Visualisation de la température moyenne année par année à la surface du globe, de 1850 à 2018, la couleur représentant l’écart à la température moyenne. Source: ShowYourStripes.info by Ed HawkinsPlus de détails.

Dérèglement climatique : c’est inédit, très grave, absolument urgent et ça nous concerne tous.

Fin 2017, j’ai enfin eu un peu de temps pour me pencher sur le sujet du climat qui revenait sur le devant de la scène avec l’appel des 15.000 scientifiques. Et là j’ai vu et j’ai surtout compris les chiffres, les phénomènes et ce dont on parlait vraiment. Un mur qui ne se voit pas, qui commence à peine à se faire ressentir, et qui demande un effort global, extrêmement rapide et sans précédent pour infléchir la trajectoire et freiner des quatre fers pour l’éviter sinon le prendre moins fort. Je vous partage ici ces informations qui m’ont personnellement fait basculer, par la prise de conscience des caractères inédit, grave, urgent et global du dérèglement climatique qu’elles ont généré pour moi. Peut-être vous seront-elles aussi éclairantes.

Inédit

Tout d’abord, le niveau de concentration de CO2 dans l’air atteint des sommets jamais vu depuis… au moins 800.000 ans !

Évolution de la concentration atmosphérique de CO2 sur les 800.000 dernières années — Source : NASA (Credit: Luthi, D., et al.. 2008; Etheridge, D.M., et al. 2010; Vostok ice core data/J.R. Petit et al.; NOAA Mauna Loa CO2 record.)

Encore plus que le niveau inédit, c’est la vitesse du changement qui est fulgurante à l’échelle des temps géologiques.
Et la concentration en CO2 n’est qu’un des indicateurs.

Source: Earth’s Climate System — Salawitch R.J., Bennett B.F., Hope A.P., Tribett W.R., Canty T.P. (2017) Earth’s Climate System. In: Paris Climate Agreement: Beacon of Hope. Springer Climate. Springer, Cham — Dotted lines are my own addition.

Plus parlant encore, l’évolution de la température moyenne du globe sur ces mêmes échelles de temps.

Les niveaux de réchauffement de +2°C à +5°C en 2100 par rapport à 1850 comme énoncé dans les scenarii du GIEC sont eux aussi quasi-inédits dans l’histoire de l’humanité, du jamais vu depuis le néolithique (développement de l’agriculture, -10.000 ans) et sa remarquable stabilité.

Très grave

2°C, 5°C, dans notre quotidien, ça ne nous paraît pas très grave. Une épaisseur de plus ou de moins pour nous vêtir selon la météo. Mais quand on parle du climat, il s’agit de moyennes sur de grandes échelles de temps et d’espaces, qui traduisent des changements qui n’ont rien à voir avec la météo.

Voici un exemple de ce que représente un gain de 5°C de température mondiale :

Source: Diaporama de la Conférence de J.M. Jancovici à Sciences Po le 29/08/19

Il y a 20.000 ans, il faisait 5°C de moins en moyenne à la surface de la terre (voir graphes plus haut), et pendant cette période, la France était comparable à la Sibérie aujourd’hui. Toundra à Paris, niveau des mers 120m plus bas. On parle d’un peu plus que quelques pulls de différence !

Autant dire qu’à ces niveaux de changement de température mondiale, les bouleversements sont colossaux et sûrement impossibles à vraiment nous représenter.

Ceci explique d’ailleurs que beaucoup critiquent les estimations des impacts économiques évalués à 10% du PIB mondial par le Prix (pas) Nobel d’économie 2018… L’ampleur des impacts de ces changements inédits est un véritable défi scientifique et économique à évaluer.

Mais est-il bien nécessaire de vraiment compter en $$ pour saisir l’ampleur du bouleversement que le dérèglement climatique préfigure ?

À cet égard le rapport spécial du GIEC d’octobre 2018 nous donne une réponse claire : chaque . dixième de degré . compte.

Every extra bit of warming matters, especially since warming of 1.5°C or higher increases the risk associated with long-lasting or irreversible changes, such as the loss of some ecosystems”. Hans-Otto Pörtner, Co-Chair of IPCC Working Group II

Parce que l’évolution des effets n’est pas linéaire, entre 1.5°C et les fameux 2°C de l’Accord de Paris en 2015, y’a pas photo.

