De la campagne et du numérique.

Dans cette campagne électorale, je m’étais promis, comme seule action, que le « bâillement », sans doute épuisé par les lignes de partis, les gens en quête de visibilité plus que d’idées et d’actions, et les autres qui pensent qu’utiliser les extrêmes peut faire avancer le débat.

Je me suis donc contenté de commentaires cyniques ou de partage d’information pertinente, sans jamais me poser de question sur le fonds. Yves William (pour les jeunes, Yves, c’est le fondateur de la Toile du Québec, c’est un personnage historique important) m’a interpellé l’autre jour à propos du coffre fort estonien du parti québécois, en me disant « mais hors du cynisme, tu en penses quoi? ». Ça a eu son effet (habituellement c’est Clément qui a cet effet, mais comme il n’est plus sur Facebook, j’imagine que Yves a acquis un statut de cousin émérite, ce n’est pas un mince honneur).

Parallèlement à ça, j’aime citer un ami, qui animait fort bien nos ébats politiques au secondaire (allo, Benoît!), qui a laissé comme note dans mon album de finissant un « parler contre, c’est facile, agir pour, c’est toute autre chose », qui me motive dans toutes mes implications. Je crois fondamentalement que tous les citoyens doivent être, un jour ou l’autre, à leur façon, dans leur quoditien, des femmes ou des hommes d’État, dans l’action et dans la réflexion. Voyons ceci comme une petite contribution à l’avancement des choses.

À vrai dire, ce n’est pas vrai, un autre ami (Allo Mario!) m’a appris toute la richesse que d’écrire publiquement pour soi, d’une part pour noter nos apprentissages, mais aussi pour contribuer à l’avancement des choses.

Ne sachant trop par où débuter dans la réflexion numérique, je me suis dit que les huit questions d’Yves, Clément et Martine étaient un bon début. Puis je me suis dit que je ferais ça simple, deux ou trois paragraphes par question, restant dans l’action, sans (trop) tomber dans le clientélisme (deux cartes d’assurance maladie, une pour chaque parent, c’est quand même toute qu’une promesse de modernité!). Voyons y des pistes de réflexion, à travailler ou débattre dans les prochaines années.

A — INNOVATION
L’innovation est au cœur des discussions lorsqu’on parle de l’avenir numérique. Tout le monde y est favorable.
Sauf que quand de nouvelles pratiques économiques émergent à la suite de certaines innovations, les pouvoirs publics peuvent se trouver rapidement démunis.
On a qu’à penser à la difficulté du gouvernement à se faire une opinion sur la meilleure stratégie à prendre face à Uber. La question est d’actualité, car le projet-pilote qui devait durer une année (et qui en a finalement pris deux) arrive à terme en octobre, tout juste après les élections.
Que proposez-vous pour que les beaux discours en faveur de l’innovation ne s’évanouissent pas chaque fois que l’innovation se transforme en très profonds et très rapides bouleversements sociaux ou industriels?

Je trouve surprenant que nos gouvernements se retrouvent si souvent avec des problèmes de chevreuils éblouis par des phares. Je peux comprendre la rapidité des bouleversements, mais tout de même, la problématique de Uber, la problématique de la dématérialisation (en culture) et la problématique de la taxe de vente vs le commerce électronique international (ou même interprovincial), ne sont pas vraiment nouvelles. D’où trois hypothèses : le gouvernement n’est pas équipé pour les voir venir, le gouvernement ne les comprend pas assez pour en saisir l’importance ou le gouvernement préfère les ignorer (servant les lobbys protectionnistes [allo le taxi] et profitant du confort de l’indifférence).

J’ai toujours espoir que le dernier n’existe pas. Mais pour les deux premiers, je crois qu’il est temps que le gouvernement s’équipe mieux pour voir venir et être proactif dans ses révisions de lois, de règlements ou de programmes. Profitons-en pour moderniser des observatoires dont c’est la mission, notamment l’ENAP et le CEFRIO (qui n’est plus ce qu’il était), hors des influences des lobbys internes, industriels ou commerciaux (tant pour favorise l’innovation, que pour limiter le protectionnisme).

Je pense sérieusement qu’on aurait pu voir venir Uber, quatre ans plus tôt, et avoir modifié lois et règlements pour que toute l’industrie du transport urbain s’en porte mieux. Même chose pour les taxes de vente ou Netflix.

