Awet Haille enseigne le trigrigna, la langue majoritaire en Érythrée parlée par 53 % de la population, en faisant participer les jeunes qui assistent au cours au centre communautaire Tyndale St Georges, situé dans le Sud-Ouest de Montréal. CATHERINE LEGAULT

La guerre silencieuse de l’Érythrée

Pour Radio-Canada

Prenant tous les risques possibles pour s’évader de leur pays, des Érythréens se retrouvent au Canada dans l’espoir d’une vie meilleure. À Montréal, la petite communauté unit ses forces pour faciliter l’accueil des réfugiés qui affluent depuis les dernières années.

Meron Abraham s’est réfugiée au Canada en 2008, suivie de sa cousine Lwam, près de huit ans plus tard. Le parcours des deux vingtenaires a été totalement différent puisqu’en peu de temps, la situation politique de leur pays, considéré comme l’une des pires dictatures dans le monde, a énormément changé.

En 2005, Meron a quitté l’Érythrée, un pays de la corne de l’Afrique, pour se rendre au Rwanda avec sa mère et son petit frère alors qu’il était encore possible de le faire. « À l’époque, l’économie et le pays se portaient toujours bien. Nous sommes partis, car le service militaire était obligatoire et même si tu finissais le collège, tu ne pouvais pas trouver de l’emploi dans le domaine que tu avais étudié », explique-t-elle.

Sa cousine Lwam Abraham est arrivée à Montréal il y a quatre mois et commence tout juste à s’adapter à la météo québécoise. Parrainée par son mari, qui était déjà installé au pays, elle est partie illégalement de l’Érythrée pour se rendre à pied en Éthiopie, un voyage qui lui a pris trois jours de marche. Elle est restée quelques mois dans un camp de réfugiés avant de rejoindre des membres de sa famille en Ouganda.

Meron Abraham sert le thé dans le salon de l’appartement familial situé dans le quartier Sud-Ouest de Montréal. CATHERINE LEGAULT

Meron Abraham raconte que sa cousine a été arrêtée et emprisonnée lorsqu’elle a tenté de s’enfuir de l’Érythrée une première fois. Elle a obtenu, après six mois de détention, l’autorisation de visiter sa famille. Elle en a profité pour faire une deuxième tentative d’évasion qui lui a permis de rejoindre l’Éthiopie.

« Quand ils t’attrapent, ils veulent que tu admettes ce que tu avais l’intention de faire. La majorité des gens ne veulent pas, car ils te torturent et te demandent de dénoncer la personne qui t’aide à quitter le pays, ajoute-t-elle. Ils t’envoient par la suite en prison, qui est habituellement en dehors de la ville, où les conditions sont mauvaises et où il fait très chaud. »

Meron Abraham (gauche) et Lwam Abraham (droite) préparent le thé dans la cuisine de l’appartement familial. CATHERINE LEGAULT

Les migrants érythréens ont été les troisièmes en nombre à avoir traversé la Méditerranée, après les Syriens et les Afghans et la majorité de ceux qui ont perdu la vie dans les traversées étaient des Érythréens, selon le rapport 2015–2016 d’Amnistie internationale sur la situation des droits de la personne dans le monde.

Tesfay Bereketeab, secrétaire adjoint de la Communauté érythréenne de Montréal, estime que presque tous les ressortissants de ce pays ont une histoire semblable à celle de Lwam. « Il n’y a pas d’espoir. Même si tu as fait trois à cinq ans de prison, tu n’as pas peur de réessayer, dit-il.. Les gens prennent de gros risques pour avoir une liberté. »

Tensions gouvernementales

La population de l’Érythrée est soumise à un service militaire obligatoire pouvant être prolongé indéfiniment. Aucun parti politique autre que celui actuellement au pouvoir depuis 22 ans n’a le droit de survivre. Il en va de même pour les médias et les universités indépendantes.

« L’université où j’ai étudié n’existe plus. Les gens vont rester toute leur vie dans le service militaire. Les meilleurs iront au collège d’agriculture ou d’infirmiers, souligne M. Bereketeab, mais cela ne représente pas un grand pourcentage de la population. »

Pour certains Érythréens, l’unique solution pour s’opposer au régime est de quitter le pays afin de critiquer le gouvernement. « Peu de gens parlent de nous, car il n’y a pas de guerre civile, c’est une guerre silencieuse que seuls les citoyens connaissent », ajoute Tesfay Bereketeab.

Depuis le 1er décembre 2016, les demandes d’asile présentées au Canada provenant de l’Érythrée sont admissibles au processus de traitement accéléré des demandes comme pour les réfugiés de Syrie et d’Irak.

