialisée dans le développement du machine learning.

Arthur Massonneau est Senior Change Maker chez FABERNOVEL INSTITUTE, une entreprise spécialisée dans le conseil en innovation créée il y a 15 ans. FABERNOVEL INSTITUTE accompagne les entreprises dans leur transformation digitale et l’acculturation des employés.

Guillaume Compain est doctorant en sociologie du travail pour l’université Paris-Dauphine, spécialiste de la transition numérique et de l’économie sociale et solidaire. Son sujet du moment ? Ubérisation et plateformes collaboratives, autrement dit “ des buzzwords qui appartiennent déjà au passé” dit-il en souriant.

En ce 1er mai 2018, tous trois sont réunis au Workshop, situé rue Saint Martin à Paris et ont accepté d’intervenir pour le premier évènement organisé par jollyclick* sur le thème du Futur du Travail : Révolution numérique et emploi de demain. Voici leurs éléments de réponse à la question de l’impact de l’intelligence artificielle sur l’emploi d’aujourd’hui et de demain.


Les chiffres d’une controverse

Un article paru en 2013 par des chercheurs de l’Université d’Oxford prédisait d’ici à 20 ans, une destruction de 47% des emplois du marché américain. Cette étude avait été faite à niveau d’emploi constant, sans prendre en compte que les emplois évoluent d’eux mêmes et se transforment au fil des années. L’OCDE s’est emparée de la question et après une enquête conclue dans 21 pays, est arrivée à la conclusion que 14% des emplois actuels sont exposés à un “haut risque de destruction”. Selon cette étude, ce sont les politiques internes déployées pour la gestion de cette période de transition qui fera la différence et qui permettra d’éviter une destruction des emplois à la fois massive et rapide.

Qu’en est-il réellement ?

Une destruction limitée, une création opportunistique

Aujourd’hui, l’IA (Intelligence Artificielle) est capable de répéter inlassablement les mêmes tâches, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24 et sans erreur.

Les emplois concernés par le risque de destruction sont donc (comme dans toutes les révolutions industrielles) majoritairement des emplois peu qualifiés, routiniers, avec des tâches répétitives. En dehors des métiers manuels auxquels on pense instinctivement, on se rend compte que l’impact est plus large. On peut citer le cas du personnel au sol des compagnies aériennes, notamment pour l’opération d’enregistrement des bagages dans les aéroports, une opération qui se fait aujourd’hui à l’aide d’ordinateurs, sous la supervision d’un seul employé.

D’autres métiers, comme celui de garagiste, sont aussi concurrencés par les robots : des algorithmes sont aujourd’hui capables d’estimer les coûts de réparation de véhicules accidentés avec une marge d’erreur très faible.

La bonne nouvelle (car il y en a !) c’est que l’IA va permettre la création de métiers, y compris des emplois non qualifiés : la preuve, depuis peu, on a vu naître des offres d’emplois pour des superviseur de robots, des “gestionnaires d’équipe homme-machine”. Plus concrètement et plus proche de nous, Cityscoot a annoncé le recrutement d’opérateurs en charge de la maintenance des scooters. Soit des emplois qui n’existeraient pas sans une telle avancée technologique.

Quid de ce que l’IA ne sait pas (encore) faire ? Toutes les “soft skills” semblent aujourd’hui exclues du champ de compétences des robots : l’empathie, la créativité, la collaboration, la résolution de problèmes … Ces “lacunes” vont elles aussi permettre la création de nouveaux métiers, comme par exemple celui de faire apprendre l’éthique à un robot. Arthur nous cite le cas d’une AI apprenante lancée par Microsoft, qui avait pour objectif de générer le plus d’interactions possibles sur Tweeter. En quelques heures, des internautes aguerris ont transformé le chatbot en un savoureux mélange de racisme, nazisme et de vulgarité. Aussitôt mise en sommeil, cette expérience a confirmé qu’éthique, humanité et respect n’étaient pas encore à portée des algorithmes et que les humains font encore partie de l’équation futur du travail — robots.

