Les Vies Cachées de la Littérature de Voyage : La Chasse aux Trésors de Sharon Halevi

Avez-vous déjà rencontré une personne sachant raconter des histoires avec une telle passion que leurs protagonistes prennent immédiatement vie dans votre esprit ? Avez-vous déjà rencontré un·e historien·ne abordant comme s’il s’agissait de souvenirs personnels des vies vécues il y a longtemps par des inconnu·e·s ?

Sharon Halevi fait partie de ces gens-là. Je l’ai rencontrée en octobre 2017 à Berlin, alors que je participais à une conférence internationale sur la question du genre et de la littérature de voyage. Elle était assise juste à côté de moi. Quand elle s’est levée, elle a rassemblé un tas de papiers qu’elle n’a finalement pas touché. Elle s’est assise face à l’audience et, pendant une demi-heure, elle nous a raconté l’histoire de “ses filles” : des jeunes femmes américaines inconnues, non encore mariées et décédées depuis bien longtemps, qui ont laissé derrière elles des journaux de voyages que plus personne ne lit.

Interview.


Sharon, j’ai été vraiment touchée par les histoires que vous nous avez racontées à propos de ces filles et de la façon dont vous êtes partie à la recherche de leurs journaux. Comment ça a commencé ?

Mon intérêt pour les écrits de voyage, que ce soit des lettres ou des journaux intimes, et les voyages impliquant des jeunes filles américaines est parti de mon travail sur un projet plus large concernant la vie quotidienne de ces jeunes filles des années 1760 aux années 1830.

Jusqu’à présent, j’ai déniché 55 pièces d’écriture. Douze d’entre elles sont entièrement dédiées au récit d’un voyage, presque toujours un voyage purement touristique, à but de divertissement ou pour satisfaire une curiosité.

J’ai été totalement conquise par l’excitation et l’émerveillement de ces jeunes filles tandis qu’elles explorent le monde qui les entoure ! La plupart d’entre elles avaient bien préparé leur escapade, avait même lu des descriptions des lieux qu’elles allaient visiter, mais rien ne pouvait les préparer à voir pour la première fois l’immensité de l’océan, ou à entendre le fracas assourdissant des Chutes du Niagara !

Ce sens de la nouveauté, du “jamais vu”, nous l’avons perdu aujourd’hui : nous sommes toutes et tous de plus en plus exposé·e·s aux images et aux sons des lieux que nous n’avons pas encore visités, que ce soit via des magazines, des émissions télévisées, des blogs ou des sites de voyage.

Bon, il faut que je vous en dise un peu plus sur ces jeunes filles, sur leur identité ! Comme on peut s’y attendre à cette époque, la plupart des écrits que j’ai retrouvés sont ceux de jeunes filles blanches, appartenant aux classes moyennes et aux classes supérieures de la société. La plupart d’entre elles vivaient dans le nord des Etats-Unis. Elles commençaient à tenir des journaux intimes à l’adolescence et ne les tenaient que quelques années, jusqu’à ce que les tâches et devoirs quotidiens du mariage et de la maternité ne prennent le dessus… Néanmoins, l’autrice la plus jeune que j’ai trouvée a commencé son journal alors qu’elle n’avait que 7 ans ! Ces journaux intimes expriment des préoccupations qui sont bien loin de celles exprimées dans ceux tenus par des femmes adultes — c’est-à-dire, la plupart du temps, mariées.

Il était clair pendant la conférence que vous étiez attachée à chaque histoire, à chaque jeune fille qui s’était révélée à vous à travers ses écrits. Y a-t-il une histoire en particulier qui a trouvé un écho en vous ?

L’un des récits de voyages les plus anciens que j’ai trouvés est celui d’Hannah Callender Sansom. Elle est née en 1739, et est décédée en 1801. Elle a vécu à Burlington, dans le New Jersey, et aussi à Philadelphie, en Pennsylvanie. Hannah a commencé à tenir un journal en 1758. En 1759, alors qu’elle était âgée de 21 ans, elle est partie à la découverte New York City, pour une période de quatre mois ! Elle faisait partie d’un groupe de dix-huit jeunes, hommes et femmes, qu’elle surnomme, je cite, “La Folle Compagnie”. Ensemble, ils partaient absolument sans chaperon, pour des séjours d’une nuit à Long Island et ses plages. Ils allaient également passer la journée dans les prairies humides et rurales du nord de l’île de Manhattan — une zone qui correspond aujourd’hui au Bronx !

