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Also available in English.

Wellington, Nouvelle-Zélande, librairie d’occasion, juillet 2015.

Je finissais de fouiller la section “voyages”, à la recherche de carnets de voyage. Ayant empilé mes trouvailles sur le comptoir, je filai vers la section “fiction”, pour un dernier furetage.

W, comme Woolf. Jacob’s Room.

Avec précaution, je fis basculer le livre vers moi, le saisis et le retournai. “Je n’ai pas lu celui-là,” pensai-je. Je l’ouvrai, et quelque chose tomba. “Une carte postale !

Une vieille carte postale jaunie, avec “San Francisco” écrit en lettres roses, sous le dessin d’un cable car.

San Francisco…” Je pouvais entendre, distant mais distinct, le ding-ding! ding-ding! d’un streetcar. Je pouvais sentir, légère mais appétissante, l’odeur d’une focaccia par une porte entrebâillée de North Beach. Tandis qu’un sourire découvrait lentement chacune de mes dents, je retournai la carte postale.

Le 20 novembre 1969, Camilla, de Californie, écrivit à Diana, une londonienne vivant alors à Paris. La carte postale ne fut pas postée de Californie ce jour-là. Elle fut postée 5 jours plus tard du Canada. Peut-être devriez-vous la lire avec moi.

“Merci beaucoup, beaucoup de m’avoir renvoyé le manteau. Je pense que c’est mieux de laisser le téléphone en l’état. J’arrive pas à croire le beau temps qu’on a ici. J’ai fait bronzette au bord de la piscine hier. J’ai adoré voir San Francisco et la troupe de théâtre. J’ai vu Hair et c’était génial. Tu devrais essayer d’aller la voir à Londres. C’est cool d’être à la maison. Je vais bientôt avoir une voiture et j’aurai sûrement un job pour décembre. Ca m’a fait très plaisir de lire des nouvelles de tes derniers jours à Paris. Bon atterrissage à Londres. Mes salutations à ???. Gros bisous, Camilla.”

Un feu d’artifice de questions explosa dans ma tête. Laquelle des deux aimait Virginia Woolf ? Comment se sont-elles rencontrées ? Que faisait Diana à Paris ? Pourquoi cette carte postale californienne a-t-elle été postée depuis le Canada ? Est-ce que Camilla a rendu visite à Diana, oubliant ainsi son manteau à Paris ? De quel téléphone parle-t-elle ? Et que diable faisait cette carte postale à Wellington, Nouvelle-Zélande ?

1969… Sont-elles toujours en vie ? Sont-elles toujours amies ? Je glissai la carte postale dans ma veste. J’en aurais le coeur net. Je trouverais Camilla et Diana.

Croix de bois, croix de fer.

Plus tard ce soir-là, je ne pus résister. J’allumai mon laptop et cherchai leurs noms et adresses sur internet. Après tout, mes intentions n’étaient pas mauvaises. J’étais juste une auteure de voyage à la recherche d’une histoire à raconter. Je ne trouvai rien sur Diana, mais je fus incroyablement chanceuse concernant Camilla : la maison se trouvant à son adresse de 1969 était à vendre. En remontant la piste d’une petite annonce et en consultant une agence immobilière, un titre de propriété et Google, je retrouvai son adresse actuelle en moins d’une heure — effrayant, mais vrai.

Cette nuit-là à Wellington, nous devions passer la nuit sur le parking d’une auberge de jeunesse. Avant de tomber de sommeil dans notre van, je fixai longuement le lampadaire qui jetait une lumière blafarde sur toute notre rue. Le vent soufflait terriblement, et la porte coulissante sifflait. Je sortis un bras de mon sac de couchage, l’étendis vers ma veste et en sortis la carte postale. Je la regardai encore une fois, lumineuse contre la pénombre de la carosserie. Quelle histoire étais-je sur le point de mettre au jour ? Quelle aventure ? Que me raconterait cette carte postale ?

En fait, Camilla et Diana s’étaient rencontrées à la fac où étudiait Camilla, tandis que Diana effectuait une année d’échange. Camilla était étudiante en littérature et avait choisi comme sujet de devoir de fin d’année le “Bloomsbury Group”, cercle littéraire de Virginia Woolf. Son arrière-grand-mère était née dans le quartier de Bloomsbury à Londres et Camilla avait pris cela comme un signe de bon augure.

Le 15 mars 1967, Camilla n’en pouvait plus de la bibliothèque. Elle avait filé vers son café favori du centre-ville. Elle ne voulait pas le silence. Elle voulait le vacarme. Elle voulait des visages tout autour d’elle tandis qu’elle compulsait mille bouquins. Elle voulait pouvoir fermer les yeux et prendre le raclement sourd d’une chaise que l’on tire pour le raclement sourd d’un coche qui s’arrête. Elle voulait que la clochette de la porte du café soit celle d’un salon de thé de Bloomsbury. Elle voulait retourner à Londres — “retourner”, comme dans “mon arrière-grand-mère vit toujours à travers moi”.

