En Turquie, les Universitaires pour la paix face à l’«erdoganisation» de l’académie

En janvier, un groupe de chercheurs lance un appel réclamant la fin des opérations contre le PKK. Le président Erdogan réagit férocement et signe le chapitre le plus retentissant dans la mainmise du pouvoir sur les universités.

Par Fabio Lo Verso

La chasse aux sorcières commence dans la matinée du 15 janvier dernier. Interpellés par la police, une vingtaine d’universitaires sont placés en garde à vue dans les villes de Kocaeli et de Bursa, au nord-ouest de la Turquie, avant d’être remis en liberté. Ils avaient signé une pétition réclamant l’arrêt des «massacres et de l’exil forcé qui frappent les Kurdes et les peuples du sud-est de la Turquie». Publié le 10 janvier dernier, le texte émane des Universitaires pour la paix ¹, un groupe «d’enseignants et de chercheurs de Turquie» qui refusent de «cautionner les violences de l’état par leur silence». Il est rapidement signé par plus de 1100 intellectuels en Turquie et dans le monde entier, désormais près de 2300, dont le professeur américain Noam Chomsky.

La pétition provoque la fureur des autorités. Le président Recep Tayyip Erdogan tire à boulets rouges et accuse les signataires d’être complices des «terroristes» du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, et de ses partisans armés. «Ceux qui se rangent dans le camp des cruels sont eux-mêmes cruels et ceux qui soutiennent les auteurs de massacres sont complices de leurs crimes», assène-t-il. Le signal est donné. Dans toute la Turquie, les universités sont sommées de «faire le nécessaire», ce qui implique des licenciements et des procédures disciplinaires pour «propagande terroriste», «insulte aux institutions et à la République turque» et «incitation à violer la loi» contre les signataires de la pétition, qui risquent d’un à cinq ans de prison.

L’ARMÉE DES «AK-TROLLS»

De passage à Genève, Cagla Aykac, chargée de cours en Sciences politiques dans une université d’Istanbul, raconte le quotidien bouleversé de ses collègues, qui vivent la peur au ventre. «Nos avocats et des membres des syndicats de l’éducation nous soutiennent pour organiser notre défense légale contre les procédures disciplinaires ouvertes par les universités et contre d’éventuelles procédures judiciaires. Nous avons crée un large réseau de solidarité au niveau local, national et international. Nous sommes préparés au pire, mais nous savons comment réagir face aux forces de l’ordre.» Le récit se poursuit sur une tonalité qui rappelle les pires moments de l’histoire: «Sur nos portes ont été apposées des croix nous dénonçant comme des traîtres, nous avons subi un véritable lynchage médiatique, nos photos ont circulé dans des sites d’extrême droite et des réseaux nationalistes, nos carrières universitaires sont compromises ou
menacées.»

Les «AK-Trolls » ont frappé. Une pratique courante, selon le journaliste Kadri Gürsel, auteur de Turquie, année zéro ³: «Des unités professionnelles d’agitation et de propagande, au travers de faux comptes, ont pour mission de manipuler l’opinion sur les réseaux sociaux dans le but d’intimider les opposants en vue, qu’il s’agisse de politiques, de journalistes ou d’intellectuels. Les manigances du pouvoir peuvent ainsi se parer de la légitimité populaire.» La sociologue dénonce la «militarisation» des universités, où la présence de gardes armées est de plus en plus fréquente. «Nous vivions dans un climat de suspicion permanent, entourés d’étudiants-espions. La délation est monnaie courante.» L’université de Düzce, au nord-ouest du pays, a licencié l’un de ses professeurs de sociologie qui avait signé la pétition, rapporte l’agence de presse Dogan. Sous pression, une vingtaine de professeurs ont fini par retirer leur signature en bas du texte.

La vague de répression de janvier est la dernière, et la plus retentissante, à être menée contre les milieux universitaires turcs. En mars 2013 ⁴, La Cité publiait les témoignages d’étudiants accusés de terrorisme, sous le coup des réformes du code pénal de 2005 et des lois anti-terroristes de 2006. D’après les recherches de l’organisation Tödi (Initiative pour la solidarité avec les étudiants incarcérés), au moins huit cents étudiants se trouvaient derrière les barreaux il y a trois ans. «Peu d’observateurs ont noté à l’étranger cette vague répressive», se plaignait Nesrin Uçarlar, dont la thèse sur les droits linguistiques des Kurdes avait été invalidée par l’Université Marmara d’Istanbul sous prétexte qu’elle violerait la constitution.

