J’ai mal à mon UX

Comment crise et buzzword fragilisent notre métier


Quand l’UX Design a officiellement trouvé sa place en France, je pensais pouvoir cesser de batailler pour faire comprendre l’intérêt de mon métier. C’était sans compter les fantasmes amenés par le buzzword et la crise économique, qui redéfinissent les contours mêmes du métier d’UX Designer. Explications.

Contexte

Juillet 2013. Magsty, la start-up américaine pour laquelle je travaille, est contrainte de fermer. J’ai travaillé pour elle pendant un an, en freelance, en attendant un visa de travail américain. Avant cela, j’étais UX Designer et Directeur Artistique, souvent chez l’annonceur, en France toujours, et j’entame ma 7e année d’expérience.

Août 2013. Je fais la connaissance de l’École Multimédia, 1ère école web privée de France, qui m’offre le privilège d’enseigner aux futurs Directeurs Artistiques, Développeurs, et Chefs de Projets.

Octobre 2013. L’université de Poitiers m’invite à enseigner un cycle de trois cours sur les bases de l’UX Design.

Autrement dit, au bout de 7 ans, mes capacités sont suffisamment reconnues pour que l’on me confie la responsabilité de nos futurs Travailleurs du Web.

On pourrait alors penser que, dans ce contexte, trouver un poste serait chose aisée. Il n’en est rien.

Mode et méconnaissance

Le marché recrute des UX Designers comme on partirait à la guerre : en ce moment, avec le développeur front-end, c’est le métier qu’il faut absolument avoir dans ses rangs, puisqu’il est à la mode, et, surtout, que les concurrents en ont.

Problème : la méconnaissance de ce dernier et la crise économique amènent les sociétés à le fusionner avec d’autres postes (DA ou développeur front), ou à lui assigner des missions qui ne le concernent pas (motion, back-end, gestion des failles de sécurité, performances serveur, développement basse-couche, etc.).

L’UX Designer est vu comme un problem solver.

Très bien, c’est un peu tout de même une de ses missions. Mais l’UX Design n’est pas une science infuse, ni une science exacte.

La réponse à une problématique UX est souvent : ça dépend. Ce qui est vrai dans un certain contexte d’utilisation avec certains utilisateurs ne pourrait peut-être pas l’être dans d’autres.

Exemple : Les expériences en mobilité. L’environnement de travail change, que l’on soit sur son smartphone tranquillement installé dans son canapé à la maison, ou dans un métro bondé à une heure de pointe…

Quel est le souci alors ? Eh bien, sur 15 sociétés rencontrées entre juillet 2013 et mai 2014, une seule m’a parlé de tests utilisateurs. Pour les 14 autres, il n’y en avait absolument pas besoin.

Comme si, ex nihilo, nous pouvions connaître les utilisateurs, leur manière de réagir face à une interface, et réussir à répondre aux problématiques ou frustrations qu’ils rencontrent, alors que nous ne faisons que les imaginer comme tel.

La crise nous demande de travailler en double aveugle : sans chercher à les connaître en amont, et sans les confronter, en aval, au produit final.

En France, malheureusement, le terme designer, fait encore trop écho aux Arts Appliqués : l’UX Design arrivant, historiquement, après le web design, et la Direction Artistique, l’étiquette arty lui est encore collé au dos.

Alors, que, remarquez, l’ergonome, ou l’architecte de l’information, qui lui sont fondamentalement plus proches, n’ont pas cette satanée étiquette. Bah oui, c’est diablement moins sexy…

On oublie, en France, que to design, ça veut tout d’abord dire : concevoir.

La traduction du terme design, qui voudrait remettre en question la conception au profit de l’esthétisme, ne se retrouve pas dans les publications de nos confrères anglophones, et ils vont même beaucoup plus loin :

MEMO
A ceux que cela concerne :
Le design n’est pas juste une question de jolis pixels. C’est principalement une question de comment les produits fonctionnent. Toute personne travaillant sur un produit est un designer, et toute décision qui concerne le produit est une décision de conception. (…)
Arrêtez-vous trente secondes, et essayez de vous remémorez les produits que vous utilisez quotidiennement et que vous pensez qu’il sont bien designés. Peut-être est-ce une souris d’ordinateur, un smartphone, la poignée de porte de votre maison, vos clés de voiture, un appareil ménager, n’importe quoi… Vous remarquerez rapidement que le sentiment de hey, ce produit est un produit bien conçu ne vient pas du fait qu’il soit visuellement beau. Il vient du fait que le produit fonctionne exceptionnellement bien. S’il est aussi visuellement beau, c’est juste un bonus : l’aspect comment-ça-marche est bien plus fort. — Your Web site should stop doing this right now, Memo et introduction.
Du coup, de facto, en France, décorrélé de ce qui fait son métier, l’UX Designer n’est plus qu’un designer de plus…

…dont l’objectif est de faire de belles choses, de jolis concepts de navigation, et d’agréables expériences, aveugle d’une connaissance théorisée qu’il a maintenant de ses utilisateurs.

