Reconversion : Yoko et le Bus à Grosses Roues.
Contexte : Yoko m’est venue à l’esprit en écoutant les histoires des 50 reconvertis professionnels que j’ai rencontrés pour écrire le guide Le Manuel de l’Affranchi.
Résumé : Yoko est une jeune fille qui embarque dans le Bus à Grosses Roues pour grimper plus vite dans l’Escalier de la Réussite. À mesure qu’elle avance sur ce chemin, qui est de plus en plus rapide et fatiguant, elle réalise que d’autres escaliers existent…
Chapitre 1 : Yoko embarque.

“Yoko : Admise” : son frère en crève de fierté.
La persévérance a payé.
La chance a peut-être joué.
En tout cas, le résultat est là : Yoko l’a. Lundi, elle embarquera.
Lundi, tout est comme on le lui avait promis : le Bus à Grosses Roues est là.
C’est la première fois qu’elle le voit, bien qu’on le lui décrit depuis si longtemps.
Yoko est impressionnée par ses dix flancs blancs modulables et ses roues immenses. Le Bus à Grosses Roues est réputé pour être capable de grimper le dangereux Escalier de la Réussite plus vite que la plupart des autres bus. Les gens répètent souvent qu’il est capable d’emmener “loin devant”. Yoko ne se sent pas encore pleinement rassurée, mais elle est assurément impressionnée.
Elle observe ses futurs compagnons de route : ils lui ressemblent un petit peu — en tout cas, ils ont le même âge qu’elle. Cependant Yoko remarque cependant qu’ils ont moins l’air fasciné qu’elle, et elle se demande pourquoi. Ils ont peut-être déjà vu des photographies du Bus à Grosses Roues, ou peut-être qu’ils l’ont même déjà vu en vrai en y accompagnant une grande soeur ou un ami plus âgé.
Yoko se dit alors qu’elle ferait mieux de ranger ses grands yeux étonnés sous ses paupières : elle n’a pas envie qu’on la prenne pour une novice, d’autant que la rumeur dit que les meilleurs sièges sont réservés aux passagers les plus affirmés.
À neuf heures du matin, tout le monde entre et prend place dans le Bus. Finalement, le choix des sièges est libre, Yoko se sent un peu rassurée. Elle aperçoit une fille à l’air timide au fond du Bus, elle marche jusqu’à elle et s’assoit à ses côtés. Comme Yoko est timide aussi, les deux filles échangent simplement un léger sourire gêné. Yoko se dit qu’elles deviendront sans doute amies.
À dix heures du matin, le Bus à Grosses Roues se met en route. Il est assez bruyant — à cause du moteur sans doute. Yoko ressent un petit pincement au coeur, et elle se demande pourquoi. Elle craint peut-être un peu que le Bus ne l’emmène trop loin de ses amis qui ont embarqué dans d’autres bus. Ou peut-être qu’elle craint de ne pas être déposée assez haut dans l’Escalier de la Réussite — ce qui l’obligerait à marcher longuement une fois descendue du Bus. Voilà une idée terrifiante pour Yoko.
Au bout d’un moment, Yoko remarque que le paysage extérieur n’est pas visible. Il semble bien y avoir de grandes fenêtres, mais des rideaux fermés les cachent.
Le temps avance avec une certaine facilité, à peu près au rythme du Bus. Au bout de quelques jours, Yoko et sa voisine commencent enfin à discuter. Au bout de quelques jours encore, d’autres passagers se joignent à la conversation. L’ambiance du Bus est agréable et Yoko s’y plaît. Elle se sent encore un peu plus rassurée qu’au début du trajet.
De temps en temps, des passagers plus âgés, appelées PrPoint, se lèvent de leurs sièges et viennent crier des informations importantes dans telle ou telle allée du Bus. Les informations partagées par les PrPoint sont pensées pour aider les passagers à continuer à grimper l’Escalier de la Réussite une fois que le Bus les aura déposés au sol. Yoko apprend ainsi que le paysage extérieur est notamment fait de monts, de vallées, et de volcans. Yoko apprend aussi qu’il existe des moyens de transport autres que la marche ou le bus dans le paysage extérieur. Elle doit apprendre à les utiliser et à les employer aux bons moments.
Certains PrPoint soutiennent, toujours en criant, que le Bus à Grosses Roues lui-même prend de la vitesse si les passagers se montrent attentifs pendant leurs partages d’information. Beaucoup de passagers sont pourtant dissipés : certains affirment qu’ils n’auront pas besoin de ces informations pour grimper l’Escalier une fois hors du bus.
La plupart du temps, le parcours est assez calme, mais dans de rares moments, le Bus est secoué par un élément qui perturbe son parcours sur l’Escalier. Malgré la fameuse capacité d’amortissement des Grosses Roues, il arrive parfois que le chemin soit sinueux, accidenté, ou venteux. Généralement, après une succession inhabituellement longue de secousses, une pause surprise est organisée pour calmer les éventuels esprits troublés. Le Bus s’arrête alors et les passagers peuvent en sortir et se rendre au cinéma ou au restaurant. Comme pendant les pauses déjeuner, le droit est accordé de s’éloigner un peu, à condition de rester attentifs aux appels au retour au Bus. Yoko ne s’éloigne jamais très loin.
