Le goût de la peur

Céline Gatti
Nov 5 · 6 min read

Depuis quelques mois, j’ai peur, j’ai peur d’une chose qui n’a pas vraiment de nom. Alors, au début, j’étais perplexe, ça a commencé par une sensation gênante dans la gorge, j’avais aussi des petits frissons dans le dos, j’étais accablée par un poids dans l’estomac. Je sursautais au moindre bruit, je me sentais parfois lourde comme une enclume au fond de l’océan, je me sentais parfois légère comme une poussière qui flotte dans l’air ambiant.

Cette angoisse était nouvelle et persistante.

Elle pouvait débouler n’importe quand, mais, le pire, c’est qu’elle commençait à me suivre partout. Elle devenait collante, je la sentais sur ma peau comme des tentacules gluants qui m’attiraient vers des profondeurs obscures. D’abord, subtilement, puis, de plus en plus intensément. Elle planait habilement sur moi quand j’étais dans le métro ou quand j’étais entourée d’amis, quand je buvais simplement mon café ou quand je marchais dans la rue, quand je sirotais un verre en terrasse ou quand j’étais face à l’écran de mon ordinateur, quand je lisais un livre ou quand je m’enivrais fébrilement dans les bras d’un amant. Cette peur me laissait anesthésiée avec l’amère impression d’être seule au monde.

Et, aujourd’hui, alors que je suis à l’Opéra, confortablement assise en haut d’un balcon face à la scène, je contemple les jeux d’acteurs, qui durent longtemps, et je commence à souffrir de cette sensation de brûlure qui prend de plus en plus de place.

Déjà, je la sens me submerger alors que l’ennui me guette et je décide qu’il est temps d’en venir à bout.

Oui, j’aime bien me lancer des petits défis personnels en affrontant les peurs qui m’habitent, de façon, souvent, trop frontale. Mais le jeu en vaut la chandelle. Je songe à tous mes efforts des derniers jours pour ne pas y penser, pour ignorer cette terreur insidieuse et quotidienne. Malgré ma volonté et mon enthousiasme débordant, j’ai cette peur qui se pointe à tout moment, une peur irrationnelle qui menace de m’exploser à la figure à chaque coin de rue, à chaque fois que j’ouvre la porte d’une armoire, à chaque fois que je vois mon reflet dans les yeux d’un inconnu, une peur tacite qui vrombit doucement et ne me quitte jamais vraiment. Mais qu’est-ce que c’est ? Et comment m’en débarrasser ? Je me demande pourquoi je ne la voyais pas avant.

Je veux dire par là que quand j’étais enfant, cette peur n’existait pas, ou si c’était le cas, je voulais l’ignorer. Elle était invisible à mes yeux et à mes sensations, peut-être parce que je passais mon temps à imaginer des mondes merveilleux peuplés de princesses et d’animaux qui parlent et de festins composés de gâteaux à plusieurs étages. Peut-être aussi, parce que je l’occultais avec quelques subterfuges comme, justement, les douceurs et plaisirs du palais. Et je me demande pourquoi. Je me souviens des gâteaux moelleux et savoureux de ma grand-mère et de l’onctuosité enivrante des purées de pommes de terre que cuisinait ma mère. J’étais obsédée par la délicatesse de leurs repas, que je trouvais intenses et réconfortants. J’aurais voulu disparaître dedans. Elles mettaient tout leur amour dans leurs créations culinaires et j’aimais m’en gaver et tenter de le faire pénétrer en moi et dans mes cellules pour qu’il ne me quitte jamais.

Jamais, je n’arrivais à calmer cet appel des sens induit par ce manque abyssal qui m’habitait et que j’ignorais parce qu’il n’avait pas de nom.

Finalement, peut-être que cette peur était déjà bien là.

Je suis toujours à l’Opéra, je suis traversée par l’intensité de la musique et des vibrations pénétrantes des voix qui m’assaillent de toute part. Et grâce à ce mélange de sons et de sensations, mes idées deviennent tout à coup beaucoup plus claires. Je comprends enfin, cette peur, je peux presque la nommer. Je peux presque la toucher du doigt. Je sens que le moment de vérité est proche et que la lumière va enfin se faire dans les méandres de mes pensées. Alors que résonnent en moi les percussions des tambours et les sifflements des violons, je ressens toute l’intensité d’un grand cri qu’on pousserait dans une chambre vide et qui se ferait écho à lui-même en se cognat et en ricochant sur les murs, vides.

Tout tremble et est chamboulé, mais rien ne se passe, car le vide est partout en moi et autour de moi.

Mes entrailles, ma chair, des pieds à la tête je ne ressens plus rien d’autre que le vide, vide, vide. Devant mes yeux, le vide. Dans ma tête, le vide. Les spectateurs à mes côtés, vides. Le sens de cette mise en scène tragique, vide. Je regarde mes mains, vides. Je tente désespérément de sentir l’air dans mes poumons, mais ils n’aspirent que du vide. Mon cœur semble s’être arrêté face à tant d’effroi. Je n’ai plus rien à quoi me raccrocher, le sol sous mes pieds s’est dérobé, je suis paralysée, je flotte au milieu du vide du temps et de l’espace. Je suis suspendue dans mes rêveries et mes sensations, j’ai cette peur et je veux l’affronter, mais je ne sais pas comment faire.

Comment se battre contre le vide ?

Je suis complètement tétanisée, mais je suis heureuse, je suis immobilisée par cette révélation, mais je ressens une profonde extase. Enfin, j’ai connu ma peur et cette peur, c’est celle du vide.

Et maintenant, je me pose la question suivante, que faire sans elle, qui suis-je sans ma peur ?

Maintenant que j’ai pris conscience qu’elle m’accompagne depuis si longtemps… Finalement, je ne suis plus si sûre de vouloir m’en défaire. Peut-être que le mieux est d’attendre encore un peu. Alors je vais rester là et la contempler, désormais, je veux la protéger comme un trésor secret, que je garderais caché, précieusement, dans les profondeurs de ma personnalité éclatée.

Enfin le drame tragique de l’Opéra prend fin et les spectateurs se lèvent pour applaudir l’ensemble des artistes, je me sens soulagée, j’ai l’impression que je me suis sauvée moi-même d’un labyrinthe sans issue, je suis même un peu fière. Il est temps de rentrer chez moi, je m’engouffre dans le métro. Je suis sur le quai, je regarde passer une rame rapidement, dans le reflet éphémère des fenêtres qui défilent, je le vois, je l’aperçois, c’est le vide, le vide qui est partout.

“En mourant, tout comme à l’instant de venir au monde, nous avons peur de l’inconnu. Mais la peur est quelque chose d’intérieur à nous-mêmes, qui n’a rien à voir avec la réalité. Ainsi mourir est comme naître : un simple changement”.

— Isabel Allende, La Maison aux esprits

Céline Gatti

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J’écris des idées et des histoires inspirées du quotidien et de la vie de personnages rencontrés dans le monde réel… ou pas.

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