Pour en finir avec le rap aux Victoires de la musique

Les victoires de la musique semble rendre compte chaque année sur grand écran du fossée abyssal entre des mondes que tout oppose. Tantôt proche mais souvent loin de la jeunesse, cette cérémonie échoue souvent prendre le pouls de la nouvelle génération, en particulier celui du fan de rap. La rencontre entre le monde du rap et celui des Victoires est digne d’une twilight zone, rencontre du troisième type dans l’antichambre de la variété française. Pourtant ces trois dernières années les choses semblaient évoluer avec la présence de MHD ou JUL qui, n’en déplaise à certains, ont réussi à trouver leur propre son. Des rythmes entêtants de l’afro-trap au rap sudiste à l’accent reggeaton, l’un comme l’autre ont fini par trouver grâce aux yeux des Victoires. Bref, la cérémonie semblait évoluer dans le sens d’une “modernisation”. Et pourtant, si l’année 2017, a été un excellent cru pour le rap français (et francophone) avec des artistes comme PNL, Damso, Niska, Sofiane ou encore Kalash pour ne citer que les plus connus, aucun d’entre eux n’est nommé dans la catégorie “musiques urbaines” des Victoires de la musique 2018. Le couperet est tombé mardi dernier et ce sont Big Flo et Oli avec leur album La Vraie Vie, Lomepal avec son opus FLIP et un Orelsan mature qui présente La Fête est Finie qui iront représenter le rap français lors des Victoires. Une nouvelle qui est reçue avec surprise et confusion par le public rap français et qui révèle un net décalage entre le public averti, la critique et les décisionnaires. Qu’est-ce que ces nominations disent de la France et de son rapport au rap ?

Le pouvoir des mots est insidieux, ne serait-ce que l’appellation de la catégorie qui désigne le rap est déjà révélatrice en elle-même d’un évitement. En effet, les Victoires disent “musiques urbaines” quand elles se réfèrent au rap. Comme le note Yérim Sar, la Comité des Victoires est passé par toute une série de changements sémantiques. La catégorie rap/hip-hop n’a fait son apparition qu’en 2002 pour finalement disparaître, auparavant on parlait maladroitement de “rap/ groove” puis on a eu la catégorie « Album rap, reggae ou groove de l’année », une année on y a même collé le R&B. En définitive, on a vu aller et venir une floraison de catégories aux noms fourre-tout qui brouillent les pistes et diluent considérablement le propos. Mais qu’en est-il de la musique urbaine ? Qu’est-ce que veut dire “urbain”, sinon la ville ? Est-ce que l’Occitanie de Big Flo et Oli et la Normandie d’Orelsan ont leur place dans cette définition de l’ “urbain” ? Tout reste à définir.

Néanmoins le constat c’est qu’on est en présence d’une faille sémantique, d’une catégorie qui ne désigne rien de concret. Mais le problème majeur ne se situe pas là mais plutôt dans la volonté des Victoires de présenter une idée du rap plutôt que le rap lui-même. Il faut qu’il ait des allures de gendre idéal, qu’il reprenne à tout prix les codes d’une variété française en décrépitude et qu’il fasse ses preuves commercialement. Pourtant si il s’agissait simplement de se fier à la loi des chiffres seuls Big Flo et Oli (presque trois fois disques de platine) ont véritablement leur place. Quant à Lomepal et Orelsan, ils ont moins vendus qu’un Ninho ou qu’un Sofiane. Comme quoi, le rap n’a plus besoin du vernis de la pop française pour vendre. Entre la guerre des streams, les compteurs de vues YouTube qui explosent et les concerts à guichets fermés au Zénith, à l’Accord Hotel Arena voire au U Arena pour le vétéran Booba tout indique que le rap est à nouveau lucratif. Les rappeurs comme Jul ou PNL ont défini un modèle inédit, ont développé des stratégies commerciales à succès, seuls, sans l’aide des majors. Fini l’injonction au cross-over, plus besoin de courber l’échine ou de faire des featurings avec Yannick Noah ou Calogero pour caracoler en tête des charts. Ce temps est passé, et c’est tant mieux. Et pour cause, “Macarena” de Damso est en rotation sur France Culture néanmoins les Victoires nient ne fois de plus l’énergie fédératrice du rap et ne la considèrent que quand elle prend une forme festive, inoffensive ou hautement respectable et pseudo-intellectuelle (on pense par exemple à Abd Al Malik qui a gagné 4 fois le prix dans cette catégorie).

