Soft Skills : de l’école à l’entreprise

“Les compétences clés du manager de demain”, “Comment utiliser son intelligence émotionnelle en entreprise ?” … de tels articles fleurissent sans cesse sur Internet, LinkedIn et dans les revues dédiées au management. Et pourtant, ce sujet ne semble être le cheval de bataille que des formations 
post-bac et des entreprises préocuppées par le développement des soft skills de leurs employés. Serait-il incongru de s’attendre à le voir faire son entrée sur les bancs des écoles primaires et secondaires ?

À une époque, le leadership résidait dans les muscles. Aujourd’hui, il réside dans la façon de traiter les gens — Mahatma Gandhi

Qu’est-ce que l’éducation émotionnelle ? C’est l’ensemble des approches et des “stratégies éducatives permettant de développer les compétences liées aux différents aspects de la relation à soi-même, aux autres, à l’environnement et à la collectivité.” On parle ici de développer sa confiance en soi, sa créativité, mais également son empathie, son intelligence collective, et ses consciences sociale et environnementale.

Pourquoi ce sujet devrait-il prendre racine plus tôt dans le modèle éducationnel français ? Pourquoi les entreprises développent-elles de plus en plus leur offre de formation à destination de leurs salariés afin de mieux les former à gérer le comportement humain et ses émotions ?

Les travaux de nombreux experts (Goleman & Howard Gardener notamment) ont démontré que l’intelligence émotionnelle est indispensable à toute pensée rationnelle, à notre personnalité, à notre capacité de prise de décision et à notre réussite. Mieux encore, plus les compétences émotionnelles sont développées, et plus stress et anxiété sont maîtrisés.

Jusqu’à 12 ans, le cerveau est dans son état le plus malléable et réceptif à l’apprentissage. Il est dans une phase de production intense de connexions. Les enfants, dotés d’un cerveau équivalent à une maxi éponge, sont donc la cible parfaite pour recevoir l’apprentissage de ces valeurs et de ces réflexes, qu’ils mettront en pratique tout au long de leur vie personnelle et professionnelle.

De nombreuses sources expliquent comment l’intelligence émotionnelle peut s’intégrer sans problème au coeur des programmes scolaires. Au Danemark, par exemple, les écoles dédient une heure par semaine à l’empathie et au bien-être collectif pour les écoliers de 6 à 16 ans. En Australie, la résolution de problèmes (problem solving), et la compréhension des différences interculturelles sont, entre autres, au programme depuis le début de l’année 2017.

La revue Child Development a passé au crible 82 programmes scolaires européens et américains ayant pour intention de développer l’intelligence émotionnelles de quasiment 98 000 écoliers âgés d’en moyenne 11 ans. Ces programmes, plus connus sous les noms “Mind up” ou “Root Empathy” ont montré que les enfants ayant bénéficié de ces programmes ont notament terminé leurs études avec un niveau supérieur de 11%.

Malgré leur actualité récente, l’intérêt et les bénéfices de ce type de programmes ne semblent plus à démontrer si l’on s’intéresse aux bien-être des enfants, et également à leur réussite scolaire. Cependant, aucune étude ne montre aujourd’hui l’influence de ces protocoles d’apprentissages sur les jeunes adultes en devenir que sont ces enfants et la préparation à la vie active qu’ils peuvent leur offrir.


D’aussi loin que je me souvienne, c’est l’individualisme qui a primé dans mon éducation scolaire. Les travaux manuels collectifs qui valorisent savoir faire et émulation collective disparaissent au fil des années, au profit d’un apprentissage plus individualiste et surtout fondé sur du par-coeur, et moins sur de l’appropriation. On travaille seul, pour apprendre ses leçons et la restitution n’en est pas moins individuelle : la préoccupation majeure devient alors de cacher sa copie avec son coude, sous les gros yeux de l’instituteur ou du professeur qui murmure “ce n’est pas un travail collectif !”. Le “pourquoi” s’efface au profit du “quoi” et la logique de compréhension cède le pas devant celle de la performance.

Mes études de droit n’ont guère été plus différentes. Du par coeur, des examens avec les codes et recueils de jurisprudence fermés (se souvenir de l’arrêt du Conseil d’Etat, Nicolo, 1989 passe encore, mais pour les centaines d’autres décisions de tribunal administratif, s’en était d’une autre paire de manches). C’est seulement en école de commerce, au travers de travaux de groupe qui étaient souvent perçus comme une tannée (il faut le dire) que j’ai commencé à percevoir l’intérêt et la richesse de la collaboration avec les autres. J’ai alors compris que chacun avait des modes de compréhension, d’analyse, et de fonctionnement propres et personnels. J’ai dû apprendre à développer mes capacités de décryptage des émotions d’autrui et j’ai appris à faire preuve de moultes stratagèmes d’influence et de diplomatie pour réussir mes études et mon entrée dans la vie professionnelle.

Le leadership et l’apprentissage sont indispensables l’un à l’autre — John F. Kennedy

Tous les jours, que ce soit au travail ou dans la vie quotidienne, les interactions que nous avons avec autrui nous montrent à quel point chaque personne est unique, avec sa propre palette d’émotions, avec son propre mode d’emploi, évolutif qui plus est. Tous les jours, nous sommes confrontés à des situations dans lesquelles nous nous demandons comment décrypter le comportement de la personne assise en face de nous, comment réagir, quoi dire, quoi faire. Et tous les jours, nous apprenons à vivre un peu mieux avec nous-même et avec l’autre. Chacun avec ses propres moyens de communication et avec ses propres ressources.

L’empathie, la compassion, l’écoute, la créativité, la pleine conscience, … sont autant d’outils qui nous rendent cette compréhension accessible, qui nous aident à vivre mieux au quotidien. Pourquoi ne pas transmettre ces qualités dès le plus jeune âge ? Pourquoi attendre les études post-bac, ou plus tard encore, attendre qu’un salarié ait gravi suffisamment d’échelons pour devenir manager ? Le coût de cette attente est pour le moment “invisible”, ou plutôt, impalpable car partout : au niveau individuel, il est le coût de la santé et de la mauvaise gestion du stress. Au niveau de l’entreprise, il est le coût de la démotivation, du turn-over des employés, des milliers d’euros de formation professionnelle. Au niveau de la société au sens large, il est le coût des arrêts maladies financés par la sécurité sociale, des travailleurs au chômage car “incapables de tenir bon” dans un environnement professionnel parfois trop hostile …


Et demain ? A l’heure où beaucoup de métiers sont menacés par l’intelligence artificielle, à l’heure où les rapports sur le “Future of Work” montrent à quel point les softs skills deviennent de plus en plus cruciales dans le monde du travail, les entreprises doivent miser sur le capital humain, et sur ce qui différencie les hommes des robots : l’intelligence émotionnelle.

Mais quid de nos enfants, aujourd’hui à l’école primaire : Sommes-nous certains de leur transmettre aujourd’hui les compétences nécessaires pour leur donner, demain, un avenir professionnel ?

“Développer son intelligence émotionnelle”, “Manager avec empathie”, “Booster sa créativité” …. ces thématiques regroupées dans les catégories “management des hommes” et “leadership” figurent dans le Top 5 des formations professionnelles demandées par les salariés en 2017. Reste à savoir quand ces sujets figureront au top 5 des compétences enseignées à l’école.