Sans oublier que, puisque le design d’interaction fait aujourd’hui partie intégrante de l’expérience utilisateur, il est, depuis lors, attendu qu’un UX Designer sache directement prototyper sous Angular.js, Backbone.js, ou d’autres jolis frameworks qui, normalement, ne le concernent pas…

Ce n’est que l’histoire qui se répète

On demandait au web designer de savoir designer + intégrer ; on demande aujourd’hui à l’UX Designer de savoir designer + intégrer + prototyper.

L’avènement du web 2.0 a vu fleurir avec lui le poste de web designer, sorte de génie sus nommé capable de design graphique, d’intégration front-end, de conception-rédaction, de référencement, d’ergonomie, d’accessibilité, et j’en passe.

La demande du marché a poussé les infographistes et les webmasters de l’époque à renommer l’intitulé de leur CV pour coller à la réalité de l’emploi…sauf que, 3 ans plus tard, la communauté se spécialise parce qu’on ne peut pas être bon en tout.

De nombreux paramètres peuvent expliquer ce mouvement du marché, mais un dénominateur commun se retrouve : l’effervescence du monde web, qui redessine les contours.

Ainsi, à l’instar de la démocratisation de l’Internet, du web participatif, et des avancées technologiques qui ont permis à des métiers web de naître et de se structurer, HTML 5 et CSS 3 redistribuent les cartes et augmentent la porosité de domaines que l’on pensait maitrisés.

Crise économique


La crise n’est également pas étrangère à tout cela.

Nous assistons, certes, à une explosion des offres d’UX Designers et de Développeurs front-end. Suivi, subséquemment, d’une augmentation de CV portant ces titres.

Mais, si l’on considère que l’accès à ces deux métiers intervient après plusieurs années d’expérience, alors, un sérieux hiatus existe entre la demande et la réalité du marché.

En effet, les missions proposées sont à des rémunérations de début de carrière, ouvertes donc aux juniors, à qui l’on demande de plus en plus de savoir tout faire

Au hasard :
  • BackStory cherche un stagiaire UX Designer : on demande un junior sachant designer (suite Adobe), prototyper (Axure), intégrer (HTML5, CSS3), coder (Processing, Arduino), et monter (After Effect, Final Cut). Le tout, bien sûr pour une rémunération de 430€/mois.
  • Pareil chez User Studio
  • Nod-A cherche un Designer UX à une rémunération de compétences intermédiaires, mais demande au candidat de savoir intégrer en responsive, coder (Processing, Arduino), et…modéliser en 3D

L’UX Designer est vu comme un mix entre un web designer, un ergonome, un intégrateur, un développeur, et un motion designer

Ça ne vous rappelle pas quelque chose ?

On voit d’ailleurs apparaître de plus en plus de postes de Designer UX. La traduction et la sémantique ont ici leur importance : en replaçant le terme design avant la fonction, on supprime la notion de conception au profit de l’esthétisme…

Ainsi, coupé de sa nécessité d’expérience et de recherche, l’UX Design devient un métier qui ne peut alors être considéré pour son expertise.

Ce qui explique les bonds des chasseurs de tête (4 cabinets cette année) à l’annonce de mes prétentions salariales :

50k brut annuels ??! Vous n’y pensez pas ! Si vous trouvez un poste à 35k vous pourrez vous estimer heureux, et encore, c’est une fourchette haute !

Or, avant le buzzword, c’était ma rémunération, suite logique de la prolongation de ma carrière et de ma montée en compétences.

Cela va malheureusement de pair avec le séisme qui a percuté les agences en 2011-2012 qui, frileuses aujourd’hui, tirent les prix vers le bas : si, à l’époque, nous pouvions facturer 650 voire 700€ HT/jour, nous sommes aujourd’hui plafonnés à 350€…

Et si je vous demandais un petit design ?