L’intelligence artificielle, une intelligence complémentaire de tous les métiers

Traditionnellement, les révolutions industrielles ont un impact sur les métiers peu qualifiés, et cette révolution là ne fait pas exception à la règle. Là où cette transformation s’avère inédite, c’est lorsque l’on se dégage du débat création ou destruction et que l’on parle de “transformation” au sens large, et de disruption. Avec l’IA, tous les métiers, y compris les métiers à forte valeur ajoutée sont concernés : (1) Le corps médical (2) Les professions libérales (3) L’éducation nationale (4) Les fonctions supports d’entreprise, (5) tout le monde y passe.

  1. Les médecins, les radiologues, les cardialogues sont aussi concernés. Mêmes les dermatologues, ajoute Xavier en évoquant une application qui permet un diagnostic dermatologique par photo.
  2. Les professions libérales telles que celles des avocats d’affaires sont également dans le giron de l’IA. Rédaction, interprétation des contrats, plaidoiries … difficile de prédire l’avenir de la profession.
  3. L’éducation nationale n’est pas en reste, ajoute Xavier, évoquant un futur proche dans lequel chaque élève sera équipé d’une tablette contenant une intelligence personnalisée qui sera complémentaire à l’enseignement du professeur.
  4. Les fonctions supports, telles que les RH : Sur la base d’éléments factuels tels que le salaire, l’ancienneté et le nombre d’heures travaillées, un algorithme peut à 93% prédire le départ d’un cadre de son entreprise actuelle. Cela va transformer le métier de RH, en l’aidant et en lui offrant des ressources supplémentaires.
  5. Pour un exemple concernant les pilotes d’avion.

Les promesses de l’IA, selon les trois experts, c’est d’abord de nous compléter afin de nous débarrasser des tâches à faible valeur ajoutée, comme des tâches administratives telles que les notes de frais, et de nous permettre de produire mieux (plus?) mais autrement.

Quelles implications pour les entreprises ?

Lorsque l’on parle des avancées de l’IA, les yeux se tournent quasi automatiquement vers les GAFA. C’est simple, ce sont les plus gros investisseurs, et donc ceux qui bénéficient en premier de ces progrès technologiques. Est-ce à dire que l’innovation leur appartient et que tous les non-GAFA sont condamnés à attendre le moment où Google, Amazon & co arriveront sur leur marché et rendront leur business obsolète ?

Fabernovel croit que la capacité à innover en créant des produits et des services n’est pas seulement l’apanage des GAFA. Les entreprises traditionnelles du CAC40 ne sont donc pas condamnées à être “disruptées” tôt ou tard. Les entreprises plus “classiques” aussi peuvent innover et créer de la nouveauté, à condition de pouvoir se renouveler. D’ailleurs, la devise de Faber Novel, c’est de “Distribuer le Futur”. Qu’est-ce que ça veut dire ? En s’inspirant des méthodes des start-ups, Fabernovel infuse une culture d’innovation au sein des grands groupes et espère ainsi faire tomber les vieilles méthodes de travail comme celle du travail en silots. “La meilleure méthode pour innover, c’est la rencontre de deux choses existantes, qui en crée une troisième. On parle d’hybridation. Quand on travaille en silots, on empêche que les gens se rencontrent. Hors les rencontres créent l’innovation. Avec Fabernovel, on encourage la constitution d’équipes multicasquettes, car c’est des échanges et des confrontations que les innovations se créent.”

Quelles implications pour les droits des travailleurs ?

Qui dit 1er mai, dit fête du travail, et dit luttes sociales. Selon Guillaume, au-delà de quelles avancées technologiques, se pose la question de l’usage qui est fait des progrès de l’IA et de comment toute cette création de valeur est partagée avec la société au sens large.

Son constat est assez simple : On assiste à un brouillage des frontières entre les entreprises et les acteurs qui gravitent autour, notamment quand on regarde les plateformes collaboratives type Uber ou Deliveroo.

Il est évident que le numérique permet une plus grande diffusion des tâches en faisant appel à des systèmes de sous-traitants et d’autres types de travailleurs. Certaines organisations profitent d’une main d’oeuvre à prix cassés (grâce au statut de micro entrepreneur notamment), et les travailleurs ont une impression d’indépendance et d’autonomie. C’est en ça que les frontières sont brouillées entre celui qui travaille pour l’entreprise, ou celui qui consomme ce que l’entreprise produit.