B — STRATÉGIE NUMÉRIQUE ET ADMINISTRATION PUBLIQUE
On entend beaucoup d’insatisfaction par rapport à la manière dont l’administration publique a intégré les technologies numériques jusqu’à présent. L’administration publique qui n’est pas particulièrement reconnue pour son agilité, sa transparence et son innovation. Est-ce justifié selon vous? Pourquoi? Quel geste faudra-t-il poser pour transformer le fonctionnement de l’État de manière à ce qu’il utilise plus efficacement le numérique?
[Question au PQ, à la CAQ et à QS]
Le gouvernement a déposé une stratégie numérique en décembre dernier. Ce document sera-t-il un point de départ pour votre action ou envisagez-vous déjà de mettre cette stratégie de côté pour établir de nouvelles orientations prioritaires? Le cas échéant, quelles seraient-elles?
[Question au PLQ]
Vous avez présenté la stratégie numérique en décembre. Comment évaluez-vous à ce stade l’atteinte de vos objectifs de transformation numérique? Comment comptez-vous aller plus loin si vous formez le prochain gouvernement?

Cette question me décourage au plus haut point. Voilà des années qu’on réclame des plans numériques, ça aura pris 15 ans pour qu’on réussisse à avoir des plans. Là, on dirait que tout le monde voudrait avoir d’autres plans. Y’a jamais de planification parfaite, et l’absence de plan a été trop longtemps un frein à l’action. Mais là, on est rendu à être agile et à tomber dans l’action.

Le plan est imparfait, c’est le propre d’un plan. Il est temps d’agir. Maintenant. Sérieusement. Avec le plan qu’on a.

Une fois cette question réglée, j’aimerais bien que le Québec devienne un terreau fertile à la GovTech (c’est comme une grappe industrielle (un créneau? whatever) comme la FinTech, mais pour l’innovation dans l’administration publique. Un incubateur vertical spécialisé aux projets innovants dans le domaine de la gestion de l’état ou de la relation avec le citoyen, l’idée derrière la vitrine technologique de la Ville de Québec. Je suis assez convaincu que ça aurait un énorme succès, et que ça permettrait plus d’innovation que le processus d’appel d’offres ou le lobbyisme commercial. Il faut trouver (tout en respectant l’équité) des lieux d’innovation de l’appareil public hors des mécanismes actuels.

Je l’ai déjà dit, le numérique est une occasion unique de rendre le gouvernement plus agréable pour le citoyen, de lui faire comprendre à quoi servent ses impôts et ses taxes. Je travaillerais d’abord à simplifier toutes ses interactions (rapports, formulaires, paiements) une frustration après l’autre, sans imaginer qu’un logiciel estonien va résoudre tout ça avec une carte à puce. La marque du « gouvernement » est aujourd’hui dictée, comme celle des entreprises, par la qualité et la simplicité des interactions que le citoyen a avec celle-ci, le numérique permet ça.

C — ACCÈS À L’INFORMATION
C’est pas mal unanime : la loi d’accès à l’information, et les processus qui lui sont associés sont de plus en plus désuets — et les plus récentes tentatives de mise à jour se sont soldées par un échec.
Dans ce contexte, ne serait-il pas plus simple de définir par une loi-cadre qui précise que tous les documents produits par l’État québécois doivent être publics et accessibles sans restriction dans un délai raisonnable, à moins de justifications explicites? Et sinon, pourquoi?
En complément, y a-t-il un lien, de votre point de vue, entre la loi d’accès à l’information, une politique de données ouvertes et l’utilisation de logiciels à codes sources ouverts/libres par l’administration publique?

La question mélange plusieurs éléments. Il faut absolument faire comprendre aux politiciens et fonctionnaires l’effet du partage des données brutes, plutôt que son investissement dans des interfaces pour y avoir accès. Prenons l’ensemble des registres publics (fonciers, entreprises, etc.), comment peuvent-ils être encore aujourd’hui si peu accessible ou convivial? Ouvrons les données encore plus, permettons à d’autres de faire les interfaces modernes et innovantes, pour qu’on y trouve ensemble une valeur ajoutée, je fais le pari que cette valeur est plus grande que le fait de les garder pour soi (malgré le défi [et la crainte!] de reddition de compte que ça peut engendrer pour les politiciens ou les fonctionnaires).

Force est de constater qu’outre avoir ouvert un portail de données ouvertes (ce n’est pas ce que vous demandiez, un portail? vous avez eu un portail.), les données elles-mêmes n’ont rien de très excitant ou de très constructif malheureusement. Outre la 38e application mobile pour explorer des parcours touristiques ou trouver une place de stationnement, j’ai des attentes beaucoup plus grandes en termes d’innovation!

Et ce n’est pas que les données! On parle de système ouvert, d’API, d’utilisation de format d’échange normalisé, etc., gardons espoir que des applications externes puissent interagir plus directement avec les systèmes du gouvernement.