Camilla se rappelait bien de Diana à ce moment précis. On venait de lui servir son thé. Camilla se rappelait son accent britannique au moment de dire “merci” à la dame derrière le comptoir. Elle se rappelait avoir remarqué comment Diana avait laissé son thé infuser dix bonnes minutes dans une tasse minuscule. Elle se rappelait avoir osé.

“Salut !”

A partir de ce jour-là, Diana et Camilla revinrent régulièrement dans ce café. Diana partagea volontiers sa passion pour l’écriture de Virginia Woolf, la façon dont ça la touchait, le frisson que lui procuraient les premières lignes de Mrs Dalloway. Lorsque Diana parlait de tout cela avec animation, avec son accent européen exotique, exquis, Camilla trouvait toujours qu’elle avait la tournure d’un geai (“bleu-vert, léger, vif”).

Une année passa et finalement Diana, qui avait résolu de parcourir le monde, quitta la Californie pour s’installer à Paris. La veille du grand départ, les deux femmes se rencontrèrent au café, une dernière fois. Comme lors du premier jour, Diana commanda un thé et attendit qu’il fût très fort. A l’heure de la fermeture, toutes deux sortirent et firent quelques pas dans la rue, ne sachant que faire de cette amitié créée et à présent remise en question par un voyage.

Camilla n’avait jamais traversé tout un océan et en ce temps-là l’Europe semblait un tout autre monde. La pluie vint, à la londonienne — basse, lourde, des petits plocs par milliers. Diana avait toujours mis un point d’honneur à célébrer la météo californienne en ne portant que des vêtements d’été. Camilla retira son manteau et le poussa dans les bras de Diana. Pour sûr, elles se reverraient et Diana lui rendrait alors son manteau.

Finalement, en novembre 1969, Diana avait renvoyé le manteau. Camilla l’avait reçu dans une grosse boîte en carton, molle et légèrement déchirée. Camilla et Diana s’étaient écrit régulièrement depuis le départ de Diana. Pour Camilla, recevoir ce manteau par courrier avait été un certain choc. Les cartes postales parcourent le monde et, ce faisant, emportent ou ramènent avec elles des parties de nous. Elles contiennent la promesse qu’un jour c’est nous qu’elles enverront quelque part, ou qu’un jour elles nous ramèneront quelqu’un. Ainsi ce jour-là, le renvoi du manteau par la poste n’avait pas semblé prometteur du tout.

Camilla répondit à Diana. Elle choisit une carte postale de San Francisco, qu’elle avait conservée depuis son dernier séjour. Quand elle arriva devant le bureau de poste, elle étendit une main vers son manteau et en sortit la carte postale. Elle la regarda encore une fois. Elle prit sa décision à ce moment-là. Elle serait sur le seuil de Diana ce weekend ! Elle s’enverrait elle-même quelque part ! Le jour suivant, Camilla était en transit à Calgary. Là, elle décida d’envoyer quand même la carte postale. Comme ça, elle et Diana la recevraient ensemble.

Le camion-poubelle passa en marche arrière et émit un premier bip perçant, agaçant. J’ouvris les yeux. Le vent avait cessé.

Plus tard ce jour-là, j’appelai Camilla. Une vieille dame décrocha. Peut-être fut-elle effrayée par mon appel. De toute évidence, elle ne fut pas rassurée par mes explications confuses et alourdies par mon accent étranger. Elle me raccrocha au nez. J’appelai à nouveau et laissai un message, avec mon adresse email au cas où elle voudrait me contacter, et la promesse de ne plus l’importuner.

Deux jours plus tard, Camilla m’écrivit. Elle me dit que Diana et elle avaient toutes deux vécu à Paris quelques temps et avaient toutes deux loué une chambre dans la maison d’une dame parisienne. Elle était rentrée en Californie et, après quelques temps, Diana et elle avaient simplement perdu contact. Elle ne me donna aucun autre détail, et ne semblait de toutes façons s’en rappeler aucun. Je répondis à son email en lui proposant de lui envoyer la carte postale. Elle ne m’écrivit plus après cela. En fait, elle ne semblait en avoir cure.

J’ai conservé la carte postale. Elle me rappelle ce que c’est, parfois, d’être une auteure de voyage. Qu’est-ce qui compte le plus ? Votre capacité journalistique à retranscrire exactement les lieux et les gens ? Ou la place que ceux-ci vous laissent pour que vous les transformiez en une histoire à raconter ?

Aujourd’hui encore, je préfère ma version de l’histoire de Camilla et de Diana. Oh, comme j’ai rêvé ! Comme j’ai voyagé !

C.I.D
alias CARRIE SPEAKING,
Auteure de voyage, Blogueuse.
Visitez mon blog @
http://carriespeaking.com

Two-languaged travel writer & photographer. (http://carriespeaking.com)

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