Au bout de plusieurs dizaines de semaines, le Bus s’apprête enfin à grimper la première marche de l’Escalier. Des règles sont alors énoncées par les PrPoint et précisent les rumeurs des derniers semaines : seuls les passagers qui se rappellent suffisamment bien des informations partagées par les PrPoint auront le droit de rester dans le Bus et d’accéder ainsi à la première marche. Si un passager propose des réponses trop erronées, il sera éjecté du présent Bus et devra atteindre le prochain Bus à Grosses Roues, qui met parfois de longs mois à arriver. Quand les erreurs d’un passager sont ridiculement nombreuses, il peut même se voir refuser définitivement tout accès aux Bus à Grosses Roues, et il lui faudra alors se rabattre sur un bus classique, moins réputé, plus lent et moins sûr.
Voilà une idée terrifiante pour Yoko. Comme elle a passé de plus en plus de temps à discuter avec son amie timide et les passagers des sièges alentours, elle a été de moins en moins à l’écoute des interventions des PrPoint. Le jour du passage de la première marche, elle doit donc se concentrer fortement pour se remémorer des informations tantôt transmises.
Finalement, elle parvient de justesse à conserver sa place dans le Bus et passe ainsi l’ascension de la marche aux côtés de la plupart de ses camarades. Les autres sont éjectés dans le paysage extérieur.
Une fois passée la première marche, Yoko remarque que le rythme du Bus s’accélère nettement. Elle se dit que c’est tant mieux : à cette vitesse les passagers seront peut-être déposés plus tôt ou plus loin que prévu. En contrepartie, les secousses sont un peu plus importantes, et les pauses se raccourcissent légèrement, y compris les pauses déjeuner.
Pendant les mois qui suivent, le Bus passe encore une deuxième marche, puis une troisième. Les journées passent et se ressemblent, à part qu’elles se déroulent de plus en plus rapidement.
Chapitre 2 : Yoko rencontre une Autruche.

Passée la troisième marche, un défi particulier est lancé aux passagers : elle consiste à passer plusieurs jours hors du Bus.
Yoko avait vaguement entendu parler de cette épreuve : la consigne est de grimper rapidement l’Escalier par ses propres moyens pour retrouver à temps le Bus à Grosses Roues. Le point de rendez-vous est fixé bien plus haut, et le Bus n’y attendra les passagers que quelques heures puis reprendra la route sans les retardataires. Le choix du contenu de l’expérience hors du Bus est sous la responsabilité du passager lui-même. Tout est autorisé. Courir, marcher, ramper, demander de l’aide à d’autres personnes qui se trouvent sur l’Escalier, emprunter des raccourcis, monter sur une moto, voler sur le dos d’une colombe ou d’un aigle, tout. Certains passagers décident de faire le trajet à deux ou trois pour s’entraider. La plupart partent seuls.
Yoko, curieuse d’explorer différentes voies, décide de partir seule. Elle prévoit alors de s’amuser à s’aider tour à tour d’une moto, des ailes d’un oiseau — quel qu’il soit — et de prendre le temps de marcher de temps à autre, comme elle aime bien marcher.
Dès son deuxième jour de cheminement, Yoko aperçoit un peu plus loin un groupe d’individus plus âgés qu’elle. Elle remarque qu’ils ont tous des postures et vêtements similaires — un peu comme s’il s’agissait d’une dizaine de frères jumeaux. Malgré leur air étrange, Yoko prend son courage à deux mains et va vers eux pour leur demander conseil. Ils lui expliquent alors de plusieurs façons différentes qu’ils se trouvent ici plus bas que leur place habituelle dans l’Escalier parce que leur travail exige ce type de voyages de façon récurrente (cela leur tenait manifestement à coeur de préciser qu’ils sont habituellement placés plus haut dans l’Escalier). Ils ajoutent qu’ils sont donc habitués à effectuer le trajet que Yoko doit réaliser, et qu’ils connaissent le meilleur moyen pour arriver rapidement à son point de rendez-vous. Yoko leur coupe alors un peu la parole pour leur exposer son idée de combiner plusieurs moyens de transport pour pouvoir arriver au Bus à temps tout en découvrant plusieurs moyens de transport. Les faux frères jumeaux se regardent alors entre eux l’air effaré. L’un d’eux explique à Yoko qu’elle ira beaucoup plus vite si elle s’en tient à un seul moyen de transport, et qu’elle en devient spécialiste. Yoko commence à douter de pouvoir vivre autant d’expériences qu’elle l’aurait voulu, elle est déçue.
Elle décide de suivre les conseils avisés de ses aînés. Elle les remercie et continue son chemin sur le sable chaud de l’Escalier pentu. Il lui reste donc à choisir son moyen de transport.
Yoko se tourne d’abord vers la moto, comme elle aime bien sentir le vent sur son visage. Elle s’approche d’une moto qui semble avoir été abandonnée par une autre personne sur le bord de la route. D’abord enchantée par sa trouvaille, elle prend rapidement peur en réalisant qu’elle manque de connaissances mécaniques pour devenir spécialiste de la moto suffisamment rapidement. Que pourrait-il bien se passer si la moto tombait en panne et qu’elle se retrouvait seule au milieu de l’Escalier sans maîtriser aucun autre moyen de transport capable de l’emmener au point de rendez-vous du Bus ? Voilà une idée terrifiante pour Yoko.