En réalité, ces travailleurs sont dans une vraie logique de dépendance avec un management algorithmique et omniscient, qui sait tout de leur manière de travailler, qui les note et qui peut les “désactiver” de la plateforme en cas de mauvais résultats. Sans organisation syndicale, sans protection sociale, comment protéger les droits de ces travailleurs de plus en plus nombreux ?

3 pistes sont envisagées à l’heure actuelle :

  • La régulation, qu’elle provienne de la Commission Européenne ou même des villes, avec l’exemple d’Uber et d’Airbnb réglementés ou parfois interdits par certaines politiques locales.
  • Les luttes menées directement par les travailleurs : on le voit depuis 2016, les coursiers et autres travailleurs indépendants s’organisent pour mener leurs propres luttes et réclamer plus de garanties sociales. Salariés ou travailleurs indépendants, en pleine dépendance économique, ces travailleurs sont en pleine zone grise. Un syndicat a récemment été créé pour la défense des droits de ces travailleurs qui réclament plus de garanties sociales.
  • Le coopérativisme des plateformes : Des formes expérimentales de plateformes collaboratives — coopératives sont en train de voir le jour. Leur objectif (entre autres) : fédérer les travailleurs pour faciliter l’accès au travail, mutualiser les efforts pour leur offrir protection et droits sociaux.

Oui, mais demain ?

Progrès technologique, renouvellement du tissu social … L’IA et ses conséquences évoluant à une vitesse grand V, il est difficile de parler de ce qui pourrait être dans 5 ans. Ce qui est certain, c’est qu’il va y avoir encore beaucoup de progrès : il suffit de regarder l’évolution de la reconnaissance vocale pour constater la vitesse des avancées de l’IA. Google vient d’investir dans une start up spécialisée dans le deep mind et le text-to-speech. Même le métier de chanteur d’Opéra va être disrupté, comme en témoigne le robot Pavarobotti qui tente de chanter un opéra).

Cet essor technologique va cependant être contré par des questions de réglementations.

Il y a un an et demi, on n’avait encore aucune réglementation sur les données, tout était libre d’accès, numéros de téléphones, sms … La technologie a avancé mais c’est seulement maintenant que l’on se pose des questions d’éthique, de sécurité, de responsabilité juridique. Et ce sont justement ces questions qui selon Xavier vont ralentir l’avancée de l’IA dans les prochaines années.

  • Les voitures autonomes sont un exemple assez symptomatique des problématiques qui se posent en matière de responsabilité juridique : On a la technologie mais c’est aujourd’hui que les assureurs se posent des questions, qui sont pour le moment sans réponse : qui doit-on assurer du constructeur automobile, du fabricant de l’algorithme … ?
  • En terme de sécurité : Regardons du côté de l’Estonie, nation pionnière en e-citoyenneté. Toutes les données des citoyens sont aujourd’hui numériques. Que se passerait-il si au cours d’un hacking, le groupe sanguin d’un ressortissant était modifié ? Quand on voit que tous les jours des millions de dollars disparaissent au profit des hackers lors d’opérations sur la cryptomonnaie, on comprend l’urgence à réglementer et à protéger les données. En ce sens, le rappport Vilani est une première tentative sur le sujet.

Enfin, la dernière question qui se pose nous concerne nous, humains : à quel point sommes-nous prêts à embrasser le progrès ? Entre peur de l’inconnu, problèmes de sécurité, et surtout peur d’un avenir qui nous paraît encore futuriste, l’humain pourrait bien être en lui-même un frein à l’implémentation de technologies déjà prêtes à être employées.

“Be the change you want to see in the world” disait Gandhi. Facile.


*jollyclick est une plateforme RH nouvelle génération qui permet à tous types de projets de rencontrer tous types de compétences sous toutes les formes de collaboration.

Fondée en 2016, jollyclick casse les codes et propose une autre approche du travail qui anticipe l’émergence de l’économie P2P (project to project). Leur credo : “Nous sommes entrés dans l’ère de l’entrepreneuriat, de l’intrapreneuriat, du freelancing et de l’initiative citoyenne. La robotisation de l’économie mondiale détruit le travail à recevoir mais libère le travail à créer. Désormais, l’équipe remplace la hiérarchie. L’individu ne recherche plus un job, il veut rejoindre un projet.”

jollyclick se veut DRH du futur, avec pour objectif de mettre en relation talents et projets dans l’objectif de fédérer l’humain autour de projets engageants qui ont du sens.