D — COMMERCE EN LIGNE
Le défi du commerce en ligne est complexe. Les difficultés actuelles ne tiennent pas seulement dans la timidité des commerçants locaux à faire le virage qui s’impose pour suivre leur clientèle. Le défi tient aussi à la concentration très forte dans le commerce en ligne dans les mains de quelques gros joueurs. Ex. 50 % du commerce en ligne américain passe présentement par la plateforme Amazon.
Doit-on encourager en priorité la transformation numérique des commerçants par programmes d’accompagnement, de transfert de connaissances (et de compétences) avec un plus grand soutien financier?
ou
doit-on plutôt encourager en priorité des solutions innovantes (privées ou publiques) qui misent sur la mutualisation de ressources et de services pour offrir aux commerçants des environnements logistiques qui les rendraient plus concurrentiels ?
ou
Doit-on au contraire laisser les entreprises s’adapter en fonction des forces du marché?

À mon humble avis, il reste encore beaucoup de trucs à décomposer au sujet de la « transformation numérique » des commerçants. Parle-t-on ici de commerçants de détails? Le numérique est-il une bouée? Une opportunité? Côtoyant quotidiennement cette clientèle, je dirais que le miraculisme est en train de les tuer plus que le numérique. J’en vois beaucoup investir une fortune dans des plateformes de commerce électronique, comme s’ils magasinaient une nouvelle caisse enregistreuse. Étrangement beaucoup de ces commerçants pensent que le numérique c’est une question de choix de logiciel ou de logistique (transports, entreposage, etc.). C’est un peu normal, ce sont des éléments qu’ils ne maîtrisent pas, ils cherchent donc naturellement de l’aide de ce côté.

Je pense plutôt qu’on doit travailler à l’émergence de nouveaux commerçants numériques, plutôt que de convertir des commerçants actuels au numérique. Le commerce en ligne, c’est un plan d’affaires en soi, complètement différent du plan d’affaires d’une boutique sur rue. Ces plans d’affaires sont naturellement de nouvelles formes de mutualisation de produits, souvent établies sur des bases très différentes que celle du commerce au détails. L’important ici est la distinction. S’il n’y a pas de « distinction », mieux vaut être sur Amazon ou Walmart (ça reste du commerce, on s’entend). Il y a plusieurs exemples de nouveaux plans d’affaires issus de la mutualisation des acteurs. Regardez du côté de LesLibraires.ca pour le livre ou du futur Fabrique1840 de Simons pour les artisans.

Encore là, tout ceci est une vue de l’esprit, la mutualisation fait partie du commerce depuis toujours, elle évite juste ici de diluer les ressources publiques dans de multiples projets concurrents. Alors oui, je crois qu’il faut faire réaliser aux commerçants actuels que le numérique n’est pas une nouvelle caisse enregistreuse, et que ça nécessite de nouveaux plans d’affaires, et une saveur distinctive (qui peut être dans certain cas une mutualisation nouvelle, notamment pour soutenir les éléments complexes liés au numérique ou à la logistique).

E — CULTURE
Croyez-vous que le numérique sera globalement positif ou négatif pour les créateurs québécois? Il s’agit plutôt d’une menace ou d’une opportunité pour notre culture nationale?
Dans ce contexte, comment les nouvelles formes de diffusion des produits culturels reconfigurent-elles notre identité culturelle? Doit-on revoir notre façon de penser et définir notre culture nationale?
Faut-il modifier les systèmes sur lesquels s’appuient nos industries culturelles (quotas, subventions, crédits d’impôt, etc.) pour tenir compte de cette nouvelle réalité?

Ces questions sont vraiment pertinentes. Pour ma part, je prends toujours le pari du positif et de l’opportunité, au-delà du protectionnisme et de l’immobilisme. La dématérialisation des produits culturels (disque, film, livre) donne des opportunités uniques aux artistes d’être présent partout sur la planète. Le fait de refuser d’y être (comme l’industrie québécoise de la musique au début de iTunes) nous a fait rater de belles opportunités. Mais il faut aussi arrêter de tout mélanger en termes de numérique et d’innovation dans le domaine culturel. Je fais souvent l’exercice de diviser en quatre « silos » le numérique en culture : la productivité des organisations culturelles, la mise en marché du produit culturel, la dématérialisation de certains produits, et la création pure. La relation du monde de la culture avec le financement public nous fait souvent confondre et mélanger tous les aspects, et fait émerger ce que je nomme du « numérique pour le numérique », projets mis en place pour fitter dans le programme, c’est malheureux.

Faut-il modifier les programmes? Oui, dans la même logique globale que ma réponse à la question A, pas nécessairement spécifiquement à la culture. (Je constate que la Culture fait quand même mieux que d’autres domaines dans les dernières années avec son Plan, arrivé avant tous les autres.)

