Une version moins bien finie

« Tu sais, j’ai pensé un sale truc, hier soir, à propos de Paul. C’est sans doute stupide, mais… D’un coup je me suis dit que j’avais un peu contribué à ce qu’il se foute en l’air. »

Julia posa son cappuccino et le fixa un moment sans rien dire. Puis elle secoua la tête.

« Je ne sais pas où tu vas chercher une idée pareille ! Eric, ça faisait des années que Paul allait mal et je crois que sans toi, il se serait jeté sous ce train bien plus tôt. T’es à coté de la plaque, là. »

Eric acquiesça mollement et regarda ailleurs. La terrasse suspendue sur laquelle avait été installé le Café surplombait les rails de la vieille ligne désaffectée. En se penchant par dessus la rambarde végétale, on pouvait contempler les locos et wagons de l’époque, remis à neuf circa 1960 pour le plaisir des gens de son âge.

Un choix étrange pour leur rendez-vous, réalisa t’il soudainement, moins d’une semaine après que leur ami commun ait été aplani par les 34 tonnes de composite et métal du RER.

Julia continuait de l’observer, les yeux plissés.

« Ecoute, c’est quelque chose que tu as dit ? Ou fait ? Vous vous êtes disputés ? Quoique ce soit, je suis certaine que ça n’a pas pesé d’un iota dans sa décision, si tant est qu’on puisse parler de décision…

- Non, c’est pas ça, tout allait très bien entre nous. En fait… » Il hésita, et puis reprit : « En fait, on se voyait encore plus souvent que d’habitude. On parlait beaucoup. Enfin, je parlais beaucoup : de mon projet de bouquin, du voyage en préparation, de tout ce qui se passe avec Sandra…

- C’est ça, alors ? Tu penses que tu ne l’écoutais pas assez ?

- Non, non… Je ne crois pas, en tout cas. Lui aussi me racontait ses trucs. Et ça avait l’air d’aller : il s’était remis à écrire depuis peu. Il bossait sur une nouvelle qu’il espérait placer, le pitch était pas mal, il l’avait trouvé après une de nos discussions d’ailleurs et me disait en blaguant qu’il me créditerait si jamais le texte final était publié.

- Ca parlait de quoi ?

- De la dernière roue du carrosse. » Comme elle haussait les sourcils, perplexe, il expliqua : « De celui qui tient la chandelle dans une bande d’amis. Le moins malin, le moins cool, le plus dispensable. Celui qu’on invite par la force de l’habitude et parce qu’il n’embête personne… et parce que sa présence réconforte les autres.

- Réconforte…?

- Des nains sur des épaules de géants, tu connais la formule ? Bon, ça ne s’applique pas qu’aux grands du passé, on a tous besoin d’être entourés de géants pour avancer. Prends Burroughs, dont les copains de picole s’appelaient Kerouac, Ginsberg, Cassady… Il n’aurait sans doute pas été le même sans eux. Le hic, c’est… On ne peut pas tous fréquenter des géants. Soit qu’on n’en connaisse pas… soit que ce soit trop d’effort, trop de peurs. C’est facile de tomber de si haut, juché sur un promontoire qui ne cesse de se mouvoir. Il est parfois plus simple de trouver un nain et de s’appuyer dessus. Ca ne vous hisse pas très haut, mais c’est réconfortant. Le bonheur est affaire de comparaison…

- Je ne suis pas d’accord et je trouve ça assez malsain, mais soit… Tu penses qu’il parlait de lui dans cette nouvelle ? Que c’est comme ça qu’il se voyait ?

- Ca, je sais pas. Mais hier, j’ai soudain réalisé que c’était comme ça que je le voyais. Je l’adorais… en partie parce qu’il me réconfortait. Il a toujours eu un peu moins de succès que moi avec les nanas, moins de facilité à écrire, moins d’opportunités professionnelles. C’était une version un peu moins bien finie de moi. Ca me faisait de la peine, mais ça me rassurait aussi. Je me demande dans quelle mesure il le percevait. Qu’il ait eu cette idée de pitch juste avant de sauter… Je ne dis pas que je l’ai poussé… mais je l’ai peut être aidé à glisser.

- Putain, tu dis n’importe quoi… » Elle se pencha et posa sa main sur la sienne. « On s’est tous rencontrés en même temps et je pense que je nous connais tous aussi bien que toi. Et je peux t’affirmer, sans l’ombre d’un doute, que ce genre de rapports de force pourris n’a pas sa place dans notre groupe. Peut être ailleurs, mais pas ici.

- Je te l’ai dit, c’est sans doute stupide…

- C’est le cas de le dire ! »

Il se pencha pour déposer un baiser dans le creux de sa paume et la remercia. Il se sentait un peu plus léger. Julia avait ce don de le rasséréner en quelques mots.

C’était probablement sa meilleure amie, depuis leur rencontre avec toute la bande quelques années auparavant. Une fille géniale, intelligente, talentueuse, autant sinon plus que lui — elle était sollicitée presque chaque mois par des festivals de photographie aux quatre coins du monde. Avec ça, elle était empathique, attentionnée… Il ne le lui aurait jamais avouée, mais il lui était arrivé de ressentir une pointe de jalousie face à sa popularité et son succès. Rien que de très normal… Il commanda un autre verre et s’enfonça dans son siège, les pensées à la dérive.

Julia le regardait toujours, souriant avec un mélange de soulagement et d’indulgence. Elle avait toujours su qu’Eric était du genre à se comparer, se mesurer, s’estimer pour mieux se dés-estimer. Sous couvert d’assurance, il cultivait une fragilité parfois inquiétante. Mais toute cette histoire de nain et de géant, vraiment, ça allait trop loin… Non pas que l’idée fut absurde : elle voulait bien croire que certaines personnes entretenaient ce genre de relation asymétrique. Mais pas eux, pas leur petit groupe…

Evidemment, tout n’était pas égal. Elle savait que son succès pouvait parfois faire de l’ombre à celui, plus modeste, de ses amis. Mais elle ne tirait aucun plaisir de cette situation.

Elle se figura soudain Eric dans le rôle de son nain, et elle s’appuyant sur lui. L’idée lui parut si grotesque qu’elle se pencha en avant et ouvrit la bouche pour lui faire partager son amusement. Leurs regards se croisèrent et elle marqua une pause infime, car venu d’elle ne savait où, une sensation de malaise l’envahissait ; est-ce qu’elle ne risquait pas de nourrir ses idées noires ? Mais elle balaya avec irritation cette pensée — tout ça n’était qu’une blague — et, tout sourire, lança :

« Et puis, pour enterrer ta théorie une bonne fois pour toutes, et si l’on oublie ce pauvre Paul deux secondes… Prends notre cas : as-tu jamais eu le sentiment que l’un de nous deux était le « nain » de l’autre ? »

Elle s’esclaffa, et Eric l’imita d’abord. Mais curieusement, son rire s’éteignit abruptement, elle vit son corps se tendre et son regard se faire distant. Il ne riait plus du tout à présent mais semblait plonger de plus en plus profondément à l’intérieur de lui-même, comme aspiré par une pensée nouvelle et frappante. 
 Et ils restèrent là, assis, à se regarder sans rien dire.