Du complexe du couscous au vegan bashing

Tout a commencé comme une blague toute bête sur Twitter. Depuis que je suis végétarienne et a fortiori nouvellement vegan, je m’amuse régulièrement à provoquer mes twittos compatriotes et accepte dignement leurs moqueries. Fair Game. On parle d’une communauté de marocain(e)s et expats majoritairement éduqués, ouverts d’esprit et parfois même drôles qui a un moment débattait tous les vendredis, de manière plus ou moins bon enfant, sur la légitimité — ou pas — de la pomme de terre dans le couscous. Il y avait les #teambtata et les autres qui considéraient que c’était une hérésie de rajouter un féculent à la semoule. De mon côté, en totale libertaire culinaire, anti-recettes, et pro métissages, je m’amusais à défendre toutes les patates, même la douce, et à proposer de temps à autres des variantes vegan de tous nos plats traditionnels. J’allais même jusqu’à poster des « couscous of the day » totalement absurdes et ironiques : salades, plats asiatiques… Ma version de la rfissa, qui est traditionnellement faite avec du poulet en sauce, avait déjà pas mal agité les foules dès lors que le tweet était sorti de mon premier cercle de followers. Mais rien de bien méchant sachant que même Choumicha, véritable icône de la cuisine marocaine, s’était déjà faite gentiment raillée pour avoir réalisé un couscous « vert ». Bon enfant je vous dis. Et puis un jour de janvier enneigé, alors que je venais de rentrer du Maroc et que j’étais en déplacement dans l’Est de la France, je poste une photo de la « tarte orientale » que j’ai achetée chez la Brioche Dorée sur une aire de repos avec pour légende « COUSCOUS VEGAN ». J’avais le choix entre ça et Burger King… On est vendredi, jour sacro-saint du couscous, et cette jolie tarte est composée de tous les éléments qu’on retrouve dans notre plat national : légumes, pois chiches, raisins secs, épices… je me suis dis « tiens, ça va faire scandale ». Pardonnez-moi je ne savais pas ce que je faisais. 24h plus tard, le tweet compte plus de 300 000 impressions — soit 60 fois mon nombre d’abonnés — et un taux d’engagement de plus de 100% quand en général j’oscille entre 2 et 10%, 15 et 25 si le tweet est accompagné d’une photo. Les chiffres ici sont importants pour comprendre l’ampleur voire la démesure de la réaction des twittos, mais le fond est encore plus intéressant. Hormis quelques blagues bien senties avec des photos de salades disant « tiens mange ce burger » ou d’une botte de carotte posant pour « un boeuf bourguignon », c’est une avalanche d’insultes, d’attaques, voire d’appels au viol, qui s’abat sur moi. Je n’avais jamais été exposée comme ça sur les réseaux sociaux. Surtout pas sur un sujet aussi trivial. J’ai pu prendre position par le passé, avoir des discussions houleuses, ou par ailleurs susciter une modeste attention par mon travail, mais jamais dans le contexte d’un (bad) buzz pareil. Une fois le coup de chaud passé — car ce n’est jamais agréable de recevoir une telle violence malgré de toute la distance qu’on peut mettre — j’ai vraiment été fascinée par la réaction des gens, l’importance qu’ils accordaient à ce sujet, le manque de mesure dans leurs propos. Je me suis dit qu’ils étaient soit totalement déconnectés de la réalité, soit que c’était moi qui ne me reconnais plus dans cette époque. On aurait dit un mauvais épisode de Black Mirror x Les Nouveaux Sauvages. En fait, au-delà de la violence, le nombre de réactions, même modérément négatives, était disproportionné. Qu’est ce que ça pouvait leur faire ce que je mettais dans mon couscous ?


