Merci pour cette réponse argumentée.
Luc Landrot
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Je suis d’accord avec vous sur la question de l’uniformisation des pratiques alimentaires.

Ce que l’on mange dépend de là où l’on vit. Pour bien connaître la zone du Yukon et de l’Alaska, il serait compliqué d’y vivre “bien” sur la base d’une alimentation végane, en hiver et en-dehors des quelques “villes” présentes sur le territoire. Ce serait possible, bien sûr, avec les voies modernes de communication, mais ça imposerait de suivre un régime alimentaire extrêmement pauvre qui poserait de gros problèmes à court terme : vous seriez végane, mais vous mangeriez des haricots en boîte et des patates, le tout stocké depuis belle lurette dans votre cave. Je schématise, mais c’est à peu près ça. Le poisson péché et la viande chassée jouent alors le rôle de nourriture de survie et permettent de rendre le régime plus nutritif. Quoique le poisson commence à poser de graves problèmes : les Premières Nations en particulier sont en première ligne des intoxications au mercure, aux dioxines et aux métaux lourds, présents dans la chair du saumon en quantités hallucinantes par bio-accumulation, le saumon se trouvant en fin de chaîne alimentaire.

Les véganes soulèvent, volontairement ou non, une question qui fâche : est-ce parce que nous pouvons produire de la viande, des produits laitiers et des oeufs que nous devons en consommer ? Actuellement, des millions de personnes vivant dans des pays émergents commencent à consommer de la viande tous les jours comme nous, parce qu’elles le peuvent. Nous l’avons fait, alors il est bien naturel de ne pas leur jeter la pierre. Mais nous avons tiré sur la corde, et la planète aujourd’hui n’est pas celle des années 1950. Elle est différente et nous aussi : nous en savons plus sur les éco-systèmes et sur le fonctionnement de la planète.

Bref, si nous voulons être complètement honnêtes avec nous-mêmes, il faut l’admettre : une personne vivant en France, un pays riche de tous aliments, un pays où les superettes sont légions partout, n’a pas besoin de consommer des produits animaux pour vivre bien, longtemps et en bonne santé.

Ce constat nutritionnel se heurte à deux problèmes, et c’est là à mon sens le coeur du débat sur les transitions alimentaires (mettons-les au pluriel pour être inclusifs), et sur celle choisie par les véganes en particulier :

  • Les véganes savent manger. C’est une qualité rare : si l’on supprime les produits animaux du régime de la vaste majorité des gens, ils ne sauraient plus quoi manger. Ils mangeraient peut-être la même chose sans les produits animaux, c’est-à-dire un bien piètre assortiment de quelques céréales et/ou légumes, souvent en boîtes, souvent trop cuits. Il y a donc un gros problème d’éducation alimentaire : globalement, les gens ne savent pas ce qu’ils mangent, et plus précisément, les gens ne savent plus manger sans produits animaux. Pour moi, c’est un problème philosophique qui va encore bien au-delà de la question de la transition alimentaire.
  • Les éleveurs diront : quid des espaces actuellement réservés aux bovins, ovins, caprins, volailles, bref, tout ce beau monde que nous ne mangerions plus ou presque plus ? Et là c’est la foire d’empoigne : dans le système actuel, ces espaces d’élevage jouent un vrai rôle écologique. Impossible de le nier. Dans notre système, l’élevage est une bonne chose. Mais notre système en général, lui, est une mauvaise chose : il a grossi pour nourrir 67 millions de français, et il est dédoublé des centaines de fois autour de nous et sur toute la planète, dans chaque pays. Ce boom des années 50 où tout le monde s’est mis à manger de la viande tous les jours pose aujourd’hui un grave problème écologique, et Thomas a cité quelques chiffres. La consommation en eau potable de la chaîne de production de la viande pose un problème particulièrement grave. On trouve normal de ne pas laisser couler l’eau de la douche à fond entre notre douche du matin et notre douche du soir, mais on trouve anormal de s’énerver sur le fait que la production d’un steak représente un gargantuesque gâchis d’eau potable ? Est-ce bien cohérent ?

Voilà pourquoi, pour moi, le débat sur la transition alimentaire doit mobiliser tout le monde, des acteurs qui se haïssent hélas actuellement, ou au mieux s’ignorent. Et pourtant, l’enjeu est là.

Plus globalement et pour conclure sur les véganes, je trouve cocasse de trouver “responsables” les gens qui construisent leur maisons avec des panneaux solaires sur le toit, les gens qui recyclent leurs déchets, les gens qui font attention à leur consommation d’eau, alors que chacun de ces gestes a un impact ridicule sur l’environnement (bon, il faut le faire, et si nous sommes 67 millions à le faire, ça devient tout de suite moins ridicule). Mais pour poser la comparaison qui fâche, les chiffres sont implacables : une personne qui arrête de consommer des produits animaux a un impact beaucoup plus fort sur l’environnement qu’une personne qui recycle ses déchets ou ne laisse pas couler l’eau de sa douche.

La comparaison est en partie de mauvaise foi, bien sûr, puisqu’il faut savoir de quel impact l’on parle (empreinte carbone, conso d’eau potable, pollution chimique, etc.). En plus, ce n’est pas parce qu’une personne arrête sa consommation que la production s’arrête ! Mais si l’on met tout dans le même sac et sans échelle d’importance, oui, techniquement, manger un steak c’est comme laisser couler l’eau de sa douche pendant des heures et jeter son eau de javel dans l’herbe d’un parc régional protégé. Ce n’est la “faute” de personne, ni des éleveurs, ni des consommateurs : c’est un fait, c’est le prix à payer pour manger un steak issu de l’élevage, industriel ou artisanal. Nous sommes 67 millions à le faire rien qu’en France, alors que faire ? Peut-on produire de la viande différemment ? Doit-on en produire ?

Quelle transition industrielle et quelle transition énergétique pour accompagner la transition alimentaire ? Pour des raisons économiques et écologiques, il faut répondre à ces questions avec toutes les personnes impliquées.

(PS : On s’agacera sans doute du fait qu’à aucun moment je ne cite la question de la souffrance animale, surtout si l’on est végane pour cette raison précise. Je n’y suis pas insensible, mais je l’évite pour ne pas enterrer le débat. La souffrance animale, c’est “l’argument chaton” : comment la nier ? Comment la mettre de côté sans passer pour un sauvage ? Elle est là, clairement, cette souffrance. Mais fonder un débat profondément émotionnel (le rapport à la nourriture) sur un argument émotionnel (la souffrance animale) ne fonctionne pas. On le constate tous les jours. Je comprends totalement les véganes ET non véganes qui trouvent atroce ce que l’on fait subir au bétail. Mais changer la vision culturellement “objectifiée” que la plupart des gens ont sur les animaux non-humains est hélas une tâche de longue haleine, trop longue par rapport à l’urgence écologique de la situation. Donc si j’ai bien cet aspect du débat en tête, j’évite soigneusement de le traiter, pour que le débat puisse justement évoluer et atteindre le même objectif, par une autre voie moins émotionnelle : faire réfléchir les gens sur le sujet de la transition alimentaire dans le cadre de la transition écologique).