Interrogatoire fictif

Vous défendez un jeune (jeune relativement), toxicomane au dernier degré, interpellé, mais ça n’a pas d’importance, pour des faits de vol, de détention d’arme, d’usage de stupéfiant et d’outrage à agent.

Votre client, manifestement en état de manque, vous hurle en vous tenant le bras : “Vous allez me sortir de là, Maître ?” Vous savez qu’il n’y pas grand-chose à sortir, l’enquête trop bien ficelée, 18 pages de casier judiciaire, les faits sont reconnus, le trouble à l’ordre public incontestable. Vous savez que vous ne servez presque à rien. Vous ne savez pas encore à quel point.

A l’audience, la Présidente murmure des questions que votre client n’entend pas. A chaque question, il se retourne vers vous “qu’est-ce qu’elle dit”, vous répétez la question. La Présidente continue de marmonner dans sa barbe, alors vous lui dites : “Madame la Présidente, mon client n’entend pas vos questions.” Elle souffle, la Présidente, mais tout de même, consent à élever un peu la voix.

Ensuite, elle se met à lui poser des questions vachement techniques à votre client, sur l’exécution de sa peine précédente, que vous-même, n’étant pas encore spécialiste des questions d’exécution de peine, n’êtes pas certain de comprendre. Et votre client : “je comprends pas ce qu’elle dit.” Vous répétez à la Présidente : “mon client ne comprend pas ce que vous dites.”

Visiblement excédée, elle veut bien répéter sa question mais exactement dans les mêmes termes. Elle ne sait pas que les mêmes causes produisent les mêmes effets.

Vous êtes énervé. Vous avez chaud. Vous avez soif. Porter une robe d’avocat quand il fait chaud, vraiment, c’est horrible. Vous dites : “Madame la Présidente, pouvez-vous adapter votre langage à Monsieur ? Vous voyez bien qu’il ne comprend pas ce que vous dites.”

La Présidente lève la tête et, une fois n’est pas coutume, se met à crier : “Pardon Maître, vous pouvez répéter ?”

Vous répétez : “Je dis que vous devez adapter vos questions au niveau socio-culturel de mon client qui comme vous pouvez le constater n’a pas été longtemps à l’école.”

Alors la Présidente demande comment vous pouvez manquer de respect au Tribunal à ce point. Le Procureur ajoute même : “Oui, Madame la Présidente, c’est inadmissible.” En liesse, la Présidente demande alors si vous voulez “créer un incident”, si ce que vous voulez c’est qu’elle appelle le Bâtonnier.

Vous dites que vous ne voulez ni créer un incident, ni manquer de respect au Tribunal, vous répétez son devoir de se faire comprendre de celui qu’elle a à juger.

Vous dites qu’elle peut appeler le Bâtonnier si elle veut.

Elle souffle. Il fait trop chaud, elle n’appelle pas le Bâtonnier. Le Procureur hoche du bonnet.

Le cirque continue encore un peu.

8 mois fermes avec mandat de dépôt.

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