A schematic illustration of possible future pathways of the climate against the background of the typical glacial–interglacial cycles — Source : PNAS via Le Monde

À 2°C : les coraux disparaitraient (touchant plus de 500 millions de personnes), ce serait plusieurs centaines de millions de personnes de migrants climatiques de plus, et on risquerait de franchir des seuils déclencheurs d’emballements pouvant nous faire basculer vers une “planète étuve” (ci-contre, source PNAS) — hello permafrost et fonte de l’antarctique.

Et encore, les derniers modèles indiquent que le réchauffement pourrait être pire

S’il fallait encore ajouter d’autres façons de le dire :

“Un monde plus chaud de 4 degrés sera impossible à assurer”
Henri de Castries, ex-PDG AXA (Le Parisien, 30/11/2015)

“+6°C, ça veut dire que les images qu’on trouve dans le livre de l’Apocalypse sont à lire de manière littérale et non plus de manière allégorique.”
Gaël Giraud, économiste en chef à l’AFD et prêtre jésuite (Conférence organisée par l’ENS en Octobre 2017).

Mais peut-être encore plus que l’ampleur du changement, c’est sa rapidité qui doit nous interpeller.
Nous et les écosystèmes avons pu nous adapter et nous développer à un gain de +5°C en 10.000 ans. Mais qu’en est-il d’un gain de +5°C en seulement 200–300 ans (dont peut-être +4°C en 100 ans) ?

Absolument urgent

On ne reviendra pas en arrière.répète Valérie Masson-Delmotte, climatologue, co-présidente du Groupe I du GIEC. Nous vivons déjà un réchauffement de +1°C par rapport à 1850. Ainsi “[à moins] d’une action très ambitieuse et coordonnée au niveau international tout de suite [en 2016 NDLR]”, il est “très peu probable” qu’on parvienne à rester sous les 1,5°C.

En effet notre “budget carbone” — la quantité d’émissions que nous pouvons encore émettre pour rester à un climat soutenable — fond comme neige au soleil (pun intended). En 2015, nous pouvons encore nous autoriser environ 1200 GT CO2e pour avoir une chance de rester sous les 2°C. Pour rester sous les 1.5°C, c’est de l’ordre de 500 GT CO2e. Autrement dit, au rythme actuel de ~50 GT CO2e émises par an (54 GT en 2013), nous n’aurions que 10–15 ans avant de basculer.

Dès 2014, le GIEC estimait qu’en supposant qu’on arrête toute émission du jour au lendemain la température moyenne mondiale pourrait monter jusqu’à 1,4°C en 2100 (0,8°C déjà mesurés+ 0,6°C à venir avec l’inertie du système climatique). Depuis, nos émissions ont continué à augmenter.
C’est donc peu de dire qu’on n’est pas tout à fait dans les clous : la tendance actuelle nous mènerait plutôt vers +4°C à la fin du siècle que +2°C.

Source : Climate Action Tracker (Septembre 2019)

La bataille des 1,5°C est peut-être déjà perdue, mais celle des 2°C peut encore être gagnée. Pour éviter de basculer, il nous faut donc amorcer là, tout de suite, maintenant, une mutation complète de la machine monde pour renverser la vapeur et viser la neutralité carbone vers 2050.

Une mutation qui implique de transformer un moteur devenu addict aux énergies fossiles : environ 90% des émissions de CO2 anthropiques (2/3 tous gaz à effet de serre confondus) viennent de la combustion des énergies fossiles.

Alors que penser du fait que les réserves prouvées d’énergies fossiles représentent, si on les brûlait toutes, plus de 4x fois notre budget carbone 2°C ? Sommes-nous vraiment en train de nous mettre en marche pour laisser 80% de ces ressources dans le sol alors que les énergies fossiles constituent toujours 80% du mix énergétique mondial (plus de 70% en France) ?

