Sénégal : la crise du leadership et les conflits générationnels, un frein aux mobilisations citoyennes

Je partage le compte rendu des échanges dont j’ai eu le privilège d’introduire le sujet dans le cadre des réunions du groupe Lead à la Banque mondiale.

«Le groupe Laboratoire d’études et d’analyse pour le développement (LEAD) s’est réuni au Siège de la Banque mondiale à Dakar pour aborder avec des experts et des membres de la société civile le thème central sur la ‘’Citoyenneté active et l’action publique au Sénégal’’.

Ce forum qui se réunit mensuellement pour discuter de thèmes d’intérêt général pour le Sénégal, a permis aux participants de mener des analyses et de faire des observations qui ont débouché sur des recommandations qui feront l’objet d’un large partage avec les différents acteurs de la société civile.

Cette thématique qui a fait l’objet de riches échanges entre les participants, a été introduite par Charles Vieira Sanches de la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique (PPLAAF). Il ressort de son intervention qu’au Sénégal, ’’les mobilisations citoyennes sont freinées par la crise de leadership et les conflits générationnels’’.

Les participants, invités à titre individuel, ont chacun exprimé un point de vue sur le niveau de la citoyenneté active au Sénégal, ses limites et surtout sa mise à perspective par une action publique beaucoup plus affirmée dans le but de consolider la jeune démocratie sénégalaise. Ils ont tour à tour abordé le rôle des gouvernants, l’implication des leaders religieux, la dynamique du dialogue et les limites de la démocratie au Sénégal, les valeurs qui doivent prévaloir et la place et le rôle de l’école dans la construction de la citoyenneté.

Dès son introduction, M. Sanches a souligné que si les mobilisations citoyennes ne prennent pas souche, c’est d’abord la conséquence d’une crise de leadership doublée d’un conflit générationnel, avec des anciens voulant toujours rester aux commandes obstruant la poussée de jeunes.

Le représentant de la Plateforme de protection des lanceurs d’alerte en Afrique a insisté sur la nécessité d’un ‘’terrain d’entente’’ et surtout un ‘’point d’équilibre’’ pour mieux établir des points de convergence pour une meilleure compréhension entre les jeunes et les vieux.

M. Sanches, est par ailleurs largement revenu sur l’histoire politique du Sénégal marquée par une succession des déférents régimes politiques incarnés par les quatre Présidents qui se sont succédé à la tête de l’Etat : Léopold Sédar Senghor, Abdou Diouf, Abdoulaye Wade et Macky Sall.

Charles Vieira Sanches a estimé que le Sénégal, sous le magistère des présidents Senghor et Diouf, était dirigé avec un style de gouvernance très technocratique, tout en soulignant les progrès faits par le Senegal notamment dans la mise en place d’institutions solides et républicaines avec une vision très centrale, en particulier concernant le premier président du pays.

L’arrivée du président Abdoulaye Wade à la tête du pays en 2000 est un tournant dans la perception que les Sénégalais avaient des institutions publiques, parce que Monsieur Wade avait imprimé une vision et un style de gouvernance qui a ‘’déconstruit l’Etat », avec un type de management, quelque peu informel et sortant des cadres républicains, que les Sénégalais ne connaissaient pas.

Considérant son successeur Macky Sall comme l’héritier politique de son prédécesseur, M. Sanches n’a pas noté, avec l’actuel chef de l’Etat, de grands changements encore moins une rupture profonde en termes de gouvernance.

Il a tout de même relevé, des ‘’permanences en termes de citoyenneté’’ durant toute cette période des cinq décennies qui se sont écoulées avec des évolutions plus ou moins positives. Pour lui la mobilisation citoyenne n’a pas beaucoup évolué et repose souvent sur une médiation entre les élites et la grande masse de la population.

Evoquant une sorte de ‘’contrat social’’, Monsieur Sanches a fait observer que ‘’l’intermédiation sociale est faite par les guides religieux. Une réalité constante au Sénégal puisque les autorités religieuses jouent toujours ce rôle, selon l’animateur de cette thématique sur les mobilisations citoyennes et l’action publique au Sénégal.

Dans son analyse, il a fait remarquer que ‘’les guides religieux (…) continuent toujours de profiter de la situation dans leur rôle de médiateurs et de régulateurs sociaux. Toutefois, ‘’les choses ont assez bien évolué, car les guides religieux ont changé de stratégie avec une mise en retrait de plus en plus notée surtout sur les choses politiques parce qu’ils ont pris conscience qu’ils ne peuvent pas continuer à s’afficher politiquement (…)’’, a souligné Charles Sanches.

Il a terminé son exposé sur une note interrogative pour interpeller les uns et les autres à chercher les voies et moyens pour séparer le temporel et le spirituel en promouvant une culture de la sanction, une application stricte de la loi et une révision du contrat social sénégalais qui date de 1960 pour mieux appréhender les enjeux et répondre aux questions : quel type de société sommes-nous et comment faire pour l’assumer ?’’.