Ce souci posé par l’hermétisme des Victoires envers le rap avait été soulevé par Thierry Chassagne, le président de la cérémonie en 2011 : “les Victoires de la musique s’étaient érodées” notait-il. Malgré ce constat, les décisions prises furent pour le moins déconcertantes puisque cette année-là il fût décidé que la cérémonie allait être scindée en deux volets qui auraient lieu dans des villes différentes : une cérémonie pour les artistes établis à Paris et l’autre à Lille pour les nouveaux venus. Cette espèce de ségrégation houleuse a échoué, produisant l’effet inverse. Perçue comme rétrograde pour la plupart, elle fût abandonné l’année suivante.

Mais malgré cette volonté de progressisme les Victoires de la musique peinent encore à s’ouvrir et à écouter le public rap en toute objectivité. La nomination de Big Flo et Oli, Lomepal et Orelsan surprend pourtant elle s’inscrit dans la lignée des Victoires et de leur conception du rap. Certains y voient une décision motivée racialement (de façon intentionnelle ou non), une forme de whitewashing, ou plutôt une invisibilisation du rappeur noir ou arabe dans une discipline dont il est non seulement le créateur, mais aussi l’avant-garde. Mais la réalité semble plus complexe : est-ce que la notion de rappeur blanc est vraiment pertinente ? Car à dire vrai, Oxmo Puccino, La Fouine, Lord Kossity, Diam’s ont été trouvé grâce aux yeux des Victoires, Big Flo et Oli ont des origines maghrébines.

Il semble alors que le problème se pose dans des termes plus complexes. En effet, Big Flo et Oli, Lomepal et Orelsan proposent tous des albums extrêmement différents. Le duo toulousain compte par exemple la tragédie du quotidien un peu naïvement dans “Dommage”, Lomepal rappe les tribulations d’un skateur mélancolique sur fond électro et Orelsan revient en chanson sur sa crise de la trentaine et ses doutes. Des récits divers, des personnalités distinctes et intéressantes qui tracent toutefois en filigrane une similitude, un sillage semblable. Tous issus de la classe moyenne, ils proposent, il est vrai un point de vue différent, seulement il est injuste qu’il constitue la seule grille de lecture du rap aux Victoires de la musique cette année. Ces quatres rappeurs ne dépaysent pas les Victoires, mais au contraire les confortent dans l’idée d’un rap qui s’inscrirait dans la continuité de la variété française et non en rupture. Cette continuité, elle est incarnée par eux aujourd’hui mais était incarnée par Oxmo ou autre Doc Gynéco il y a quelques années. Bien que noirs, ils se posaient (ou on les présentait) toujours comme les dignes successeurs de *insérez nom de chanteur de variété française*, comme les chantres d’un rap au visage familier. Comme si il fallait toujours un point de référence pour exister légitimement. En cela, Big Flo et Oli, Orelsan et Lomepal représentent eux aussi un horizon rassurant où l’autotune et l’usage de l’argot sont quasi absents. Plus encore, aucun des rappeurs nominés cette année n’expriment l’Autre, l’altérité, l’inconnu. En outre, les membres du jury des Victoires trouvent le moyen de s’identifier à un Lomepal ou au duo Big Flo et Oli, ils les comprennent car ils ont un rapport traditionnel à la langue française, parce qu’ils sont drapés dans une certaine respectabilité, à contre-pied du langage cru et de l’irrévérence d’un Damso. Tout le contraire aussi d’un autre rappeur au succès retentissant comme Niska par exemple, qui joue sur les ad-libs, les onomatopées et qui dans chacun de ses morceaux utilise un vernaculaire propre à Évry, cette ville de l’Essonne où il a grandi : “gravon !” , “charo !” s’exclame-t-il. On trouve mêmes quelques phrases en créole antillais, en lingala ou même du wolof (“mbourrou”). Et c’est là, la beauté du rap, c’est tordre la langue, emprunter des mots d’autres langues et inventer son propre langage tout en réussissant à fédérer. C’est vrai qui n’a pas dansé sur “Réseaux” cet été ?