Habituelle chez les juniors qui ont peu de projets dans leur portfolio, c’est la question à laquelle je ne m’attendais pas. La situation n’aurait pas été aussi cocasse si elle ne venait pas d’une start-up montée six mois avant mon entretien. Verbatim :

- Bon, par contre, on demande généralement à nos candidats d’effectuer un petit travail de design. Qu’en pensez-vous ?
- (surpris) Eh bien, j’ai bientôt 8 ans d’expérience, et je suis professeur. Pensez-vous que j’enseignerais aujourd’hui si je n’avais pas d’expertise ? Vous avez vu mon portfolio, non ? Il est suffisamment fourni d’exemples différents pour que vous ayez une vision de l’ensemble de mon travail, et de mes capacités. J’avoue trouver cette demande un peu surprenante…
- (se raclant la gorge) Oui oui, j’entends bien. Mais comprenez que c’est pour nous le moyen d’être sûr du candidat que nous recrutons.
- Le test se déroule-t-il dans vos locaux ?
- Non, on vous donne le brief, et vous nous le renvoyez dans la semaine.
- Autrement dit, comment pouvez-vous être sûr du candidat ? J’ai à disposition plus d’une trentaine de Directeurs Artistiques. Il me suffirait de leur donner le brief en TP, garder le meilleur rendu et de vous l’envoyer. Vous ne pouvez jamais être certain du candidat, c’est tout le but de la période d’essai, non ?
- Oui, mais nous sommes une petite structure. Comme vous le savez, nous avons ouvert la société il y a six mois, et nous ne pouvons nous permettre une erreur de casting, vous comprenez ?
- Bon, ok. Pourrais-je avoir votre business plan alors ?
- Pardon ?
- Eh bien, oui, j’aimerais être sûr que la société qui m’embauche ait une éthique forte, une vision innovante, et des finances solides. Je ne peux me permettre de perdre mon emploi dans six mois, vous comprenez ?

Bien sûr, vous vous doutez bien que ce n’est pas ce que j’ai répondu, même si cela me démangeait. Je n’ai, évidemment, pas donné suite.

Toutefois, cette expérience est représentative de la frilosité des entreprises tout autant que la perte de considération pour notre métier.

Bling bling

Mais ce qui me fera certainement arrêter mon métier un jour, c’est la course permanente de notre communauté au bling bling, avec son corollaire de demandes du moment. Hier skeuomorphisme et Flash, aujourd’hui flat et parallaxe.

En tant qu’UX Designer, mon métier est surtout de faire matcher les besoins marketing de mon client avec les besoins et les habitudes de navigation de ses utilisateurs.

Autrement dit, il n’y a aucune raison d‘imposer le one-page, le parallaxe, les vidéo en background, le scroll infini, le minimalisme, le flat, les ombres infinies, les typo scripts, ou tout autre élément à la mode si cela ne vient pas aider mon utilisateur dans les tâches qu’il doit réaliser.

Malheureusement, il semble qu’être à la mode soit un pré-requis à l’embauche.

Ainsi, un Directeur de Création pour qui j’ai énormément de respect m’a un jour dit, lors d’un entretien :

Bon, ok, ton portfolio est intéressant…mais il a un peu vieilli (il est de 2012). Le parallaxe, ok, mais j’ai besoin d’en voir plus. Qu’as-tu d’innovant à me montrer ?

J’avoue que ça a eu pour moi l’effet d’un électrochoc : en moins de deux ans, les attentes ont parfaitement changé. Si, en 2012, il suffisait de montrer les états finalisés des projets, il est aujourd’hui nécessaire d’expliciter, dans les moindres détails, le processus de réflexion et de création et, si possible, qu’il reprenne les codes de la mode en vigueur.

Je travaille depuis à renouveler mon portfolio, mais j’avoue me poser de sérieuses questions quant au devenir de notre métier.

Est-ce grave ?

Fondamentalement ? Non. Le web est ainsi fait qu’il se rééquilibrera de lui-même après quelques errements, comme c’eût été le cas du poste de web designer, ou de la monoculture propriétaire.

Ce qui est profitable à l’Internet, et à nos utilisateurs, finira toujours par l’emporter.

D’autres avant moi, comme Amélie Boucher, ont écrit sur le danger de se soustraire à la recherche et à la compréhension de nos utilisateurs.

D’un point de vue éthique, je peux difficilement accepter que l’expérience utilisateur soit ainsi remisée, et qu’elle devienne un aspect trivial ne résultant que d’une idée de sens commun.

Surfer sur des vagues ne signifie pas que le travail sera de qualité. Imaginer que l’UX Designer détient toutes les réponses ne signifie pas que les personae sont réalistes. Ne s’appuyer que sur le sens commun et sur des études faites ailleurs ne signifie pas que le produit remplira ses fonctions de manière efficace.

Il y a deux manières de réagir face à cette problématique : tenter de la combattre, ou l’embrasser pour tenter de lui faire changer de cap. Qui me suit ?