La Communauté érythréenne de Montréal offre deux cours de langue de niveau différent aux enfants pour qu’ils puissent apprendre à écrire et à lire le tigrigna. CATHERINE LEGAULT

Un groupe tissé serré

Depuis moins d’un an, deux organismes sont représentés dans la communauté érythréenne à Montréal. La plus ancienne, la Communauté érythréenne du Québec a été fondée il y a environ 30 ans. La plus récente, la Communauté érythréenne de Montréal, a été mise en place il y a quelques mois à peine à la suite d’un désaccord politique.Certains mentionnent avoir quitté la communauté doyenne, car elle se rapprochait des idéologies du gouvernement érythréen. « Une communauté ne devrait pas être basée sur la politique, elle devrait seulement aider les gens », précise l’un de ceux qui sont maintenant membres de la Communauté érythréenne de Montréal et qui préfère garder l’anonymat.

Chaque samedi, une soirée est organisée par la Communauté érythréenne de Montréal pour offrir aux enfants des cours de tigrigna, la langue la plus parlée en Érythrée. Quelques mets traditionnels sont apportés dans la salle principale du Centre communautaire Tyndale St-Georges, dans le Sud-Ouest de Montréal. Thé à la main, les hommes et les femmes se réunissent à leur table respective pour discuter ou pour jouer aux cartes. On y présente aussi les nouveaux immigrants qui sont arrivés au cours de la semaine. Les membres vont notamment voter, en fin de soirée, des résolutions concernant l’avenir du groupe.

La Communauté érythréenne de Montréal, principalement constitué de familles ayant des enfants en bas âge, s’occupe elle-même d’aider ses membres. Aucun programme d’aide n’a été mis en place pour faciliter l’intégration de ces réfugiés. Il est très rare, selon Paul Clarke, le directeur général d’Action Réfugiés Montréal, qu’un Érythréen ne trouve pas un emploi très rapidement. « Ce sont des gens très solidaires et il y a beaucoup d’aides dans la communauté, même s’ils n’ont pas autant de support gouvernemental que d’autres [groupes]. Je dirais même qu’ils sont désavantagés », avance-t-il.

Les membres de l’organisme mettent leurs forces en commun pour simplifier l’intégration des nouveaux arrivants et aider le plus de personnes possible, notamment pour déjouer les barrières de la langue et trouver un logement et des écoles.

La communauté a l’intention de faire une demande pour obtenir de l’aide gouvernementale prochainement pour offrir des cours de langue française deux fois par semaine et de mettre en place un programme d’intégration. Les 70 membres de l’association cotisent 20 $ par mois pour assurer sa survie.

Des femmes discutent lors d’une soirée organisée par la Communauté érythréenne de Montréal, alors que les hommes préfèrent jouer aux cartes pendant que les plus jeunes assistent à un cours de langue. CATHERINE LEGAULT

Un vent d’espoir

Des Érythréens qui choisissent le Canada comme terre d’accueil, de nombreux se dirigent principalement vers Calgary et Edmonton, à cause de la langue anglaise et des occasions de travail. La petite communauté montréalaise a toutefois pris de l’expansion depuis les dernières années, car les possibilités d’emplois pour les réfugiés sont pratiquement les mêmes que dans l’Ouest canadien.
Même si le gouvernement fédéral a pris l’engagement de réinstaller 4000 Érythréens en provenance de l’Est du Soudan et de l’Éthiopie de 2014 à 2019, ceux qui sont déjà sur place ont de la difficulté à faire venir rapidement leur famille au pays.

Selon Paul Clarke, le gouvernement canadien commence à reconnaître qu’il y a beaucoup de réfugiés érythréens en Israël et semble effectuer plus d’entrevues avec ces migrants. « Lorsqu’on soumet des dossiers, on s’attend à des délais de trois ans. Récemment, les Érythréens en provenance d’Israël arrivent dans des délais de 18 à 20 mois », mentionne-t-il.

Cependant, pour tous ceux qui se trouvent dans d’autres pays, le temps d’attente est toujours aussi long. Des demandes privées de parrainages d’Érythréens qui ont été soumises à Action Réfugiés Montréal en 2011 et en 2012 viennent tout juste d’être traitées. Ces requêtes représentent 20 % des demandes annuelles reçues par l’organisme. « Il y a beaucoup de personnes qui sont déçues que leur dossier de parrainage syrien prenne un an ou un an et demi. On doit reconnaître que chez les Érythréens, on parle de plusieurs années avant que les gens arrivent au pays », renchérit Paul Clarke.

Les enfants jouent ensemble dans le centre communautaire une fois la leçon terminée. CATHERINE LEGAULT

* Nom fictif, par peur de représailles.


Originally published at www.catherinelegault.com.