Cette histoire me fait vaguement penser à la confrontation de Laura Prioul versus les fans de Saad Lamjarred. Je ne me mettrai jamais dans la position d’une victime ni ne comparerai ma situation au drame qu’a vécu Laura, mais c’est plutôt l’analogie Saad Lamjarred / couscous qui m’intéresse ici. Les deux, dans l’esprit de « ces gens-là », sont des symboles sacrés, immuables, qui font la fierté nationale, et toute remise en question de leur statut serait un crime de lèse-majesté. Laura donc, comme moi à ce moment-là, devions être mises à terre. D’où viennent ces crispations identitaires si fortes ? Est-ce simplement le résultat de la violence doublée de vacuité des réseaux sociaux, quelque soit le sujet, ou la sacralité du couscous est-elle véritablement une manifestation d’une forme de nationalisme malsain et exacerbé ? Pour moi il y a un peu des deux. Je vois même dans le couscous un rapport oedipien, ou l’objet d’une compétition tacite entre toutes les mamans du royaume — voire de la région — que leurs belles-filles n’arriveront de toutes façons jamais à égaler. Demandez à un concitoyen où est ce qu’on peut manger le meilleur couscous, il vous répondra quasi systématiquement « chez ta mère », et pour une fois, ça ne sera pas une insulte. C’est bien le seul point sur lequel le couscous fait l’unanimité. Coïncidence, juste après ma risible débâcle, Valérie Nataf, directrice de la rédaction chez LCI lançait justement un sondage sur Twitter pour déterminer quel pays propose le meilleur couscous. Si sur plus de 5000 votes, le Maroc l’emporte largement face à l’Algérie et à la Tunisie, il est en réalité difficile d’attribuer l’origine de ce plat berbère datant de l’Antiquité à un seul pays. Il existe autant de variantes que de régions, et certains pays comme l’Italie ou le Sénégal ont également leur propre version. En commentaire, on retrouve essentiellement l’attribution du meilleur couscous à « La Mère » et certains excités vont même jusqu’à lui reprocher de chercher à diviser les trois pays. Et pour cause, Le Monde titrait d’ailleurs récemment « Le couscous, arme de réconciliation massive » en faisant référence au « conflit très sous-estimé » qui envenimerait les relations diplomatiques entre les pays du Maghreb. En 2016, l’Algérie avait eu l’audace de vouloir déposer le plat au patrimoine immatériel de l’UNESCO. En mars 2019, le projet devient enfin régional. Pas sure que cela apaise les tensions entre les pro-merguez et les puristes pour autant. Et la France semble être l’épicentre de toutes les crispations.
En effet si mon tweet a pris une telle ampleur, c’est qu’il a atteint les maghrébins de l’hexagone, qui ne font a priori pas parti de mon premier cercle d’amis virtuels. J’ai le sentiment que d’un côté il y a les marocains qui vivent « au pays » et trouvent sur les réseaux sociaux la liberté dont ils manquent. Twitter devient alors une sorte de déversoir régit par un système néo-féodal qui, très bien expliqué par @floatingboat, met en place une nouvelle forme de domination d’influence, soutenue par une éternelle quête de reconnaissance, et boostée par le sentiment de gratification que procurent les notifications. D’ailleurs, les messages de soutien que je reçois se font souvent discrets, en privé, mais la haine, elle, s’étale sur la timeline. De l’autre côté, il y a une partie de la communauté maghrébine de France, constituée des deuxièmes générations + et de ceux qui sont exilés depuis suffisamment longtemps pour développer un attachement névrotique aux traditions de leur pays. À en croire les réseaux sociaux, ceux-là manifestent souvent une sorte de repli identitaire, exprimé par un conservatisme culturel exacerbé. Et puis comme si ce n’était pas déjà suffisamment compliqué, il convient de rappeler que le couscous caracole en tête du classement des plats préférés des Français depuis des années. Ce qui est assez paradoxal lorsqu’on constate le rejet en bloc d’un bon nombre d’autres éléments de la culture arabo-musulmane en France, sans même aller jusqu’à parler des pensées extrémistes zemmouriennes. J’ai été d’ailleurs très amusée quand, dans une grande surface en Espagne, le rayon « produits français » était majoritairement représenté par différentes sortes de couscous, dont la version tomates et herbes de Provence de la marque Typiak. Ce qui est encore plus drôle c’est qu’une bonne partie de Français étaient venus s’insurger et menacer de venger l’offense que j’avais faite à “leur” plat préféré. Appropriation culturelle ? Dans un article du Monde toujours, le sociologue de l’alimentation Jean-Pierre Poulain parle de « transnationalisation », un phénomène qui suppose à la fois la réappropriation et l’exotisation d’un plat, deux tendances qui existent depuis les années 1960, au début de l’industrialisation de la production et de la distribution alimentaire, et dont les réseaux sociaux ne sont qu’un amplificateur.