Yoko décide alors de continuer son chemin par le moyen de la course à pieds — qui est plus sûr — et de se spécialiser dans cette pratique. Évidemment, elle ne pourrait plus continuer son chemin seule, puisque les coureurs n’avancent que par groupes de personnes.
Se remémorant les conseils d’un PrPoint, Yoko se met alors à attendre le doigt levé sous un panneau d’attente lui-même abrité par un arbre. L’attente du recrutement dans un groupe de coureurs est une pratique qui demande de l’attention, de la discipline, et de la rapidité. Yoko reste ainsi concentrée et disciplinée, le doigt levé, sous le panneau, sous l’arbre.
À peine vingt-neuf heures plus tard, le chef d’un groupe de coureurs apostrophe Yoko de la main. C’est le signe qu’elle est acceptée.
Yoko se met immédiatement à courir derrière le groupe pour rentrer dans leurs rangs, le sourire aux lèvres. Elle se dit qu’elle a de la chance : la rumeur dit que certaines personnes attendent des semaines entières avant d’être apostrophées.
Les coureurs courent à un rythme effréné. Tant mieux, se dit Yoko : elle arrivera à temps au point de rendez-vous. Déterminée à montrer sa capacité de rapidité, Yoko imite rapidement la cadence de course de sa nouvelle équipe. Un bond, deux bonds, trois bonds, quatre bonds, cinq bonds, six bonds, sept bonds, respiration. Un bond, deux bonds, trois bonds, quatre bonds, cinq bonds, six bonds, sept bonds, huit bonds, respiration. Et ainsi de suite.
De temps en temps, elle voit le chef du groupe se retourner, sans doute pour voir si elle parvient à s’adapter à leur rythme. Dès qu’il se retourne, elle accélère sa cadence. À un moment, il lui semble que le chef lui envoie un sourire, ce qui lui donne de l’énergie supplémentaire.
Au bout de quelques jours, Yoko réalise qu’il y a à ses côtés d’autres coureurs de son âge, sans doute arrivés eux aussi tardivement dans le groupe. Ils semblent eux aussi friands des sourires du chef. Yoko remarque aussi qu’à chaque fois que le chef lui envoie un sourire, certains de ses camarades lui envoient des regards noirs au même moment.
À un moment, Yoko réalise que l’un d’entre eux continue de lui envoyer des regards noirs même quand le chef ne lui a pas sourit depuis plusieurs jours. C’est un affreux garçon à la chemise violette. Il s’essouffle légèrement plus vite que Yoko mais trouve toujours un moyen de reprendre son souffle en se faisant discrètement porter par tel ou tel membre de l’équipe — ce que Yoko n’a encore jamais osé demander.
Un jour, Yoko baisse volontairement le rythme pour pouvoir se reposer un peu et sentir le vent sur son visage. Elle se dit qu’elle rattrapera son retard le lendemain.
Au moment où elle ralentit, elle sent sur elle la pensée moqueuse du garçon à la chemise violette. Elle choisit de l’ignorer.
Aïe !
Yoko s’emmêle les doigts du pied droit dans une chaîne lourde au bout de laquelle se trouve un gros médaillon jaune. Regard du garçon à la chemise violette. Yoko ralentit de beaucoup son rythme pour pouvoir ramasser le médaillon empêtré dans son pied. Le garçon à la chemise violette ralentit aussi. Yoko se met quasiment à marcher pour mieux observer le curieux collier, quand le garçon à la chemise violette le lui arrache brutalement des mains.
Yoko ne l’avait pas vu arriver, et elle est agacée. Le garçon a l’air de précisément savoir ce qu’il fait. Après qu’il a frotté deux ou trois la médaille, la voilà qui s’emballe. Elle vole quelques secondes dans les airs avant de se dérouler pour se transformer en un curieux tableau blanc et volant. Yoko est médusée. Elle et l’affreux garçon sont désormais à l’arrêt.
Manifestement, le tableau s’adresse à lui. Des lettres noires apparaissent pour le questionner. “Que veux-tu ?”
Le garçon répond à voix haute et distincte sans prendre le temps de la réflexion, comme s’il s’attendait à cette question, et comme s’il avait prévu sa réponse : “Arriver plus vite le plus haut possible de l’Escalier de la Réussite”. Après un court silence, il ajoute un discret “S’il-vous-plaît”.
Yoko est furieuse en entendant sa réponse : elle se dit que s’il ne lui avait pas arraché le médaillon des mains, elle aurait pu s’éviter plusieurs années de course, de Bus, et à nouveau de course !
Bon, cela dit, elle se dit aussi qu’elle n’aurait sans doute pas eu l’idée de donner une telle réponse, elle aurait sans doute simplement demander plus d’air frais. Elle s’en veut d’ailleurs pour son manque de vision, qu’un PrPoint lui a déjà reproché.
Le Tableau efface alors ses lettres noires et affiche deux nouvelles phrases :
“Option 1 : recevoir une moto avec un manuel d’instructions. Option 2 : être projeté directement au plus haut possible de l’Escalier pour toi, en acceptant en contrepartie d’être vieilli de dix ans.”
Yoko arrête d’abord de penser : elle est interloquée par cette drôle de situation et veut savoir ce qu’en dira le garçon. Puis elle se remet à penser : elle hésite à dire au Tableau que c’est elle qui avait initialement trouvé le médaillon et que c’est donc elle qui mérite la moto et le manuel d’instructions. Mais elle n’ose pas parler.