«LE MÊME PHÉNOMÈNE EST À L’ŒUVRE DANS LA JUSTICE ET LES MÉDIAS»

Au moment de notre reportage, début 2013, Nesrin Uçarlar participait activement à la branche locale du GTI, le Groupe international de travail, fondé à Paris le 21 novembre 2011 à Paris, un réseau d’universitaires défendant les libertés académiques. Dans un rapport publié en juin 2012, ce groupe déplorait la mutation du personnel des facultés, les anciens professeurs ayant été poussés vers la sortie, et remplacés par des enseignants conservateurs, proches du parti au pouvoir, l’AKP.

L’«erdoganisation» des universités turques atteint désormais un stade très avancé. C’est l’une des étapes du «processus de détournement des institutions amorcé en 2010, lorsque les discussions ont commencé en vue de la modification de la Constitution donnant au régime d’Erdogan des pouvoirs étendus, comme le contrôle de l’appareil judiciaire», dénonce un professeur d’une université d’Ankara, requérant l’anonymat: «Le même phénomène est à l’œuvre dans les hôpitaux, la justice, et
les médias.»

«NOUS NE POUVIONS PAS NOUS TAIRE!»

Dans ce contexte de restriction des libertés individuelles, l’initiative des Académiciens de la paix ne pouvait qu’exacerber l’autoritarisme du régime. «Nous en étions conscients et l’avons fait en connaissance de cause», déclare Cagla Aykac. «Mais nous ne pouvions pas nous taire face cette nouvelle vague de violence. Nous avons voulu affirmer haut et fort, nous enseignants-chercheurs de Turquie, que nous ne serons pas complices de ce crime.»

Après plus de deux ans de cessez-le-feu, les combats ont repris l’été dernier entre les forces de sécurité turques et le PKK. Ils ont fait voler en éclats les discussions ouvertes fin 2012 pour tenter de mettre fin au conflit, qui a fait plus de 40 000 morts depuis 1984. L’armée et la police turques ont investi, il y a un mois, avec des chars les villes sous couvre-feu de Cizre et de Silopi, dans le sud-est du pays, pour en déloger des partisans du PKK. Les combats y ont provoqué la mort de nombreux civils et l’exode d’une partie de la population.

Les Universitaires pour la paix considèrent que l’état est responsable de la reprise des violences et demandent à leur gouvernement de relancer le processus de paix qui était à bout touchant en 2013.» Cet appel défie un régime renforcé par les élections du 1er novembre, mais mis sous pression internationale, récemment tancé par le vice-président des états-Unis Jo Biden, qui a dénoncé les intimidations visant la presse et les voix critiques, avec une claire allusion à l’appel des Universitaires pour la paix. «Nous ne sommes pas les seules voix critiques», tient pour sa part à préciser Cagla Aykac «Il y a eu beaucoup de pétitions avant la nôtre, et plusieurs après.» La dernière en date, publiée fin février, appelle à l’arrêt des massacres à Diyarbakir, la grande ville kurde au sud-est su pays, où la population est enfermée et bombardée dans le quartier historique de Sur. Elle émane d’intellectuels publics importants, tel Baskın Oran, spécialiste des droits humains et des minorités.

Une autre pétition, signée par les «Académiciens pour la Turquie», probablement pilotée par Ankara, s’attaque vertement au PKK, reprochant aux Universitaires pour la paix de ne pas avoir aussi pris position contre les rebelles kurdes. Un reproche martelé par les partisans du président Erdogan; la preuve, selon eux, que le groupe d’universitaires «soutient les terroristes kurdes». «Nous n’avons aucun lien avec le PKK, nous n’avons donc rien à leur demander», rétorque Cagla Aykac. «Nous sommes en revanche citoyens de la Turquie et nous sommes légitimés à lui demander qu’il cesse de violer le droit international et les droits humains en notre nom!»

Article publié dans l’édition de Mars 2016 du journal suisse La Cité. www.lacite.info

1. Le texte de la pétition est publié sur le site
http://barisicinakademisyenler.net/index.html

2. AK se réfère aux deux premières lettres de l’AKP, le Parti de la justice et du développement du président Erdogan.

3. En juillet 2015, Kadri Gürsel a été licencié du journal Milliyet, l’un des principaux quotidiens de Turquie, pour lequel il travaillait depuis près de vingt ans. Il avait envoyé un tweet dénonçant Erdogan comme «la principale raison du terrorisme de l’état islamique en Turquie». Turquie, année zéro a été publié en février aux Éditions du Cerf à Paris.

4. Turquie, main basse sur l’Université, mars 2013.

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