Autre piste de réflexion justement : les réseaux sociaux ont-il exacerbé notre rapport à la nourriture, au point de la placer plutôt en haut de la pyramide de Maslow, entre le besoin d’appartenance et le besoin d’accomplissement ? Il est évident que parler de ce qu’on mange est aussi une façon de parler de soi, de se présenter au monde, de la même manière que nos vêtements ou la musique qu’on écoute nous positionne. Et pour les marocains, la viande, devenue une obsession, est un puissant marqueur social, quoique relativement récent.
Je ne vais pas mentir, j’adore la bouffe ! J’aime en parler, j’aime partager mes recettes et lire la carte du restaurant en ligne avant de sortir dîner. Mais la conscientisation de mon rapport à la nourriture s’est accompagnée d’une volonté d’inspirer d’autres pratiques, de militer passivement, pour montrer qu’une autre voie est possible, une voie où l’on prend de nouveau le temps de cuisiner, où l’on respecte — dans la mesure du possible — son corps, l’environnement et tous les êtres vivants. On peut penser qu’il y a aussi une dimension d’appartenance là-dedans. J’assume. Je fais plus ou moins partie de la secte des bobos-écolos-vegan, mais mon approche relativise finalement le plaisir très éphémère et égoïste que nous procure la nourriture. C’est tellement plus facile de céder à la tentation d’un burger minute que de penser à sa provenance ou à ses conséquences, ou encore que de se préparer un plat sain. Pire encore ! La malbouffe est devenue tendance ! C’est de la pop culture voyez-vous… On pourrait presque porter un tee shirt Mcdo délavé sans culpabilité, parce que c’est vintage et décalé. Les modèles posent avec des pizzas, Moschino propose un sac en forme de cornet de frites et les donuts roses d’Homer Simpsons flottent sur toutes les piscines en été. Le hashtag #food sur Instagram c’est 250 millions de posts et 1 milliard d’interactions par mois sur Facebook. #couscous culmine honorablement à 936 000 posts à l’heure où j’écris ces lignes.
Le rapport à la nourriture a donc complément été déformé par internet, temple virtuel suprême de l’individualisme où paradoxalement sortir des rangs dérange. Il faut savoir qu’une majeure partie des insultes que j’avais reçues concernaient l’absence de viande dans mon pseudo couscous et l’apposition du terme « vegan ». Si le veganisme et ses variantes sont de plus en plus intégrées et médiatisées, il n’empêche qu’ils ne représentent qu’une minorité. Une minorité de personnes dont le style de vie est très souvent porté par des convictions qui ébranlent la toute puissance de l’Homme omnivore, nourri au grain par le capitalisme et la perpétuation du patriarcat. Au Maroc, lorsque la presse annonce les chiffres de la consommation de viande en 2019–17,3 kg par habitant — c’est à travers le prisme économique en parlant des objectifs et mérites de la filière agricole, chapeautée par l’homme le plus riche du pays qui s’avère aussi être le marocain le plus riche au monde. Comme l’explique très justement Aymeric Caron dans son dernier livre « Utopia XXI », « nous », les vegans pratiquants sommes une sorte de miroir qui renvoie aux autres leurs faiblesses. Car la cruauté envers les animaux n’est plus à démontrer, ni l’inutilité nutritionnelle des produits issus de cette exploitation et encore moins l’absurdité de tout ce système dont notre alimentation représente un rouage crucial. Nous sommes ce constant rappel de la réalité coupable qui génère automatiquement une forme de rejet et d’hostilité. « La végéphobie » est une notion introduite par David Olivier en 2001 pour nommer ce phénomène à l’occasion de la Veggie Pride.
On est vendredi 1er novembre 2019, c’est la journée internationale du veganisme — et la journée hebdomadaire du couscous — et ça m’aura pris près d’un an pour réussir à publier ces lignes. Je ne prétends pas détenir une quelconque vérité absolue mais entends plutôt partager le fruit d’une réflexion autour de sujets interconnectés qui mériteraient d’être discutés avec plus de recul et d’apaisement. C’est ce que je nous souhaite en tous cas ! Happy world vegan / couscous day!