Le garçon réfléchit toujours. Le Tableau attend. Après quelques secondes, le garçon pose une question au Tableau. “Est-ce que les deux options me permettent de conserver la totalité de l’argent que j’ai dans mon portefeuille ?”. Le tableau écrit “Oui” en-dessous des deux phrases.
Le garçon répond : “Option 2”. Puis il disparaît, le Tableau aussi.
Yoko est sous le choc.
Elle ne savait pas que les individus pouvaient ainsi brutalement disparaître. Elle ne savait pas non plus qu’il était possible d’être projeté dans le temps, et elle se demande s’il conservera son visage. Surtout, elle ne s’attendait absolument pas à cette réponse : le garçon à la chemise violette vient d’accepter d’abandonner dix ans de temps de vie pour arriver plus vite en haut de l’Escalier.
Désormais trop loin de son équipe, Yoko passe quelques jours à marcher et à penser à la scène à laquelle elle vient d’assister. Certes, arriver au plus haut de l’Escalier est le but du jeu, mais cela reste un jeu, n’est-ce pas ? Y a-t-il des jeux qui méritent de sacrifier tout ou partie de sa vie pour en devenir victorieux ? Yoko marche et pense pendant des jours sans voir le temps s’écouler. Le vent est doux.
À un moment, le Bus à Grosses Roues apparaît sous ses yeux : elle avait sans doute pris bien plus d’avance qu’elle ne le pensait grâce à son équipe de course. Le point de rendez-vous avec le Bus est prévu pour dans plusieurs jours, mais il contient déjà beaucoup de passagers. Yoko s’y installe. Son amie timide est là. Elle lui explique qu’elle est arrivée à dos de colombe il y a quelques jours puis qu’elle s’est reposée dans la plaine attenante en attendant.
Après avoir hésité un peu, Yoko lui raconte à son tour son expérience et la scène du garçon à la chemise violette. Sa voisine est interloquée, et dit à Yoko : “Ce garçon est une Autruche”. Elle lui précise ensuite : “Il a préféré ne pas vivre plutôt que de vivre pleinement les bons et les mauvais événements de l’Escalier, c’est une Autruche. Il passe à côté de moments merveilleux”.
Yoko se sent rassurée par les réflexions de son amie et se dit qu’elle a eu de la chance de l’avoir rencontrée grâce au Bus.
Chapitre 3 : Yoko réalise qu’elle est elle aussi une Autruche.

Au moment où le Bus doit repartir, la quasi totalité des passagers est arrivée. Seules quelques personnes ne sont pas là. Le Bus à Grosses Roues repart.
Les conversations sont mouvementées : chacun veut raconter les découvertes faites lors de cette première expérience hors du Bus. Certains se vantent d’avoir réussi à monter très haut dans l’Escalier et d’avoir dû redescendre pour rejoindre le Bus. D’autres racontent avec humour qu’ils ont été maladroits au moment d’utiliser tel moyen de transport ou de rejoindre tel groupe. Il y en a aussi qui s’énervent en revivant des querelles d’équipe et leur rencontre avec des personnalités similaires à celle du garçon à la chemise violette.
Personne d’autre en revanche ne parle de médaillon ni de Tableau. Yoko et sa voisine décident de ne pas en parler — notamment parce qu’elles sont timides et qu’elles n’aiment pas prendre la parole devant plusieurs personnes. Yoko remarque que certains passagers ont un style vestimentaire différent depuis qu’ils sont remontés dans le Bus — comme s’ils avaient gardé sur eux les uniformes qui leur ont été donnés pendant leurs expériences dans le paysage extérieur. En fait, tout le monde a l’air un peu changé. Il y en a qui semblent avoir été confortés dans l’image qu’ils se faisaient de l’Escalier. D’autres en ont été déçus : ils s’attendaient à un Escalier plus facile à monter, ou plus agréable à regarder. Il y en a aussi qui ne s’attendaient pas à grand chose. Parmi eux, certains ne savent d’ailleurs toujours pas quoi en penser.
De ce que Yoko comprend, il ne reste plus que quelque temps à passer dans le Bus, puis elle ne sait pas trop ce qu’il adviendra. Elle se tourne vers son amie timide pour lui demander son avis sur la question, mais un grand silence s’installe dans le Bus et les empêche de discuter.
C’est le Directeur du Bus qui fait son apparition pour la première fois devant les passagers. Yoko est étonnée. Elle avait oublié l’existence du Directeur, alors même que c’est lui qui décide de la sélection et de la trajectoire du Bus et des passagers. De longs plis sur sa joue droite laisse penser qu’il a peut-être passé un long moment allongé dans un lit dans la petite cabane opaque et biscornue accrochée au Bus. Yoko comprend qu’il vient justement crier devant tous les passagers pour répondre aux questions qu’elle s’apprêtait à poser à son amie timide. Elle se dit qu’il tombe à pic.
“Chers passagers, chers PrPoint ! Vous avez été admirables depuis que vous avez été admis dans le Bus à Grosses Roues. Vous avez passé chaque marche avec brio et sans vous faire éjecter. Bravo !