Oxmo Puccino en live aux Victoires de la musique 2013

Par-delà le langage et l’identification, qui sont les véritables décisionnaires de ces nominations ? C’est une académie de 600 votants, divisés en trois groupes de 200 personnes issues de l’industrie de la musique Il y a d’abord 200 producteurs de spectacles et de disques, qui eux-mêmes se divisent en 80 producteurs de spectacles et 120 producteurs de disques. Dans les maisons de disques, il y a un ratio de 60/40 entre majors et labels indépendants dans un souci d’équilibre. Depuis quelques années, un partenariat avec Deezer a été mis en place avec l’intention de prendre en compte l’impact indéniable du streaming. Bref, sont présents : auteurs, compositeurs, exécutifs de maisons de disques, patrons de festivals, et nouveaux médias. Une élite dont on se demande qui l’élit ? En effet, malgré cette volonté d’ouverture, les nominations se font tout de même en une forme de huis clos. Quelle place est accordée au vote populaire et à l’objectivité ? Les médias rap trouvent-ils un écho dans une industrie qui échoue encore à être diverse ? Est-ce qu’un aficionado, un amateur de musique n’a pas la même légitimité qu’un patron de maison de disques qui voit les choses ?

Sefyu et son “Molotov 4” aux Victoires de la Musique en 2009

Bien plus encore, les Victoires passent à côté de l’occasion de célébrer un rap français qui non seulement s’exporte désormais sans problème (PNL et MHD à Coachella, Niska prépare une collaboration avec le producteur américain Diplo) mais révèle aussi des récits en marge comme celui de Kalash et de son Mwaka Moon. Un titre et un album qui cartonne depuis maintenant des mois, et consacre ce dernier comme le premier rappeur superstar en provenance d’Outre-Mer. En effet, Kalash en plus d’être né en Martinique, y a grandi et y vit encore, un vrai Mwaka comme il le revendique. “Je suis un Mwaka, je suis un blédard” dit-il et pourtant si cette ré-appropriation du péjoratif “mwaka” et du récit créole apparaît comme une expérience spécifique, beaucoup de gens s’y reconnaissent et ce ne sont pas les 111 millions de vues YouTube de Mwaka Moon qui feront dire le contraire.

À côté de ça, on a des rappeurs belges comme Damso, Roméo Elvis ou Hamza qui rappent en français, sont salués par la critique, trouvent leur public fidèle en France sans pour autant être célébrés lors de cette cérémonie. En effet, on se retrouve face à une question essentielle : le rap français n’est-il possible qu’en France ? Est-ce encore un prisme pertinent ? Pourquoi ne pas plutôt parler d’un rap francophone comme le souligne le producteur et journaliste Shkyd.

Alors que le rap français embrasse son authenticité et sa multiplicité, n’ayant plus rien à envier à l’attrait du rap US ou à la popularité de la variété française, il se voit encore appréhendé comme un objet curieux et brut. Un genre que la vieille garde française voudrait policer et recadrer. Que cette volonté relève de la simple ignorance ou d’une décision sciemment prise en connaissance de cause, ces nominations mettent en lumière des dynamiques plus profondes. Mais surtout est-ce que ces cérémonies sont encore pertinentes ? Ne devrait-on pas tendre vers une autonomie et une rupture complète avec ces institutions désuètes qui peinent à saisir l’ère du temps. Autrement dit, faut-il attendre, boycotter ou est-ce pour nous par nous jusqu’au bout ?