Alors oui, il y a bien un incident qui m’a beaucoup amusée. Il s’est produit pendant une excursion à Long Island. Un ami d’Hannah lui avait suggéré de partir à deux explorer un endroit que l’on appelait Horsemanden’s Folly, qui donnait vue sur l’océan. Mais la suggestion a fini par s’ébruiter au sein de la “Folle Compagnie” et en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, nous voilà avec dix-huit jeunes gens et leurs attelages se dirigeant joyeusement vers ce qui était censé être une escapade tranquille. En tant que mère d’adolescents, j’ai bien souvent été témoin de l’organisation de ce genre d’escapades, et tout ceci semblait tellement familier ! Il y a vraiment des choses qui n’ont pas changé depuis le XVIIIème siècle !

Et ce n’était pas juste la génération d’Hannah. Un an après son voyage à New York City, Hannah est de nouveau sur le départ avec des amis, pour une “visite d’une semaine à dix jours” dans la colonie moravienne de Bethléem en Pennsylvanie. Elle mentionne à cette occasion que, dix-neuf ans plus tôt en 1742, sa propre mère, Katherine Smith Callender, était également partie explorer New York City avec ses deux cousins et la femme de son cousin. Pour celles et ceux qui aimeraient en savoir plus sur Hannah, je recommande toujours The Diary of Hannah Callender Sansom: Sense and Sensibility in the Age of the American Revolution, édité par Susan Klepp et Karin Wulf pour les éditions Cornell University Press en 2010.

Journal de Elizabeth De Hart Bleeker, 1799–1806. New York Public Library.

Pendant la conférence, nous avons beaucoup parlé de la façon dont les femmes vivent le voyage, et plus généralement de la façon dont elles vivent l’espace public. Ce dernier point en particulier est devenu un sujet brûlant au sein des mouvements internationaux pour les droits des femmes. Est-ce que ces journaux que vous avez rassemblés peuvent nous donner un autre regard sur ces problématiques ?

L’une des premières choses que j’ai remarquées au cours de mes recherches, c’est qu’une fois que vous vous mettez sciemment à la recherche de “jeunes femmes qui ont voyagé”, leur nombre semble soudain grossir.

Alors que la plupart des jeunes filles et jeunes femmes ne gardaient pas de traces écrites de leur voyage, et alors que toutes ces traces ne survivaient pas, le nombre d’écrits qui nous sont finalement parvenus est tout de même surprenant.

Alors au final, même si ces écrits survivants sont peu nombreux, vous constatez rapidement en les parcourant que ces jeunes filles voyageaient souvent en compagnie de soeurs, de proches de sexe féminin et de copines d’école. Elles mentionnent aussi leurs rencontres avec d’autres filles accompagnées de leurs familles. Du coup j’ai fini par me dire qu’il y avait bien plus de jeunes filles et jeunes femmes voyageuses qu’on avait pu le penser. Et elles voyageaient pour le plaisir bien plus tôt que l’on était porté à le croire.

Donc diriez-vous que l’époque était bien plus ouverte qu’on ne le pense sur la question des femmes non mariées dans l’espace public ?

Eh bien justement, la deuxième choses qui m’a frappée, c’est qu’aucune des personnes rencontrées par ces jeunes filles et jeunes femmes n’avait l’air particulièrement surprise de les trouver là, en voyage. Pour autant que je sache, ces personnes n’exprimaient aucune désapprobation sur le fait que ces femmes ne restaient pas à la maison, ou sur le fait qu’elles désiraient voir le monde. Mais c’était peut-être simplement parce qu’elles étaient chaperonnées, par des parents, des proches ou des amis de la famille. Cela a pu leur épargner l’hostilité et le jugement de leurs contemporains. Ou bien peut-être que ces jeunes filles étaient d’une certaine manière excusées, du fait qu’elles n’aspiraient pas à publier, à rendre public leurs expériences : lorsque vous les lisez, il est très clair que leurs écrits n’étaient pas destinés à être lus, si ce n’est par une lectrice en particulier comme leur mère, leur soeur, leur cousine ou leur meilleure amie. Dans tous les cas, et peut-être grâce à ces circonstances, la désapprobation visant “la femme qui voyage”, tant redoutée ou vécue par les générations de voyageuses qui les ont suivies, et qui a fait l’objet de tant de travaux académiques, est complètement absente de leurs récits.

