Pourquoi Dragostea Din Tei (Numa Numa Yei) est une oeuvre d’art

Allo? Salute…

(Ceci est ma khôlle de philosophie du 2e semestre. Le sujet était: “Présentez quelque chose, et expliquez en quoi c’est une oeuvre d’art”).

D’abord, quelques éléments de contextualisation:

Cette musique a été créée par le groupe moldave “O-Zone”, son titre est “Dragostea Din Tei”, ou “L’amour sous le tilleul”, en français, mais elle est plus connue sous le titre “Numa Numa Yei”. Elle a été publiée en 2004 et a tout de suite connu un succès retentissant dans toute l’Europe, même aux Etats-Unis. Elle a été le “tube de l’été 2004, et s’est vite retrouvée numéro 1 des ventes de single dans toute l’Europe.

Cette musique n’est pas belle en elle-même. Il me serait impossible de la qualifier d’oeuvre d’art avec une description de son contenu. Pour cette explication, il sera nécessaire de partir de la musique, pour aller vers quelque chose d’autre: vers ce qu’elle représente, au-delà d’elle-même.

En quoi est-ce que Dragostea Din Tei est une oeuvre d’art?

D’abord en cela qu’elle tisse un lien direct entre tous les membres d’une voire de plusieurs générations

Cette chanson est sortie en 2004 ; j’avais alors 6 ans, en plein dans l’enfance, dans l’âge où les chansons peuvent avoir un impact très important, et rester gravées à vie dans la mémoire. Tous les membres de ma génération se rappellent du clip, où les chanteurs dansent sur l’aile de l’avion ; au-delà du clip, c’est la musique qui a marqué, et particulièrement son refrain. Les mots “Numa Numa Yei” , ou encore (et surtout) “Maya Hi, Maya Hu” parlent à l’oreille de n’importe quel Français de ma génération.

En fait, ces paroles, et, par extension, cette musique, ont créé une véritable madeleine de Proust française.

(Pourquoi est-ce que je me concentre sur les français? Parce-que Dragostea Din Tei a eu son meilleur succès en France, sans que personne ne sache expliquer pourquoi. Elle s’y est rapidement retrouvée Disque de Diamant, seuil atteint dans aucun autre pays.)

La chanson est en roumain, et personne -sauf les véritables intéressés- ne sait ce que la musique raconte: ça n’est pas important. Ce qui est important, c’est la simplicité d’accès de la musique, avec une formulation particulièrement compréhensible, tout juste quelques syllabes : Maya Hi, Maya Hu / Numa Numa Yei. Très peu de personnes -sauf celles et ceux, toujours, qui s’y intéressent vraiment- connaissent les paroles en entier: pour cause, elles font partie d’une langue peu parlée en France.

Mais le fait qu’elle soit une madeleine de Proust française n’est pas son seul atout, car d’autres musiques de cette époque au succès similaire auraient pu avoir le même retentissement, au fil des années, mais ça n’est pas le cas. Pourquoi?

Parce-qu’elle est la plus significative de l’accord catégorique avec l’être, pour reprendre les termes de Kundera, dans la sixième partie de L’insoutenable Légèreté de l’être.

Comme je le disais précédemment, les syllabes toutes simples de la musique font que n’importe qui peut s’y rattacher et entrer “en accord” avec toute une ou plusieurs générations de personnes prêtes à danser dès l’écoute des premières paroles: “Maya Hi, Maya Hu…”.

Cette musique tisse un lien direct avec tous membres d’une époque: lorsqu’elle est lancée dans un concert, ou lors d’une soirée, elle met la plupart des individus, sinon tous, d’accord d’un coup, et ces derniers se mettent à danser. Puisque personne ne comprend les paroles, personne ne peut les trouver ridicules (ça serait se moquer de la langue roumaine) ; puisqu’elle vient d’un pays d’europe centrale, personne ne peut avoir un mouvement de rejet face à un kitsch national qui serait trop gênant ; puisqu’elle est dansante, tout le monde peut y adhérer.

Cette musique est donc une manière de mettre d’accord une population entière à l’aide de quelques syllabes: à partir de ces dernières, c’est le chant de la vie qui est entonné, où toute différence est mise de côté, au bénéfice d’une fraternité soudaine fascinante et d’autant plus caractéristique de pourquoi je la considère comme une oeuvre d’art.

Dragostea Din Tei s’abreuve à la source profonde de l’accord catégorique avec l’être, elle est significative d’une esthétique qui peut se qualifier de construction sociale, car elle est aussi peu belle qu’étonnante.

