Les treize sources

À l’entrée du temple des sources vivait un banian, immense gardien des résurgences. Agitation fluide alentour, doux silence quand tu t’approches.
S’asseoir en face de l’arbre, et contempler. Contempler c’est s’ouvrir. À ce qui est. Et ce qui est, c’est toujours magnifique. Comment pourrait-il en être autrement ?
Tu accueilles le monde au chaud de ton intimité.
Tu te drapes dans ses ciels de dévotion…
Tu reçois tout, sans trier, sans comprendre, sans chercher à reconnaître la rumeur des pèlerins, la clochette des prêtres, le parfum des nuages, la tendresse de l’herbe.
Alors ça commence à chanter en toi. L’esprit des lieux caresse ton âme.
Quand l’arbre sourit, tu te lèves, silencieux, porté par une vague de gratitude jusqu’à l’entrée du temple.

Après le grand étang des poissons koï, de l’autre côté du seuil sacré, tu rencontres les treize sources.
Bruissement millénaire de l’eau claire.
Tu regardes fasciné ces gens immergés jusqu’au nombril qui attendent leur tour, en file indienne devant chaque émergence de l’eau vive.
Vient le moment de leurs retrouvailles.
Leurs yeux noyés d’amour, ils boivent à la source pure.
Ils offrent leur bouche et leur corps, prière silencieuse et chant d’espérance.

C’est ainsi depuis des générations. Au rythme des retours de pleine lune. Ou quand leur foi épuisée les abandonne, démunis, dans la forêt des illusions. Ici, la source fidèle jamais ne les abandonnera. De jour comme de nuit, l’eau coule, tranquille et bienveillante. Offerte à tous les hommes perdus. Élixir de vie jailli du sein de la terre-mère, infaillible à réconforter chacun de ses enfants.
Quand ils sortent du bassin, sarongs et t-shirts dégoulinent et collent à la peau. Forts d’une incertitude apaisée, ils se recueillent encore une fois en gratitude du miracle.

Tu as envie de faire comme eux. Toi aussi, tu as le cœur lourd. Toi aussi tu as soif, ça a l’air si facile.
Mais quelque chose te retient. Tu te sens encore étranger. Pas sûr que cette terre de vie t’accueille comme son enfant. Pas sûr que tu saches vraiment quoi lui dire.
Alors, tu t’éloignes à pas lourds.
Dans ton cœur, un confus désir de noces.
Quel est donc le sésame ?

Tu remontes le flot bariolé des pèlerins, quand tu la reconnais. Son sari est blanc de neige, sa démarche intemporelle.
Le choc se produit à l’instant où tu croises son regard. Une déflagration de silence. L’infini qui plonge dans l’infini. Tu disparais du monde. Plus aucune pensée, aucune sensation, aucun souffle. Juste une joie immense, qui dévaste jusqu’à ta présence.

Après une seconde, ou une heure peut-être, tu te retrouves assis sur la pierre du chemin, les yeux noyés à cœur ouvert. Autour de toi, la foule bruisse encore, les oiseaux continuent de prier dans le banian, la clochette des prêtres d’appeler les esprits de la forêt.
Aucune trace de la femme au sari blanc de neige.

Trop tard pour oublier, tu as soif d’être bu encore.