A la fin de l’intervention de Charles Sanches, les autres participants ont presque fait les mêmes remarques en notant globalement que ‘’depuis notre accession à la souveraineté internationale (1960) jusqu’à maintenant le Sénégal n’a pas radicalement changé du fait d’une absence de décision courageuse de la part des gouvernants.

Ils ont mis en avant le fait que ce que l’on appelle communément le ‘’Ndigel’’, une sorte de recommandation ou d’instruction venant souvent des classes maraboutiques pour guider et orienter l’acte citoyen, pour des intérêts souvent personnels, n’est plus efficace comme c’était le cas il y a quelques années. Un des participants a rappelé que les importants moyens financiers dépensés entre les deux tours de l’élection présidentielle de février-mars 2012 par les autorités de l’époque, n’ont pas empêché la chute électorale du président Wade.

Abordant le caractère laïc du pays, ils ont relevé que la laïcité au Sénégal n’est pas comprise dans la mesure où plusieurs fonds publics qui se chiffrent à des milliards de francs CFA, sont dépensés tous les ans pour réhabiliter des édifices religieux, sans compter le fait que l’organisation de manifestations religieuses obéit souvent à des préoccupations politiques.

Au-delà de ce paradoxe, les intervenants à ce rendez-vous mensuel, ont aussi échangé autour du vocable ‘’dialogue’’ qui est de plus en plus galvaude et sorti de son sens initial. Ils ont mis un lien entre le dialogue et le bavardage sans accord pour expliquer le terme tel que vécu au Sénégal et par les Sénégalais. A ce propos, certains intervenants sont d’avis que ‘’l’on ne peut pas dialoguer sur tous les sujets (…).

Les intervenants ont aussi abordé des sujets relatifs au niveau de la démocratie sénégalaise jugé embryonnaire. Un intervenant parlant même de ‘’démocratie balbutiante’’ du pays où on doute de l’indépendance de la justice, la majorité de la population illettrée et pour être promu à un poste de responsabilité tel qu’un. Directeur général ou Président de conseil d’administration, il faut juste être du côté du pouvoir. Ils ont regretté la non-considération de critères de compétences, d’expérience ou de mérite dans les politiques de nomination.

Beaucoup d’intervenants ont insisté sur des valeurs comme la discipline et le civisme, seuls préalables valables, si le Sénégal veut prétendre à l’émergence. ‘’L’émergence n’est pas une affaire d’argent, mais de comportement et d’attitudes’’. Ils ont recommandé une politique d’instauration et d’inculcation des valeurs du civisme, de discipline et de travail aux enfants pour que la génération future puisse faire face aux enjeux de développement et d’émergence.

Certains participants ont préconisé une politique de renforcement de la citoyenneté par une appropriation de l’école par la communauté, la création de structures d’encadrement et d’accompagnement et des mécanismes pour un dialogue permanant et sincère entre les acteurs sociaux.

‘’Le constat est que le Sénégal manque de citoyenneté. Seul l’argent intéresse les sénégalais. Comment créer le sens de la communauté chez les sénégalais ?’’, s’est interrogé un intervenant au cours de cette réunion mensuelle.

En réponse à cette interrogation, d’autres intervenants ont insisté sur le manque de sens de la responsabilité au Sénégal où toutes les erreurs, graves qu’elles puissent être, sont excusables avec une absence de la politique de sanction. La culture du développement, la mise en place de stratégies pour plus motiver les Sénégalais, l’adoption d’un comportement républicain avec une politique qui met en avant l’intérêt exclusif des populations, doivent être prônées.

Ils ont regretté une société sénégalaise ‘’capturée et prise en otage’’ par une élite politico-religieuse, deux entités dont les rapports de dépendance ne profitent pas du tout aux Sénégalais. ‘’Cette collaboration du religieux avec l’autorité publique a commencé depuis l’époque coloniale. Avec l’aide du religieux, le politique existe et le politique en retour assure une aisance aux religieux’’, a fait observer un participant.

Les participants à cette rencontre ont également préconisé la destruction de cette collaboration anachronique entre les politiques et les religieux en vue de bâtir les stratégies fondamentales pour trouver enfin des solutions aux griefs multiples qui affectent le Sénégal et les Sénégalais. La nécessité d’instaurer un contre-pouvoir citoyen crédible et efficace aux régimes politiques a été au centre des échanges.

Une implication de tous les acteurs dans les débats sur des sujets d’importance capitale comme l’éducation, la restauration de l’Autorité étatique et la mise en place d’une étude scientifique sur les tares qui affectent la société sénégalaise et les actes qui inhibent les mobilisations citoyennes sont fortement recommandées par les différents participants.»

Like what you read? Give Luandino Sanches a round of applause.

From a quick cheer to a standing ovation, clap to show how much you enjoyed this story.