F — DÉMOCRATIE
Nous sommes face à un étrange paradoxe : celui d’une société instruite comme jamais dans l’Histoire, mais en pleine crise de confiance face au pouvoir politique et ses institutions. Cela, malgré tous les outils de communication et de réseautage à notre disposition.
Comment le numérique peut favoriser l’engagement et la participation positive des citoyens dans la vie démocratique?
Comment la transformation du fonctionnement de l’État peut-elle aider à réduire cette crise de confiance?

Voir réponse à la question B. Je crois que ça passe d’abord et avant tout par un gouvernement plus convivial, plus compréhensible par le citoyen, et donc assurément plus ouvert. Je n’ai pas tendance à participer, souvent parce que je ne vois pas les mécanismes, parce qu’ils me semblent complexes, parce que je ne sens pas le tout convivial.

Attention ici, il ne faut pas interpréter ça comme « il faut plus de communication gouvernementale », mais plutôt comme « il faut plus d’écoute gouvernementale » et pour « il faut un contexte où l’on sait que l’on sera écouté pour vrai ». Le numérique sert à ça : éviter les duplications (arrêtez de me demander mon adresse sur chaque formulaire!), préremplir les choses connus (vous les avez déjà mes T4), éviter les erreurs, archiver les connaissances, s’améliorer en continu, etc. (Non, je ne veux pas de miraculeux chatbot gouvernemental, laissez-moi tranquille avec la magie.)

G — ÉDUCATION
Un peu partout à travers le monde, on voit se multiplier de nouvelles institutions d’enseignement (principalement privées), de niveau collégial et universitaire.
Est-ce une bonne idée pour le Québec de répondre à cette tendance avec un service concurrent (type eCampus)? Pourquoi?
Et si, oui, quels devraient être les objectifs de ce service? Quelles priorités devraient guider son développement?

C’est étrange, c’est une question qui ne m’intéresse pas du tout, le eCampus. J’ai plutôt comme des regrets d’une autre époque. Nous avons au Québec des gens particulièrement innovants en « éducation à distance » qu’on a malheureusement perdus de vue dans le virage numérique (allo TELUQ et compagnie). J’aimerais que l’on fasse quelque chose pour ne plus « oublier » d’expertise dans les virages.

J’en ai un peu contre cette constante illusion à recréer des plateformes étatiques pour la culture, l’éducation, le casino et tout le reste. C’était un modèle qui fonctionnait hors du monde numérique (allo Radio-Québec), mais je doute beaucoup que ce soit la solution au problème de la formation à distance. La techno a l’air du problème, mais ce n’est pas le problème (la technologie, ça fait souvent ça : c’est pas parce que c’est difficile à comprendre que c’est un problème). Pas besoin de se construire des murailles, la Chine ne me semble pas un exemple probant.

H. DÉVELOPPEMENT RÉGIONAL
On parle peu de numérique et de développement régional, sauf en matière d’investissement pour l’emploi. Comment l’utilisation des technologies numériques peut-elle contribuer à soutenir et raffermir les économies régionales?
Concrètement, comment la mise en réseau d’informations, de ressources, de fournisseurs, de données, etc, pourrait créer de nouvelles opportunités économiques? Si oui, de quelle façon croyez-vous pouvoir soutenir ce type d’innovation? Quel rôle le gouvernement devrait-il avoir dans l’initiation de projets structurants qui pourraient consolider les économies locales?
Croyez-vous que le travail à distance et le travail autonome sont des alliés du développement régional? Si oui, comment proposez-vous d’agir pour soutenir le développement de ces nouvelles formes de main d’œuvre?

Je ne crois plus à la nationalisation de l’Internet (à une certaine époque ça aurait pu être pertinent). Je crois à des incitatifs fiscaux pour les fournisseurs offrent un branchement aux gens éloignés (une qualité de base de services accessibles). Ça et une réglementation des prix (ha, c’est fédéral ça?), car le marché est quand même monopolistique (considérant le territoire, etc.), tout ça dans une logistique de reste à jour sur l’accessibilité, la vitesse et modernité. Je ne vois pas trop comment on peut penser faire « travailler » les fournisseurs ensemble, outre que d’établir les règles en haut lieu.

J’étais sur l’impression que c’est ce que les programmes de branchements régionaux prônaient dans les dernières années, il faut se questionner sur les limites de ces programmes. Ça m’étonne encore que ça soit un enjeu et qu’on accuse le prédécesseur de n’avoir rien fait.

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Je me suis forcé pour répondre vite et bien, je profiterai de la modernité du médium pour corriger fautes et coquilles par la suite, j’apporterai assurément des nuances aussi, car tout ça est un exercice de nuances et non d’un positionnement inflexible et rigide (si c’était ça, j’aurais un parti politique). :)

(toujours clore par un peu de cynisme.)