Vous venez aussi de vivre une expérience extraordinaire hors du Bus à Grosses Roues. C’était là un avant-goût du quotidien que vous aurez quand nous nous quitterons et que vous devrez continuer à grimper l’Escalier sans le Bus à Grosses Roues, sans les PrPoint, et sans moi. D’ici là, grimpons une toute dernière marche ensemble, dans l’efficacité et la bonne humeur ! Soyez vifs ! Je sais que vous en êtes capables. Busyes !”.
Puis le Bus s’arrête brutalement, et le directeur rentre à nouveau dans sa cabane. C’est déjà l’heure de la pause déjeuner.
Les passagers se ruent vers la sortie. C’est la première fois que tout le monde sort aussi rapidement du Bus. Aujourd’hui, tout le monde est forcé d’aller au même restaurant pour déjeuner. Yoko hâte le pas et suit la foule. Elle comprend que le Bus doit aller plus vite pour atteindre la prochaine marche à temps, et chacun est invité à l’aider en ce sens en prenant désormais des pauses plus courtes.
Quelques minutes plus tard, les passagers finissent leur soupe en quatrième vitesse. Ici ou là, certains s’en renversent sur le pull ou la chemise. Il est déjà temps de rentrer, Yoko s’apprête à débarrasser son bol mais on la tire par le bras : ils n’ont pas le temps de débarrasser aujourd’hui.
Les places du Bus sont mélangées, il faut simplement s’asseoir le plus rapidement possible. Le nouveau voisin de Yoko est plus bavard que son amie timide. Il parle de la soupe qu’il a renversée sur son pull, puis de son expérience hors du Bus qui l’a manifestement réjoui, il parle aussi de la chance qu’il a d’avoir déjà trouvé le moyen de transport qui l’aidera à continuer à grimper l’Escalier une fois que le Bus les aura déposés au sol.
En entendant ces mots, Yoko s’angoisse à l’idée de ne pas avoir de moyen de transport défini pour le jour de sa sortie du Bus. Sa formation en course à pieds n’a pas abouti, et la marche à pieds est certainement trop lente.
Puis les paupières de Yoko se ferment, puis se rouvrent : le temps de la sieste est lui aussi raccourci.
Le Bus s’arrête : c’est l’heure de la pause déjeuner. Sortie brutale. Pâtes au fromage, gobées. Remontée rapide. Nouveau voisin. Discussion brève. Partage d’informations par un PrPoint. Paupières fermées, ouvertes. Arrêt. PrPoint. Pause déjeuner. Haricots vert. Remontée. Voisin. Paupières fermées, ouvertes. PrPoint. Pause déjeuner. Poisson. Regard. Regard.
Alors que les passagers commencent et finissent d’enfourner du poisson dans leur bouche, Yoko aperçoit le serveur du restaurant. Des longues boucles noires cachent mal ses yeux doux. Il a de la musique dans les oreilles, et un balai dans la main : il nettoie le sol de l’entrée que les passagers viennent de salir. Son geste est lent et léger. Il a l’air apaisé.
Yoko est fascinée et oublie d’arrêter de le regarder pour manger. Elle se lève et va vers lui. Il enlève la musique de ses oreilles pour l’écouter. Yoko bafouille et s’excuse pour la saleté. Elle lui rappelle aussi que le sol sera sans doute à nouveau sale quand les passagers du Bus finiront de manger et repasseront par là. Comme il sourit mais ne répond pas, Yoko continue de parler pour lui demander comment il est arrivé sur cette marche de l’Escalier. Le serveur continue à sourire, et répond qu’il travaille pour cette marche, et qu’il est arrivé par un autre escalier.
Yoko est interloquée.
Elle ne savait pas qu’il y avait un autre escalier, et est très étonnée que personne ne le lui ai jamais dit. Pourquoi ne le lui avait-on jamais dit ? Ou peut-être le lui avait-on déjà dit ? Où peut bien se trouver cet escalier ?
Quand Yoko ouvre la bouche pour le lui demander, quelqu’un lui prend violemment le bras. Elle ne parvient pas à voir le visage de son agrippeur. Les passagers s’engouffrent dans l’entrée d’une façon si dense que toute la lumière du jour semble y être absorbée. Yoko se débat dans l’espoir de s’extirper du mouvement et de retrouver le garçon de l’autre escalier pour continuer à échanger avec lui.
Trop tard, l’appel à rentrer au Bus sonne et Yoko se laisse porter jusqu’à lui. Elle s’assoit alors sur un siège à côté d’une fille qui a un visage similaire au sien.
Yoko se sent énervée, et fatiguée par ce rythme. Elle est pourtant habituée à faire plusieurs choses dans une même journée depuis longtemps, même bien avant d’entrer dans le Bus. Plus jeune, elle aimait tellement faire beaucoup de choses en une journée que ses parents l’avaient autorisée à pratiquer quatre activités différentes le mercredi après-midi pour qu’elle y dépense toute son énergie : le chant sous-marin, les balles carrées, le dessin de grands objets, et la danse électrique. Quand elle rentrait le soir, elle n’était toujours pas fatiguée : elle parlait toujours aussi rapidement et faisait toujours autant de blagues. En repensant à ces vieux souvenirs, Yoko se demande alors si, une fois sortie du Bus, le rythme se calmerait et lui permettrait par exemple de danser ou de dessiner à nouveau de temps en temps.
