Re-penser le panafricanisme au XXIème siècle

Let’s re-shape the future of Pan-Africanism

L’Union Africaine revendique désormais une identité panafricaine liée à ceux qu’on nomme “les afro-descendants”. Elle définit par ailleurs la diaspora comme «tout afro-descendant vivant en-dehors du Continent, quelles que soient sa citoyenneté ou nationalité, et présentant un intérêt à contribuer au développement de celui-ci et à la construction de l’Union africaine».

Au-delà du Black Power des années 1960 et des africanismes revisités brandis par Les Black Panthers , les Kémites, les néo-paganistes, les éthiopianistes ou encore les chantres de la négritude, la question s’est posée de savoir si une identité africaine, effaçant traces de l’esclavage et de la colonisation, était possible. Kwame N’Krumah croyait fermement qu’il fallait insérer les éléments d’apports extérieurs dans une “personnalité africaine” relative aux traditions locales ou à une African Touch. Il fut à l’origine du terme “afrocentricité” prononcé lors d’un discours à l’université de Legon au Ghana, terme qui fut repris par les kémites les plus revendicatifs du Nouveau Monde comme le professeur émérite afro-américain Molefi Kete Asante, son compatriote philosophe Maulana Karenga, puis par des artistes comme Kendrick Lamar et Erykah Badu. L’afro-centricité est ce que voudrait remettre en place l’Union Africaine décidée à adopter les idéaux de W.E.B duBois et du Jamaïcain Marcus Garvey dont le slogan fut “Africa for the Africans at home and abroad!”.

“I’m African-American, I’m African. I’m black as the moon, heritage of a small village” chantait Kendrick Lamar il y a à peine deux mois aux Grammys. Il est clair que Kendrick Lamar revendique avec force ce qu’ont revendiqué avant lui Bob Marley, Nas et tous ces autres artistes qui ont construit leurs textes sur l’idée d’une Afrique originelle. Peut-être ont-ils tort, peut-être ont-ils raison. Peut-être que les vestiges des traditions passées restées dans certains pays d’Afrique comme le Ghana , le Bénin ou le Nigéria, peuvent légitimer la vieille pratique du “Back-To-Africa”, que tente d’asseoir l’Union Africaine. Peut-être que la désillusion risque d’être trop forte car, en y regardant de plus près, les rastas jamaicains ayant émigré en Ethiopie sont devenus, pour une majorité, des apatrides, rejetés par l’Etat, tandis qu’au Libéria voisin les tensions entre afro-américains revenus et populations autochtones ont été vivaces.

La question demeure délicate. Outre les africanismes ou les rémanences d’Afrique demeurés dans le monde de la Caraïbe, en Amérique latine et aux Etats-Unis, il est techniquement difficile de parler d’afro-descendant sans évoquer de manière plus ou moins voilée la question chromatique, et l’opposition frontale à l’Occident. Peut-on bâtir une nation sur l’idée qu’il existe une oppression commune, sur une histoire commune, sur des rémanences culturelles?

Politique, droit, et histoire se mêlent dans une tentative confuse d’actualisation des idéaux des premiers pères du panafricanisme comme le trinidadien Henry Sylvester Williams, ou le nigérian Olaudah Equiano. Question d’autant plus délicate que l’amalgame entre couleur de peau et continent est vite établi, non sans raison , car la couleur porte une histoire sociologique forte faite de stéréotypes, de violence et de dominations. Se pose alors une autre question fondamentale, celle de l’africanité d’où l’importance de prendre conscience que l’Afrique est un continent d’où sont partis des flux multi-séculaires et où reviennent des personnes, de couleurs diverses, qui peuvent de facto prétendre à “une citoyenneté africaine”.

Achille Mbembe avait ainsi conceptualisé le terme d’afropolitanisme, remettant en question la position racialisée qui consiste à essentialiser les descendants d’africains dans le monde. En réalité, comme l’avait souligné le professeur afro-américain John Henrik Clarke, il n’y a pas de panafricanisme sans African Loyalty”. C’est donc peut-être sur les fondements d’une African Loyalty et d’un attachement au continent africain que devrait être pensé le panafricanisme et non sur les vestiges du passé. N’Krumah disait :

“I am not African because I was born in Africa but because Africa was born in me.”

C’est peut-être sur ses fondements qu’il importe de re-penser le panafricanisme, non pas comme une idéologie fondée sur la couleur, au risque de tendre vers les vélléités de la Nation of Islam. Il importe de re-penser le panafricanisme à l’aune d’une loyauté africaine, d’un sentiment d’appartenance au continent, d’une passion indissoluble et constamment ravivée pour le continent quelle que soit l’origine ou la couleur. Les origines ne font pas les frères. Il suffit pour cela de regarder l’histoire et de voir avec quel mépris les Malês de Salvador de Bahia, esclaves révoltés , ont allègrement repris la traite négrière, une fois chassés du Brésil, et installés sur les côtes du Dahomey. Il suffit, pour cela, de voir les débats qui déchirent l’Amérique noire sur le fait de se dire Black ou African-American, sur le rejet de l’épithète “African”. Qu’on le veuille ou non, l’Afrique n’est pas une entité unique destinée à accueillir l’Afro-diaspora. C’est un territoire sur lequel sont appelés à converger les passionnés d’Afrique. Il ne suffit pas d’une couleur pour faire une identité, encore faut-il avoir une “self-consciousness” , telle qu’elle est définie par le sud-africain Steve Biko et l’assentiment des principaux concernés.

Donnerons-nous raison ou tort à l’Union Africaine ? Les débats restent ouverts sur ces vers écrits par Aimé Césaire:

“La Négritude, à mes yeux, n’est pas une philosophie.

La Négritude n’est pas une métaphysique.

La Négritude n’est pas une prétentieuse conception de l’univers.

C’est une manière de vivre l’histoire dans l’histoire : l’histoire d’une communauté dont l’expérience apparaît, à vrai dire, singulière avec ses déportations de populations, ses transferts d’hommes d’un continent à l’autre, les souvenirs de croyances lointaines, ses débris de cultures assassinées.

Comment ne pas croire que tout cela qui a sa cohérence constitue un patrimoine?

En faut-il davantage pour fonder une identité?

Cécilia Emma, CEO of SABÁ creative agency.

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