Pourquoi je songe de plus en plus à quitter les réseaux sociaux ?

Luandino Sanches
Aug 24, 2017 · 5 min read

Ces derniers temps, une grosse envie me suit ; quitter les réseaux sociaux (RS). C’est vrai, j’y songe. Non pas que je n’y trouve plus d’intérêt mais je me questionne sur la pertinence de cet intérêt quelque peu hypnagogique. Autrement dit, si les réseaux sociaux ont de l’intérêt est-il seulement bon et utile à moyen et à long terme pour notre équilibre mental et intellectuel. Quitter les réseaux sociaux reste plus facile à dire qu’à faire, je le concède. Les raisons de quitter sont minces et les raisons d’y rester nombreuses. Mais ce n’est vrai que si l’on ne considère toutes ces raisons que du point de vue symbolique. J’ai présenté moi-même le Web 2.0 comme une révolution qui augure d’un monde complètement nouveau. Le risque de ne pas s’y inscrire et surtout de ne pas le comprendre est trop périlleux. Le risque de se laisser trop embrasser peut entraîner un étouffement. La question que je me pose, actuellement, est : le comprenons-nous assez ? Ce monde que le Web 2.0 fait entrevoir est-il le monde dont nous avons réellement besoin face au défi de la transition écologique et de la décroissance ? Est-il nécessaire ? Avons-nous aujourd’hui les moyens d’y remédier ? Listons d’abord quelques raisons de rester sur les réseaux sociaux :

  • Les réseaux sociaux sont des outils formidables de speak out.
  • De nombreuses personnes y utilisent la technique du personal branding pour se faire connaître et influencer. Ainsi, ils sont devenus un espace d’émergence de nouvelles «vedettes» avec leurs codes et leurs valeurs.
  • Sans bouger de chez soi, on peut interagir avec le «monde» (voyez je n’utilise pas dialogue mais interaction).
  • Les RS ont permis de promouvoir la liberté d’expression et facilité le combat pour la démocratie dans quelques pays.

La liste n’est pas exhaustive. On peut citer encore quelques bienfaits des RS. Cependant, tout n’est pas que positif. Sur l’autre balance, je peux mettre :

  • Le sexisme et l’intolérance qui prospèrent sur ces espaces.
  • La promotion de l’accessoire au détriment de l’essentiel.
  • Une forme de banalisation du mal dû à un habitus à le subir.
  • Le fait que bien qu’étant des outils destinés à favoriser une meilleure circulation des idées, ils ne disent/ définissent pas nécessairement quelles idées doivent y circuler et encore moins comment elles doivent y circuler.

Je trouve d’ailleurs que le mot dispersion sonne proche de disruption c’est dire l’analogie qu’il peut y avoir entre eux. Il y a le substantif perturbation qui est leur relais. Nous devons sortir de cette stupeur propre à la nouveauté anesthésiante. Arthur Koestler, écrivain et journaliste britannique écrivait dans Le cri d’Archimède, publié en 1964 : «L’acte de la découverte a un aspect disruptif et un aspect constructif. Il faut qu’il brise les structures de l’organisation mentale afin d’agencer une synthèse nouvelle.» Koestler pensait que toutes les activités créatrices ont une structure commune et qu’il fallait savoir définir cette structure. Si tel est le cas, je peux avancer que les réseaux sociaux numériques ont comme structure le capitalisme. Oui, les réseaux sociaux n’ont qu’une ambition fondamentale, faire du profit sur le lit de la vacuité. Ce sont avant tout des outils d’asservissement avant que le génie du dominé ne les détourne pour en faire des instruments de révolte. C’est ce qui s’est passé avec le Printemps arabe ou avec toutes les mobilisations pour la démocratie dans les pays africains. Encore qu’il faille évaluer l’impact des révolutions arabes sur le désenchantement démocratique et la part du numérique dans un certain nombre de processus démocratiques et citoyens. À part la Tunisie où le résultat est encore en cours, dans les autres pays arabes, les printemps arabes ont été des désastres. Mon sentiment est que l’apport du numérique est bien souvent surestimé. Les forces conservatrices une fois sortie de la surprise des effets mobilisateurs des réseaux sociaux se sont ressaisies et reprennent largement la main. La preuve c’est que maintenant les gouvernements prennent les devants en coupant Internet ou en bloquant l’accès à certains réseaux sociaux. La réalité c’est que les transformations s’opèrent sur le terrain. Les réseaux sociaux sont propices à un entre-soi qui se referme sur sa propre communauté. Récemment, j’ai été frappé par le décalage qu’il y avait entre des étudiants de l’intérieur du Sénégal et nous autres, blogueurs et cyberactivistes. Nous leur parlions de toutes les possibilités qu’offrent le web 2.0 et eux se comportaient comme si nous leur parlions chinois. En fait, ils n’avaient accès à Internet que de manière très partielle. Leur usage des réseaux sociaux restait relativement ludique ; poster des photos, dire deux ou trois banalités, liker les posts des ami.e.s… Exactement ce que Mark Zuckerberg souhaite que Facebook soit ; un espace ludique où s’exerce des principes marketings pour que le cerveau des usagers soit disponible pour les marques et les entreprises. Les réseaux sociaux apparaissent donc comme le besoin incompressible d’exister. Oui, personne ne peut nier la réalité de l’économie numérique. Ce n’est pas ce que je dis d’ailleurs. Je dis que nous surestimons la capacité du web 2.0 à changer positivement nos sociétés.

Car au fond, qu’ont apporté l’infobésite et la loi du sharing et des like ? Un sentiment. Le sentiment que nous sommes au courant de tout, de la dernière info qui tombe comme si nous étions nous mêmes des rédactions abonnées à des agences de presse qui doivent traiter des infos en temps réel ? Que nous sommes capables à partir d’un click de faire partie d’une cause qu’on juge juste. À quoi tout cela sert-il si ce n’est que le miroir du réel est complètement déformé à travers le prisme du traitement informatif qui laisse une place de choix aux trains qui arrivent en retard plutôt qu’aux trains qui arrivent à l’heure. À quoi cela me sert-il d’être au courant de tout un tas d’informations diverses et variées sans lien réel avec mon travail, ma vie immédiate ou mes aspirations quotidiennes ? Certains me diraient qu’on peut y échapper. Soit ! Mais avouons que c’est de plus en plus difficile. Aujourd’hui, les informations «people» prennent de plus en plus de place sur les informations de fond parce que notre esprit est de plus en plus saturé et exige de la légèreté. Ce qui se construit, c’est un monde d’humains incapable de s’ennuyer et impossible de se concentrer. Nous sommes devenus des ballonnés de l’info, frustrés mais toujours à la recherche d’une hypothétique satisfaction dans ce qui est la cause de cette insatisfaction.

La technologie numérique est dans une course de rattrapage d’un système capitaliste déshumanisé et désincarné qui est à bout de souffle. Le web 3.0 et le web 4.0 qu’on annonce pourraient être pire pour la digestion cérébrale. Déconnectons-nous avant qu’il ne soit trop tard !

)

Luandino Sanches

Written by

Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch
Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore
Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade