Photo par insung yoon sur Unsplash

Lettre à mon enfant pas encore né

Aujourd’hui 14 décembre 2018, tu es dans nos bras, après un long parcours de PMA (17 mois, 7 tentatives). Il y a exactement un an, je t’avais écrit une lettre en anglais, qui est aujourd’hui ta seconde langue maternelle. Cette lettre, je me suis dit que c’était le bon moment pour la traduire en français, et donner du courage à toutes ces personnes et ces couples qui sont en train de suivre ce parcours à leur tour, en France ou à l’étranger.


Salut mon coeur, c’est Mommy. Nous sommes le 14 décembre 2017, et tu n’es pas encore né, ou née. En fait, tu n’existes même pas. Pour l’instant, pas une seule cellule de toi n’existe. La fécondation in vitro n’a pas encore eu lieu, et je ne sais pas du tout si elle va marcher.

Peut-être que j’écris tout ça pour rien. Peut-être que ça ne marchera pas du tout. Mais j’espère bien que ça va marcher, parce que c’est ce qui me fait tenir.

J’ai trop hâte que tu sois là ! On a prévu plein de trucs avec Maman. Elle et moi, on voyage beaucoup tu sais ! On aime camper et randonner dans des endroits très loin de la maison. On t’emmènera avec nous quand tu seras là.

Maman dit qu’elle a trop hâte de t’apprendre à faire un feu ! Et moi j’ai trop hâte de te porter sur mon dos pendant l’une de nos randos ou pour l’un de nos fameux picnics (j’espère que tu aimes le tofu frit…)

Maman dit qu’elle a déjà regardé plein de modèles de porte-bébés sur internet. Attends un peu qu’on t’emmène voir nos amis au Canada, au Nouveau-Mexique, dans le Wisconsin et en Alaska ! Y a plein de vie sauvage là-bas, tu verras ! Je suis sûre que tu vas adorer les orignaux ! Par contre je me dis que tu risques d’avoir peur de tous ces chipmunks qui courent tout partout.

Ca, c’est Maman et moi en Alaska !

J’ai encore quelques semaines devant moi avant qu’on reprenne les essais.

Quelques semaines seulement, avant le retour des médecins, des tests, des allers-retours en Espagne. Avec Maman qui me fait mes injections quotidiennes dans le ventre, parce que j’ai trop peur de me les faire toute seule…

Ca a été dur. Et je suis encore triste et en colère au sujet de tout ça. Mais il faut qu’on continue d’essayer !

Tu comprends, on a essayé six fois. Et les six fois ça n’a pas marché. C’est pour ça que maintenant, on passe à une fécondation in vitro ! Les médecins ont dit qu’une FIV, ça nous donnait plus de chances.

Ah, et au sujet de l’Espagne… Tu sais, Maman et moi, on peut pas se faire aider des médecins à côté de la maison, en France. Il y a des messieurs et des dames, à Paris, qui écrivent les lois et qui ne veulent pas. 
C’est compliqué. C’est un truc de grandes personnes. Toi et nous, on n’a pas besoin d’en parler tout de suite.

Alors j’essaie de te donner, de nous donner, autant de chances que je peux. J’essaie d’arrêter d’être triste et en colère. J’essaie d’être juste optimiste et patiente.

Déjà, j’ai accepté qu’on me mette en arrêt maladie. Notre médecin traitant (elle s’appelle S., tu vas l’adorer !), elle m’a mise en arrêt pendant un mois, jusqu’aux vacances de Noël ! Elle sait que je suis encore triste à cause des six fois où ça n’a pas marché, et que du coup je suis un peu déprimée.

Et aussi, je suis encore un peu malade à cause des hormones que les médecins m’ont données pendant six mois. Ca va, je vais bien, ne t’inquiète pas ! Mais les médecins ont dit que j’avais vraiment besoin de repos, avant d’essayer de t’avoir encore.

Pfff… Je ne pensais pas que ce serait si dur. Toutes ces femmes qui suivent un parcours de PMA… Ce sont des héroïnes ! Je suis fière que Maman et moi, on essaie aussi.

Je suis fière que ça ne nous ait pas éloignées l’une de l’autre, mais qu’au contraire ça nous ait rendues encore plus amoureuses ! Ce qui est trop bien dans tout ça, c’est que ça fait encore plus d’amour pour toi, mon coeur !

C’est la déco de Noël qu’on a mise dans le salon. J’espère que tu seras là pour participer l’an prochain !

Ah oui, et j’ai aussi commencé à voir une thérapeute. Elle s’appelle D. et elle fait un super boulot. Je lui ai parlé de toi, et elle pense aussi qu’il faut que je me repose avant de ré-essayer.

Et puis, je lui ai parlé de mon boulot. Quand tu seras là, j’aurai sûrement changé de job. Parce que tu sais, je fais un boulot qui m’en demande beaucoup, et ça fait des tas d’années ! Je fais presque 150 kilomètres pour y aller, et parfois je réponds à mes emails la nuit… Ce boulot, il ne me rend plus heureuse. Ca m’a pris du temps, mais maintenant je sais que je suis prête à en changer. Je sais que je suis capable d’être, et de faire tout plein de choses différentes !

J’ai juste un peu peur de changer, mais c’est normal et il n’y a aucune honte à avoir. Cette thérapeute, D., elle a dit quelque chose de très important, une chose avec laquelle tu seras d’accord, je pense. Elle a dit,

“Lorsque c’est possible, je crois que c’est important pour un enfant de voir ses parents heureux, de les voir faire quelque chose dans la vie qui leur tient à coeur. Je pense que ça lui envoie un message important.”

Oui, c’est ça. Je veux que tu me vois heureuse. Maman, elle a été là pour moi pendant tous ces mois. Elle m’a soutenue dans mon envie de changer de boulot, et elle me soutient dans nos essais pour t’avoir aussi !

Des fois, franchement, c’est comme si c’était elle qui recevait les injections et qui essayait de tomber enceinte. Maman, c’est une héroïne aussi, tu sais. Je l’aime tellement fort, comme je t’aime toi tellement fort.

Mais flippe pas, hein ! J’ai lu des trucs, et je sais que les parents comme nous, ceux qui ont eu du mal à avoir des enfants, ça peut avoir de sacrées attentes.

Je te promets que je ferai de mon mieux pour ne pas être une mère trop envahissante. Je te promets que je te laisserai courir comme tu veux et que je flipperai pas si tu tombes, et que je te ferai pas flipper non plus. (Ah oui, et c’est pas grave si t’aimes pas le tofu frit, je te promets que je t’en voudrai pas. Tu peux avoir du poulet si tu veux.)

Ah, et ça te dérange pas trop si on a déjà réfléchi à un prénom pour toi ? Ta maman et moi on s’est pas mal chamaillées à ce sujet, en prenant le thé ou en faisant les courses. Tu vas probablement recevoir un nom anglo-saxon, ça te va ? Tu comprends, on va t’emmener un peu partout, et on sait pas encore si on va déménager en Amérique du Nord ! Si tu es un garçon, on s’est dit que James ou Morgan c’était pas mal. Si tu es une fille, Morgan ça marche aussi. Y a June aussi. J’aime bien June. Ta maman dit qu’elle n’est pas convaincue.

Tu flippes pas trop qu’on soit déjà en train de planifier tous ces trucs ? Je suis désolée. Je suppose qu’on a nos défauts, comme tous les parents.

Alors je suis pas censée te le dire parce que ça va gâcher toute la surprise, mais quand on était au Grand Canyon l’année dernière, Maman a acheté une échelle des temps géologiques, mais sous la forme d’un jeu de construction en 3D ! Je lui ai bien dit de ne rien acheter si tôt dans notre parcours, que ça allait nous porter la poisse. Mais elle, elle a dit que ça nous porterait chance.

Bref, si finalement la FIV a marché, j’espère vraiment que tu aimes la géologie.


Aujourd’hui, notre petit garçon a deux mois et s’appelle L. Il a bien reçu un prénom anglo-saxon, mais aucun de ceux prévus. Il n’a pas encore essayé son échelle des temps géologiques. Sa peluche préférée est un lémurien rouge qui s’appelle Mrs. Lemur. Il a déjà fait ses premiers vrais sourires, ses premiers Ga ! et ses premiers Areuh ! Il adore se regarder dans le miroir de la salle de bain quand on le change. Avant-hier, il a attrapé son premier objet (Mrs. Lemur). Il l’a agitée un moment, puis s’est mis à pleurer parce qu’il ne savait pas comment faire pour la lâcher.

Pour en savoir un peu plus sur “la PMA pour toutes” en France.

L., né en octobre 2018.

C.I.D
alias CARRIE SPEAKING,
Autrice de voyage, blogueuse.
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