Les CivicTechs, l’avènement de la démocratie 2.0 ?

En cette année d’élections présidentielles et législatives, l’écosystème CivicTech foisonne d’initiatives. De nouveaux outils numériques ayant pour ambition de “dépoussiérer la politique“ naissent régulièrement. Comment s’y retrouver ? On vous emmène faire un petit tour d’horizon des principales initiatives.

Mais commençons par le début, qui se cachent exactement derrière ce mot barbare ?

Les CivicTechs désignent l’ensemble des outils numériques dont l’objectif est d’impliquer d’avantage les citoyens dans la vie démocratique et de faciliter une participation plus large dans la vie publique.

A l’intérieur de la grande famille des CivicTechs, on peut distinguer trois catégories. Les CivicTechs en elles-mêmes ont été créées pour la société civile, pour vérifier, s’informer, et interpeller les politiques. Les GovTechs sont quant à elles créées pour les institutions de la République, afin d’améliorer la transparence de la vie politique. Enfin, les PolTechs sont créées pour les partis politiques et leurs candidats, pour les aider à gérer leur campagne et à mobiliser leur communauté.

Les différents types de CivicTechs

La naissance des CiviTechs

Le mythe originel de la CivicTech, a été écrit par l’argentine Pia Mancini. La politologue a milité dans son pays pour une révolution démocratique par le bas passant par l’appropriation des nouvelles technologies par le peuple. Elle résume le problème par le constat que le numérique a changé nos vies dans tous les domaines, sauf en politique :

« Nous sommes des citoyens du XXIe siècle qui faisons de notre mieux pour faire fonctionner des institutions qui ont été conçues au XIXe siècle et sont basées sur un support d’information qui remonte au XVe siècle. Il est temps de commencer à nous poser la question : quelle démocratie voulons-nous à l’ère d’internet ». (TEDGlobal 2014, Oct 2014)

Avec ses partenaires, elle décide de “hacker le système“ et crée la plateforme DemocracyOS, afin de se présenter à une élection régionale en Argentine sous un nouveau parti, “Le Parti du Net“. Ils ne remportent que 2% des voix, mais l’idée est lancée, et la plateforme est toujours opérationnelle aujourd’hui à travers le monde, elle est également active en France.

Le début de l’utilisation d’internet dans la vie politique a lieu aux Etats-Unis.

A l’origine, ce sont les politiciens qui se sont emparés de la technologie pour faire campagne. C’est le premier pas des PolTechs :

  • en 1998 éclate le scandale de la liaison entre Clinton et Monica Lewinsky. Le “Monica Gate“ prend une telle ampleur qu’une procédure d’empeachment pourrait mettre un terme au mandat du président. Deux entrepreneurs de SF décident alors de créer une plateforme baptisée « MoveOn », afin de mobiliser les électeurs démocrates et soutenir le président dans la tempête.
  • en 2003, le candidat démocrate Howard Dean invente la 1ère campagne numérique de l’histoire en combinant l’utilisation d’une WebTV, d’envois massifs de SMS et de la plateforme “Meetup“ pour mobiliser ses militants.
  • en 2008 Obama utilise le réseau social my.BarackObama.com et révolutionne la manière dont un candidat anime et organise sa communauté de militants, avec notamment NationBuilder. Il est également le 1er à utiliser la puissance du Big Data pour cibler les citoyens utiles à démarcher pour faire gagner ses militants en efficacité : le porte à porte 2.0 est né.

Avec la naissance des réseaux sociaux (Youtube, Facebook en 2004, Twitter en 2006 puis Instagram en 2010), c’est au tour des citoyens de s’emparer du numérique pour organiser la mobilisation lors des printemps arabes en 2010. Les réseaux sociaux ont joué un rôle crucial dans cette “révolution citoyenne 2.0“ : les manifestants ont partagé en direct des photos et des vidéos des manifestations sur Twitter, Facebook, Instagram… afin de donner à voir au monde entier ce qu’il était en train de se passer. C’est le début de la CivicTech.

A Hong Kong, lors de la révolution des parapluies de 2014, les militants pro-démocrates ont également eu recours aux réseaux sociaux afin de se coordonner. L’application mobile Firechat leur a en effet permis d’échapper à la vigilance des autorités chinoises et à la censure.

Petit tour d’horizon de l’écosystème CivicTechs en France

L’écosystème français des CivicTechs est de plus en plus riche, et utilise divers supports (site internet, smartphone, plateforme collaborative, chaîne Youtube). Ces outils s’adressent à des publics spécifiques et poursuivent différents objectifs. Démocratie Ouverte est l’association qui fédère la majorité des initiatives CivicTechs en France, et rassemble ainsi de nombreuses startups, associations, ONG et citoyens engagés dans le renouvellement démocratique.