Sharon Halevi devant la New York Public Library.

Et vous, personnellement ? Je veux dire, vous êtes une femme, et vous écrivez. Est-ce que ces jeunes filles ont changé quelque chose en vous ? Votre façon d’écrire, ou de voir le monde ?

Ce qui m’a le plus impressionnée, c’est à quel point leurs récits sont écrits à l’actif, se focalisent sur l’action. Ces jeunes filles décrivent en grands détails ce qu’elles faisaient, qui elles ont rencontré et ce qu’elles ont lu… Bien sûr, elles prenaient également note de ce qu’elles ressentaient à certains moments.

Mais une chose que je n’ai pas trouvé dans leurs écrits, c’est cette description détaillée des émotions, cette introspection constante que j’ai fini par associer avec les récits contemporains sur la découverte de soi dans les blogs, les mémoires et les journaux de voyage. J’ai réalisé une nouvelle fois à quel point nous vivons dans un monde post-freudien !

Aujourd’hui, nous lisons ce genre de littérature pas seulement pour en apprendre plus sur le vie et les voyages d’une autre personne ; il s’agit aussi pour nous d’une “thérapie personnelle” — je ne trouve pas de meilleur mot pour le formuler. Tout cela a agi pour moi comme une piqûre de rappel : je dois m’efforcer, quoi qu’il arrive, de lire et comprendre les vies de ces jeunes filles qui vivaient il y a 200 ans selon leurs propres termes — et pas selon ceux de l’époque où nous vivons.

Merci Sharon. Avant de vous laisser continuer votre travail, pourriez-vous nous en dire plus sur la prochaine étape qui vous attend vous et “vos filles” ?

L’une des problématiques que j’examine en ce moment, c’est l’impact durable de ces voyages sur ces jeunes filles et sur leur sentiment d’appartenance nationale. Je veux dire, que se passe-t-il lorsqu’une jeune fille de Philadelphie en Pennsylvanie, voyage jusqu’à Boston dans le Massachussets, et apprend là-bas que le New Hampshire a ratifié la Constitution ? Pourquoi ces jeunes filles, ces jeunes femmes, mettaient-elles un point d’honneur à visiter les mémorials des champs de bataille et à rendre hommage aux hommes qui y sont morts ? C’est particulièrement vrai en ce qui concerne les femmes qui remontaient la vallée de l’Hudson jusqu’aux zones rurales de l’Etat de New York, et plus tard celles qui parcouraient la zone des Grands Lacs. Je me demande aussi à quel point le fait de contempler les paysages d’un autre Etat de l’Union, et de se lier d’amitié avec ses habitants, nourrissait leur sentiment d’appartenance à ce qui était alors les futurs Etats-Unis en expansion ? Les études actuelles tendent à relier mobilité et perte du sentiment de territorialité. Mais mon intuition pour l’instant c’est que, dans le cas de ces jeunes filles, le voyage galvanisait au contraire leur sentiment d’appartenance nationale.


Sharon Halevi est actuellement Responsable du Département d’Etudes Multidisciplinaires à l’Université de Haifa en Israel. Ancienne doctorante de l’Université de l’Iowa aux Etats-Unis, elle est chercheure spécialisée en Histoire et Théories du Féminisme, Histoire du Statut de l’Epouse, Histoire des Identités, Etudes de Genre & Autobiographie, et Histoire de la Révolution américaine et des débuts de la République.

Cette interview s’est déroulée par écrit en février 2018.

Le terme “Vies Cachées” (“Hidden Lives”) dans le titre de cette interview est inspiré du titre de l’ouvrage “Hidden Lives: A Family Memoir” écrit par Margaret Forster.

Originellement publié sur Carriespeaking.com. Episode 1 de la série Wonder Women Wednesdays (3WD).

C.I.D
alias CARRIE SPEAKING,
Autrice de voyage, blogueuse.
Visitez mon blog @
http://carriespeaking.com