L’enjeu des énergies fossiles — Sources : Avenir Climatique, IPCC AR5 WG3, BP Statistical Review 2016, IEA

Ça nous concerne tous

Les conséquences du dérèglement climatique nous concernent ainsi tous. Les pays du Sud seront les plus touchés, mais ceux du Nord comme la France seront loin d’être épargnés. Nous avons commencé à le ressentir avec les canicules de ces derniers étés, mais aussi avec des phénomènes extrêmes qui s’accentuent un peu partout en France, et fragilisent notre agriculture et nos infrastructures.

Sources: Infographie JDD pour l’étude CERFAC-CNRS-Meteo France, et Infographies Meteo France

Et, face à la situation, les efforts aussi — même si à des degrés différents — nous concernent tous. (car oui, si vous en doutiez encore, ce sont bien les activités humaines qui sont les principales causes du dérèglement que nous commençons à constater : le consensus scientifique s’établit à 97% depuis 2013, une étude de 2018 place même la probabilité à 99,9995%)

En effet, l’empreinte carbone d’un français moyen : 10–12T CO2eq /personne /an (et vous quelle est la vôtre ?)
Pour rester sous les 2°C, il faudrait passer à max 2T CO2eq/personne/an

Source : Carbone 4 « Faire sa part ? Pouvoir et Responsabilité des Individus, des entreprises et de l’état face à l’urgence climatique » juin 2019

=> soit une division par 6 de notre empreinte, qui va forcément toucher toutes nos activités, de la façon dont nous nous alimentons, à la façon dont nous nous déplaçons, et nous équipons au quotidien.

Et donc potentiellement une division par 6 de notre niveau de vie ? Car il semble qu’il existe encore une forte corrélation entre émissions de CO2 et PIB.

Evolution du PIB mondial en fonction des émissions de CO2 — Source: Diaporama de la Conférence de J.M. Jancovici à Sciences Po le 29/08/19

Du besoin d’un changement de paradigme

Si je partage ces chiffres clés, c’est pour 2 raisons.

D’abord parce que ce sont ces chiffres, plus que les images d’ours polaires en déperdition, qui m’ont personnellement convaincue que je ne pouvais pas rester à attendre que ça se fasse gentiment par les experts et que je n’aurais qu’à suivre le rythme. Non, la situation à laquelle nous faisons face est tellement inédite, grave et urgente qu’elle requiert la mobilisation la plus massive possible, peut-être comme en temps de crise généralisée si ce n’est de guerre... Je me dis donc que peut-être, ils contribueront à mobiliser certains d’entre vous.

Ensuite, parce qu’ils illustrent selon moi pourquoi c’est d’un changement complet de paradigme dont nous avons besoin, et au plus vite. Pouvons-nous vraiment espérer “résoudre ce problème” en suivant les mêmes schémas qui façonnent nos civilisations et orientent nos sociétés ?

Besoin d’un New Deal à la Roosevelt (Green New Deals US et UE ?), d’un Plan Marshall et de mobilisation financière au moins comparable à celle qui a suivi la crise de 2008 (Pacte Finance Climat ?), si ce n’est de bien plus encore. C’est pour cela que les petits pas ne suffisent pas.

“Aucun problème ne peut être résolu sans changer le niveau de conscience qui l’a engendré. “ — Albert Einstein.

En attendant, je ne sais pas vous, mais pour moi, ce graphe des émissions des CO2 ressemble à un électrocardiogramme qui est en train de s’emballer. Le bip de la machine branchée sur le patient système Terre-humains s’accélère, les premiers secours sont en route (est-ce la bonne ?), mais l’hôpital est-il prêt à recevoir la demande ? et on cherche encore où est le défibrillateur…

Source NASA — (Credit: Luthi, D., et al.. 2008; Etheridge, D.M., et al. 2010; Vostok ice core data/J.R. Petit et al.; NOAA Mauna Loa CO2 record.)

--

--

--

Love podcasts or audiobooks? Learn on the go with our new app.

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store
Celine Montheard

Celine Montheard

More from Medium

OSINT: Berlin Needs Music

論文摘要-Semi-Supervised Segmentation of Radiation-Induced Pulmonary Fibrosis From Lung CT Scans With…

Melanoma Skin Cancer Detection

CS373 Spring 2022: John Powers