Infographie : L’écosystème CivicTech en France

Les principaux objectifs des CivicTechs sont :

Les CivicTechs :

1. Améliorer l’information politique, pour permettre aux citoyens de vérifier, de s’informer, et d’interpeller les politiques : le comparateur de programmes Voxe, dont l’objectif est de rendre “simples et intelligibles“ les programmes des candidats ou encore Vérité Politique, l’agrégateur de contradictions, d’erreurs et de promesses non-tenues. L’objectif est ici d’exiger davantage de cohérence et de transparence en plaçant les élus face à leurs contradictions. Il existe également de plus en plus de Youtubeurs politiques (Accropolis, Osons causer, Hugo décrypte, Usule, Datagueule) qui décryptent l’actualité politique à travers des vidéos courtes et ludiques. On assiste également à l’émergence de nouveaux médias comme Le Drenche, un journal citoyen, qui présente un décryptage concis des sujets d’actualité, qui sert ensuite de base aux utilisateurs pour se prononcer dans un sondage organisé par le site à la fin de chaque “débat”. AgoraLab TV propose aux citoyens des “débats télévisés interactifs”, “avec et pour les citoyens”, pour “prendre le pouvoir sur la télé”. Chaque citoyen peut proposer un sujet de débat, contribuer à sa préparation et y participer à la télévision.

2. Outiller le lobby citoyen, avec des initiatives comme Civocracy, Make.org, Avaaz, Vote Pollux, une application Android facilitant la consultation des jeunes, ou encore le plus connu Change.org, le site de pétitions en ligne (140 millions d’utilisateurs dans le monde), connu notamment pour le succès de la pétition contre la loi Travail, signée par 1,3 million de personnes.

3. Faciliter les décisions collectives, afin de faire émerger l’intérêt général en permettant aux citoyens de partager leurs idées et de voter pour celles qu’ils préfèrent grâce à Stig, Assembl et les pionniers de Democracy.OS de Pia Mancini.

4. Améliorer la représentation des citoyens, et les pousser à s’engager, et à représenter un mouvement citoyen aux prochaines élections législatives. C’est le but recherché par laprimaire.org, #MaVoix, Le Sénat Citoyen ou encore GOV.

Les PolTechs

5. Outiller les campagnes politiques, avec des outils qui révolutionnent la manière dont un politicien anime et organise sa communauté de militants, et cible les citoyens utiles à démarcher. Aujourd’hui, l’utilisation d’un outil comme Nationbuilder, DigitaleBox ou celui de Liegey Muller Pons est indispensable pour les candidats aux élections.

Les GovTechs

6. Co-construire les politiques publiques, en faisant participer les citoyens aux prises de décisions, avec des projets comme le Budget Participatif, Bulb in Town, Dans ma Rue (pour prendre soin de l’espace public), Parlement et Citoyens (pour faire la loi différemment), Fluicity (pour co-construire les projets à l’échelle de la ville).

7. Favoriser la transparence du gouvernement et contrôler les élus, en rendant les données concernant l’activité et les rémunérations des élus accessibles à tous, avec des plateformes comme Etalab, nosdeputes.fr, nossénateurs.fr, la fabrique de la loi, ou à plus grande échelle l’association Transparency International.

Une “mise à jour“ de la démocratie ?

Comme on peut le constater, l’écosystème CivicTech français est en pleine effervescence. Le principal obstacle à l’avènement de cette “démocratie 2.0“ est de toucher un nombre suffisant de citoyens à travers toute la France. On constate aujourd’hui que ces technologies restent pour l’instant très élitistes, et que le grand public reste encore imperméable à ces pratiques. Les CivicTechs nécessitent une action des citoyens, une volonté d’aller chercher l’information et de vouloir agir, être au courant de ce qu’il se passe dans ce petit monde fermé, ça se mérite !

Se pose aussi le problème de leur efficacité, n’est-il pas un peu utopique de se dire que les citoyens peuvent faire de la politique par le bas et influencer les élus ? On en revient au problème de la déconnexion entre les politiques de métiers et les profanes, et à la défiance qui en résulte. Comment convaincre les français que les technologies leur redonnent du pouvoir ? L’une des solutions semblerait être d’encourager les élus eux-mêmes à s’impliquer dans ce mouvement profond de transformation de la pratique démocratique.

Car si les CivicTechs remettent en question le rôle du citoyen, c’est également le cas de celui de l’élu. En effet à l’occasion des législatives de juin 2017, la plateforme citoyenne #MaVoix propose de “hacker l’Assemblée Nationale en faisant élire des citoyens volontaires, formés et tirés au sort, qui voteront pendant 5 ans sur toutes les lois comme leurs électeurs le décideront“. Cette initiative a donc pour objectif de changer la nature même du mandat des élus, qui d’un mandat représentatif, deviendrait mandat impératif. En effet dans notre régime démocratique, les électeurs votent pour le candidat dont le programme reflète le mieux leurs aspirations et leurs valeurs. Cependant une fois élu, le gagnant peut toujours changer d’avis lors du vote. Les élus issus de #MaVoix au contraire, ne seront que les exécutants du vote qui aura eu lieu en amont sur la plateforme.

Ainsi cet exemple montre bien que les CivicTechs ne sont pas qu’un ensemble d’outils numériques mis à disposition du citoyen, mais qu’elles posent véritablement la question du projet politique que les citoyens veulent voir émerger à l’heure du numérique.

Les CivicTechs ont donc pour objectif de faire entrer la société dans une ère de démocratie participative, où les citoyens co-construisent la vie publique. Cependant il convient de ne pas négliger le fait que ce sont avant tout des outils, permettant de donner un nouveau dynamisme à des moyens d’action traditionnels devenus inefficaces, à l’image de la pétition (change.org) ou du porte-à-porte (cabinet LMP). Ainsi c’est avant tout l’usage que l’on fait de ces CivicTechs qui détermine si elles redonnent véritablement du pouvoir au citoyen.