Puis Yoko fait discrètement rouler ses yeux vers sa voisine : elle semble regarder à travers une petite fente du rideau fermé. Comme elle lui ressemble, Yoko se demande si ses pensées ressemblent aussi aux siennes.
Quel est l’escalier du serveur ? D’où part-il ? Pourquoi personne ne parle jamais de l’autre escalier ? Y a-t-il plusieurs autres escaliers ? À quoi ressemblent les passagers des autres bus ? Sont-ils tous aussi doux que le serveur ? À quel rythme déjeunent-ils ? Est-ce que le poisson d’aujourd’hui était bon ? Est-ce que c’est le serveur qui prépare à manger ? Tous les escaliers mènent-ils au même endroit ? Ou y a-t-il plusieurs destinations possibles ? Où va ce Bus ? Et pourquoi ? Puis les paupières lourdes de Yoko se ferment.
Chapitre 4 : Yoko rêve d’un autre escalier.

Sous ses paupières, un monde inconnu et effrayant se met en place et commence rapidement à s’agiter. Sous ses pieds, la terre est noire et poussiéreuse. Yoko regarde au loin: ce paysage morne s’étend à perte de vue, plat, sans relief ni colline, sans abri ni refuge.
Sous sa main droite, quelque chose appuie contre le centre de sa paume : une feuille verte. La longue et puissante tige qui l’attache au sol semble croître à la vitesse de la lumière, et dessine un trait vert vif dans cette infinie étendue de noir.
Yoko retire brutalement sa main et recule. Une autre, deux autres, trois autres tiges sortent du sol. Bientôt, les sorties de tiges se multiplient sur sa droite. Elles poussent la terre et s’allongent vers le ciel à une rapidité fulgurante. Un rideau de lignes finit par se former à droite de Yoko, puis le mouvement se calme.
D’un coup, Yoko se sent secouée. Ses pieds et ses jambes tremblent ostensiblement sous ses hanches apeurées. Les tiges aussi paraissent subitement moins solides sur leurs appuis : elles se mettent à balayer lentement l’air à droite puis à gauche. Yoko comprend que le sol a commencé à vibrer sous les tiges. Elle recule encore.
Sous le rideau de tiges vertes, encore un peu sous la terre, un disque de bois foncé, immense, mal dessiné, tout en relief brut et chaotique, apparaît progressivement.
Toutes les tiges y sont attachées, et sont à nouveau poussées vers le ciel à mesure que le disque de bois émerge lui-même du sol. L’énorme cylindre sort finalement du sol, s’étend, et s’impose, haut et majestueux. C’est un tronc d’arbre immense, comme infini, qui vient de prendre forme à côté de Yoko. Les feuilles vertes et leurs tiges sont restées accrochées tout en haut de sa cime, Yoko ne les aperçoit même plus d’en bas.
Elle regarde autour d’elle : des milliers d’autres troncs d’arbres infinis l’entourent désormais, impérieux et nets. Ils ne laissent place ni à la lumière ni à l’horizon. Yoko ne savait pas où elle était ni où elle allait, et là voilà pourtant perdue. Plus elle regarde autour d’elle, plus une idée envahit son esprit : trouver son chemin.
Yoko a un peu froid, et trébuche dès son premier pas. “Toujours marcher droit” : pour trouver sa voie, Yoko décide de suivre ces mots qu’elle a souvent entendus.
Si des ronces sont particulièrement tranchantes sur sa route, elle continue tout droit et écorche ses genoux. Si la voie a l’air plus dégagée à sa gauche, elle continue tout de même tout droit. Cela étant, Yoko serait sans doute prête à changer de trajectoire si un signe quelconque le lui suggérait.
Les premières heures passent et se ressemblent. De temps à autre, Yoko regarde vers le haut pour s’éviter le vertige. Un bout de métal est accroché là-bas, en haut d’un arbre plus loin. C’est un panneau de signalisation. Le coeur de Yoko accélère le rythme. Elle s’approche. Le panneau dessine une flèche qui montre la droite, et porte une inscription. “Chemin le plus fréquemment emprunté”. Yoko s’arrête. Elle continue à regarder autour d’elle. Un autre panneau, à peu près au même niveau sur la gauche, dessine aussi une flèche, qui pointe cette fois-ci vers la gauche, et porte aussi une inscription. “Raccourci”. Yoko repense au garçon à la chemise violette. Encore un autre panneau, plus loin, indique “Écrire”. Et plus loin encore “Parler”. Là-bas “Imaginer”. Ici “Compter”. Et là “Présenter”. À chacun est associé une flèche orientée dans une direction légèrement différente.
Yoko ne bouge pas, comme tétanisée. Elle en aperçoit un autre encore, sur un arbre un peu plus loin. “Destination surprise” dont la flèche indique de continuer tout droit. Juste en-dessous de celui-ci, un autre indique “Vers le Bus” et semble dessiner un demi-tour. Yoko reste toujours plantée au même endroit.
Que se passerait-il si elle choisit une mauvaise direction ? Et que se passerait-il si elle reste là sans pouvoir se décider à choisir un chemin ? Se transformerait-elle en arbre ? Question après question après question, l’angoisse envahit progressivement le corps et l’esprit de Yoko. Ses jambes lui semblent désormais lourdes comme de l’acier et ses bras engourdis lui paraissent tristement inutiles.
“Yoko !”, crie une voix fluette, quoique vacillante. “Yoko, lève la tête !”.
