“Song to Song” de Terrence Malick

Il semblerait que Terrence Malick se soit trouvé une nouvelle vocation après celles de philosophe et de cinéaste. Et c’est d’une manière la synthèse des deux. Il s’est fait aumônier pour les âmes du showbiz — qu’elles errent parmi les décors extravagants d’Hollywood ou, comme ici, dans une grande villa branchée où se succèdent les contrats musicaux juteux.

Song to Song va d’une romance à l’autre. La première entre un producteur surdoué (Michael Fassbender) et une douce serveuse (Natalie Portman), l’autre entre un musicien prometteur (Ryan Gosling) et une jeune femme paumée dans le milieu (Rooney Mara) en passant par un ménage à trois et un échantillon d’autres amantes de grande classe. Le tout sur un fond rock éclectique dans la ville d’Austin au Texas, où il y a autant de chansons que de rencontres possibles.

Même un fan dira que ce film est parfois laborieux. D’ailleurs ce n’en est presque pas un puisque le contenu narratif a tendance à disparaître chez Malick depuis le célèbre et très expérimental The Tree of Life (2011). Difficile ici de ne pas s’ennuyer au début. Avec ses allers-retours temporels, une cinématographie lancinante et une mise en scène guidée par l’instinct, il démontre à nouveau sa maîtrise technique totale. Il est aussi un peu plus ludique qu’à l’accoutumée. Mais le mode d’expression reste le même. On retrouve donc un réalisateur sur une pente dangereuse, risquant de devenir artisan au lieu d’artiste à force de tellement abuser du fond pour faire du style. Mais Song to Song vaut la peine de persévérer, et pas seulement pour son maniérisme hors-pair.

D’abord, la scène musicale d’Austin est un sujet original qui se prête bien à l’exercice. Il permet à Malick de faire rouler son kaléidoscope dans sa ville d’enfance et on sent l’authenticité que cela apporte. On peut occasionnellement se demander ce qu’il y a d’aussi obsédant dans les appartements vides et sites en construction qui investissent souvent l’écran. De même, on est encore intrigué par les plans de nature qui entrecoupent les scènes, mais dont le symbolisme est sans doute trop abscons pour le commun des mortels.

Le plus intéressant, c’est que Malick est un expert du trivial, le seul réalisateur capable de glisser le plus harmonieusement du monde des bribes de ce qu’on pourrait appeler la “banalité magique” des moments d’adrénaline derrière les coulisses d’un festival, la discussion d’hommes fatigués dans le recoin éclairé d’une boîte de nuit, une élégante inconnue hésitant près du buffet nyotaimori d’une pool-party trop sélecte, l’arrivée d’enfants sur un terrain vague que jonchent deux montgolfières dégonflées. Ce n’est pas là le langage du cinéma, c’est celui de nos rêves quand des scènes de vie se bousculent spontanément dans nos têtes. Cette poésie banale, aussi esthétique soit-elle, n’a rien de gratuit. Elle nous fait oublier le film et intérioriser ce tourbillon d’images comme s’il était le produit de notre propre psyché. Voilà l’essence de la méthode Malick depuis The New World (2005) au moins.

Ce film se concentre comme le précédent, Knight of Cups (2015), sur la vie des super riches entourés de stars en devenir et la corrosion morale qui les hante en même temps que l’ambition. Il veut toucher une corde légèrement plus sociale en incluant des personnages secondaires démunis et à la merci du millionnaire Fassbender, ou des parents gravement malades oubliés en suburbia. Il dépeint l’Amérique telle qu’on la voit en traversant ses paysages contrastés, fabuleux et déprimants. Après un carnet de voyage au Mexique mâtiné de pauvreté locale, on monte à bord d’un jet privé pour jouer aux cosmonautes — le genre de choses qui prêtent à une partie du long métrage des allures de documentaire étrange.

Malheureusement, le jeu d’acteur du trio de tête est fade. Mara et Fassbender font des protagonistes parfaits mais manquent d’occasions pour explorer leur rôle. Gosling, lui, en a mais demeure passe-partout. Et c’est malgré la pléthore de scènes intimes, de mensonges et de confessions. Par son rôle d’outsider, Portman est la seule à donner suffisamment de relief émotionnel à son personnage mais on la voit trop peu. Cate Blanchett est touchante mais encore plus éphémère. La fin, quant à elle, romantique, naïve et sous-élaborée, déçoit. Elle sert à coller une morale facile au bout d’un récit qui partait vers autre chose, et on perd dans l’aventure les thématiques subtiles du désenchantement et de la recherche confuse d’un amour cathartique.

“Terry” nous offre des apparitions miraculeuses de Patti Smith et Iggy Pop, ce qui ajoute une couche de coolitude mais pas une once de sens. En dehors des concerts diégétiques (tournés en live), la bande son classique est raffinée, bien que le réalisateur reste là aussi désespérément dans ses habitudes. Elle se marie mal avec l’action et les chansons punk rock. Rien d’étonnant, c’est en partie la même que celle entendue dans Knight of Cups.

À ce niveau, il devient évident que l’intention était de créer un diptyque. Mais on ne sait pas très bien quel film est l’ébauche duquel. Song to Song est un échec narratif prévisible, et une réussite visuelle encore plus prévisible.