En effet, cette musique n’est pas belle, à proprement parler, elle est plutôt simplement rythmée. Son esthétique s’inscrit plutôt dans la lignée des grandes musiques rythmiques et dansantes du XXIe siècle, où ce qui est prôné n’est pas tant la beauté de la musique mais ce qu’elle crée au sein de ceux qui l’écoutent: le chant de la vie, l’accord entre tous (ou presque), la fraternité soudaine, inconditionnelle, catégorique. Cette esthétique est mise en valeur par nombre de films, de clips, de textes, qui mettent en valeur la couleur, l’aspect vivifiant et fort de la communion que les grandes musiques de la “culture de masse” proposent. Ce qui est beau, ce n’est pas la musique en elle-même, mais le résultat qu’elle propose: le rassemblement soudain de plusieurs personnes autour de quelques syllabes englobées dans un rythme, dans une danse soulageante, enfantine et mystique.

Dragostea Din Tei invite n’importe qui à faire ce qu’il veut: la musique n’impose pas de danse particulière. Sa musicalité n’oblige à aucun mouvement: l’un peut sauter, l’autre se dandiner, et le dernier bouger la tête. L’originalité des paroles et leur simplicité font que toute personne est invitée à s’inventer sa manière de danser dessus: c’est alors que l’originalité de la personne, de ses mouvements, se dégage. Parce-que la musique accepte le simple tout comme le complexe, qu’elle n’impose rien, elle permet à l’individu d’intervenir dans le chant de la vie en s’imprégnant des manières de danser des autres, tout en s’amusant avec son style propre. Pas besoin de technique, la musicalité prend une dimension universelle, dans laquelle chacun trouve sa place.

> Article de Véronique Montaigne, le 27 Août 2005:

“Première constatation : ils [les adolescents] “pogotent”­, c’est-à-dire sauter le plus haut possible, le plus vite possible dans la posture du “I” droit, pieds serrés, en groupe compact. Climax depuis 2004 sur Dragostea Din Tei. “Numa numa yei, numa numa numa yei” , puis vient l’heure du cri commun : “Ma-i-a hi, Ma-i-a hu, Ma-i-a ho, Ma-i-a ha-ha.” DDT transporte. Et ça crie et ça saute, ici comme à la récré.”

Outre la danse/moments de groupe, Dragostea Din Tei est tout aussi plaisante à l’écoute “simple” (dans le métro, le bus, la rue…), car elle permet de se rappeler, comme je le disais précédemment, des moments de l’enfance, de la jeunesse. Dans son dernier film Juste la fin du monde (adapté de la pièce de Jean-Luc Lagarce), Xavier Dolan reprend cette musique dans un flashback de la jeunesse de Louis, le personnage principal, dans une esthétique à la fois mélancolique et profondément vivante, pleine de vie et d’ardeur. C’est de ce type d’esthétique, qualifiable de kitsch personnel (celui de Tereza, par exemple, avec la petite maison dans la prairie, avec le père de famille plein de sagesse et la mère aimante et protectrice) dont s’abreuve Dragostea Din Tei.

Et chaque écoute, chaque danse, est là pour rappeler une époque, une enfance, une jeunesse.

Le kitsch comme négation de la merde:

Si autant de personnes peuvent se rassembler autant de cette musique, ce n’est pas simplement parce-qu’elle rappelle une époque: Dragostea Din Tei nie la merde (termes de Kundera dans L’insoutenable Légèreté de l’être) : elle nie le ridicule (autant en danse qu’en chant) et rend l’individu à sa condition enfantine, là où il peut se rendre à la simplicité du plaisir d’être avec les autres, elle légitime la naïveté.

Conclusion :

Dragostea Din Tei est une musique fascinante, une véritable oeuvre d’art pour qui veut entonner le chant de l’accord catégorique , pour qui est d’accord pour oublier le sérieux, pour qui veut oublier la merde. Elle légitime toute l’époque d’une vie d’une personne, et la pousse à ne plus avoir honte de quoi que ce soit. Dans ces instants où la honte n’a plus sa place, l’individu se libère.

Elle est oeuvre d’art pour qui veut créer de la Beauté à partir d’une danse en groupe, pour qui veut voir les visages s’illuminer aux premières syllabes de la musique, ce rictus qui dit “Cette musique ! C’est mon enfance!”. Car cette musique est la musique de toute une enfance, de toute une fascination grandissante à l’époque pour les clips tendance des années 2000, de tout un tas de gens qui veulent, eux aussi danser sur une aile d’avion.