Yoko lève la tête vers le ciel. Une femme se tient là entre deux branches. À part ses très grandes oreilles, elle a l’apparence assez classique d’une dame âgée. Ses membres sont particulièrement souples cela dit puisque son pied droit semble être enroulé autour de la fine branche qui lui sert d’assise. Ses traits sont vieux mais ses cheveux sont jeunes, soyeux, et bleus. Ses lunettes sont élégantes et son pantalon à sequins doré aussi. En revanche, son buste arbore fièrement un tee-shirt décrépi sur lequel est noté “Guide de forêt”.
“Yoko, ma petite, pourquoi restes-tu plantée là comme un arbre ? Tu le sais bien pourtant que tu n’es pas un arbre, tu le sais, n’est-ce pas ?”
“Euh, pardon, oui, je ne vais pas rester longtemps, je réfléchis simplement à là où je dois aller. Mais je ne suis pas petite”.
“D’accord, ma grande. Dis, même si tu es grande, as-tu besoin d’aide pour retrouver ton chemin ?”.
“Peut-être”.
“Bien. Entre”.
La Guide de forêt désigne une porte qui se trouve sur le tronc de l’arbre sur lequel elle est juchée. Yoko entre. À l’intérieur de l’arbre, quatre longues journées et quatre longues nuits en forme de points d’interrogation attendent Yoko. L’immense palais qui les abrite est mal éclairé, mais suffisamment pour y percevoir quelques milliers de tables soigneusement disposées, sur plusieurs kilomètres.
La Guide apparaît derrière l’épaule droite de Yoko, elle lui explique que chaque table contient une question, un jeu, une énigme ou une expérience, tous spécifiquement pensés pour Yoko. “Choisis bien, Yoko. Il y a ici quatre mille deux cents trois tables. Mais tu n’as que quatre jours et quatre nuits devant toi pour trouver ton chemin. Ainsi tu n’auras le temps de t’attabler qu’à dix d’entre elles seulement. Choisis-les bien, et compte-les. À la fin, tu sauras vers où aller.”
Sur ces mots, la Guide de forêt disparaît. Décidément.
Derrière certaines tables se trouvent d’autres Guides de forêt, dont les tee-shirts semblent d’ailleurs plus neufs que celui de la dame âgée. D’autres tables sont livrées à elles-mêmes.
Yoko choisit ses premières tables à la hâte et un peu au hasard, comme elle a peur de manquer de temps. La première vers laquelle elle se dirige est une table d’expérience. On lui demande de dessiner le palais dans lequel elle se trouve. Yoko gribouille un dessin en quelques minutes. Quand elle rend son dessin, aucun commentaire n’est fait. Elle doit simplement passer à la table suivante. À la deuxième table, Yoko doit penser à la forêt et noter toutes les pensées qui traversent alors son esprit. Les mots de Yoko sont assez craintifs. Elle pose ensuite sa feuille manuscrite sur la table. Là encore, sans commentaire. La troisième table est une conversation avec un arbre. Yoko s’ennuie et baille. La quatrième est un jeu de mémoire. Yoko doit se souvenir de son dernier moment préféré. Yoko réfléchit un peu, puis décrit la conversation qu’elle a eu avec son amie timide quand cette dernière lui racontait son expérience hors du Bus dans la plaine attenante. Elle sourit. La cinquième est une énigme mathématiques avec des x et des y. Laborieusement, Yoko la réussit, et se dit qu’elle ne choisira plus de table mathématiques à l’avenir. Pour choisir sa sixième table, Yoko prend un peu plus le temps de la réflexion. Après une longue marche dans le palais, elle vainc sa timidité pour aller vers une table de conversation avec un Guide de forêt. Il s’agit d’un jeune homme. Il raconte à Yoko qu’il avait tantôt emprunté le chemin “Compter” puis était revenu sur ses pas pour devenir Guide de forêt. La conversation est longue, riche et passionnante. La septième, huitième, et neuvième tables que Yoko choisit sont des conversations similaires, avec d’autres Guides de forêt, ayant emprunté tantôt d’autres chemins de forêt.
À la fin de sa dernière conversation, Yoko réalise qu’il lui reste plus de temps qu’elle ne l’aurait imaginé. Deux jours et deux nuits seulement se sont écoulés depuis son arrivée. Il lui reste donc deux autres jours et deux autres nuits et seulement une seule table à choisir avant de sortir du palais et de choisir la direction vers laquelle où aller. Yoko décide alors de dépenser un jour entier pour choisir sa dernière table.
Elle déambule plus lentement entre les tables, les observe, les comprend, et parfois même, s’imagine en train de s’y attabler et de résoudre l’énigme ou le jeu qui y est proposé.
À la fin de la journée, Yoko choisit finalement de retourner à la toute première table où elle est allée, celle de l’expérience du dessin. À nouveau, on lui demande de dessiner le palais dans lequel elle se trouve. Cette fois, plutôt que de gribouiller rapidement, Yoko passe la nuit et le jour suivant à dessiner sans voir le temps défiler. Chaque détail, chaque Guide de forêt, chaque bougie, chaque table, chaque mouton de poussière, et même Yoko, sont travaillés sous son crayon.
Puis Yoko s’endort sans prévenir, la joue droite sur son dessin, le crayon à la main. C’est ainsi qu’elle passe sa dernière nuit au palais.
Chapitre 5 : Yoko atterrit.

Au réveil, Yoko est dans le Bus à Grosses Roues.
Tout le monde dort encore autour d’elle. Certains sont en pyjama, d’autres portent encore leurs costumes. Yoko a un crayon sur son genou, et elle se demande pourquoi. Yoko ne se rappelle pas du rêve qu’elle vient de faire ni de la forêt ni du palais, mais elle se sent apaisée. Elle remarque une grande feuille crayonnée à ses pieds, et se penche pour la ramasser. En se penchant, elle fait tomber le crayon, et le bruit réveille sa voisine qui lui ressemble. Yoko se redresse alors, et lui présente ses excuses. Sa voisine l’excuse sans peine, puis voit la feuille crayonnée. “C’est un travail très attentionné. C’est toi qui l’a fait ?”
Yoko ne se rappelle pas avoir dessiné ce palais, mais reconnaît son coup de crayon. La voisine de Yoko connaît bien le dessin, son père était dessinateur tantôt. Elle en parle à Yoko, et, au fil de la discussion, lui révèle l’existence de l’Escalier du Dessin.
Yoko et sa voisine, qui s’appelle Alice, parlent longuement et sourient beaucoup. Alice connaissait tout de l’existence d’autres escaliers. À un moment, elle propose même à Yoko de l’accompagner sur l’Escalier du Dessin : cela lui permettrait de passer dire bonjour à son père, elle retrouverait le Bus à Grosses Roues plus tard. Yoko est étonnée, elle ne savait pas qu’il était autorisé de quitter ainsi le Bus à Grosses Roues et d’y revenir plus tard.
“Bien sûr”, dit Alice. “Qu’est-ce qui t’en empêcherait ? Tu as choisi d’entrer dans ce Bus. Tu peux donc choisir d’en sortir si tu le souhaites, pour toujours ou pour un temps un peu plus court. Si tu veux, je t’accompagne sur l’Escalier du dessin à la prochaine pause déjeuner”.
Quand le gong retentit, les filles descendent du Bus avec les autres puis bifurquent avant le restaurant. Un peu plus tard, elles s’arrêtent dans un autre restaurant, comme elles ont faim, et prennent le temps de manger tranquillement, et continuent à discuter et à sourire. Yoko est interloquée par la simplicité de la situation. Elle réalise avec amusement les noeuds qu’elle s’était fait au cerveau en imaginant qu’elle n’avait pas le droit de sortir du Bus alors que personne ne le lui avait officiellement interdit. Elle se plaît aussi à s’imaginer découvrir d’autres escaliers, puis aller dire bonjour à ses amis, qui lui manquent, repartir ici ou là, et revenir là ou ici, autant qu’elle le voudrait.
Yoko et Alice traversent une jolie forêt dense et fraîche. Yoko a l’impression d’être déjà venue ici. À l’entrée, une dame âgée sourit à Yoko. C’est une guide de forêt.
Alice connaît bien le coin, elle n’a même pas besoin de lire les flèches accrochées aux arbres qui indiquent le chemin de Dessiner. Le chemin est agréable, l’air est pur, les arbres sont hauts et semblent les protéger. Au bout de quelques jours, Yoko et Alice arrivent au pied de l’Escalier du Dessin.
Mais l’Escalier semble si haut et imposant que Yoko se sent immédiatement déçue et découragée. Elle a déjà beaucoup marché et se sent fatiguée.
Alice aperçoit sa mine inquiète. “Ne t’en fais pas, Yoko, il y a des colombes qui veulent bien nous amener où l’on veut dans l’Escalier. Tu es déjà montée sur le dos d’une colombe ?”
“Non, jamais, ce n’est pas dangereux ? Est-ce qu’il ne faut pas être spécialisée ?”, répond Yoko.
“Non, ce n’est pas dangereux, à condition que tu aies confiance. On ne peut tomber de leur dos que quand on arrête d’avoir confiance. Si tu as confiance, tu seras en sécurité. Pour commencer, si tu as peur, tu n’as qu’à mettre un bandeau autour de tes yeux. Certaines personnes font cela”, explique Alice.
“C’est gentil, mais je préfère voir la vue et les nuages”.
Yoko et Alice montent chacune sur le dos d’une colombe, s’envolent, et traversent les nuages. La vue est belle, mais Yoko ferment les yeux pour profiter du vent sur son visage.
Les filles sont ensuite déposées dans une jolie et paisible plaine dans laquelle poussent des crayons et des tubes de peinture. Yoko est émerveillée. Elle se dit que cet endroit ressemble au paradis.
Le père d’Alice vient vers elles, les bras ouverts et le sourire aux lèvres. Toute la journée, il discute avec Yoko et Alice et leur présente des personnes qui vivent sur la plaine. Certains sont là pour toujours, d’autres pour quelques jours. Certains dessinent, d’autres discutent entre eux. Quelques-uns mangent, d’autres se reposent.
Les colombes arrivent et repartent librement, avec des passagers à bord la plupart du temps.
Au bout de plusieurs heures, Yoko demande sur quelle marche de l’Escalier du Dessin ils se trouvent, mais personne n’est capable de lui répondre. “Avec l’arrivée en colombe, c’est difficile de savoir, on n’a jamais vraiment compté”.
The end.
