Je suis mis à l’épreuve… Je résiste

C’est la grève chez France Inter, l’autoradio de la Zafira est en panne, Elena Fourès se goinfre, et je suis seul avec mon chef aux ‘Délices de Saigon’.

Week end de Pacques. Lundi étant férié, Elena Fourès a mangé des lapins en chocolat plutôt que de sévir dans ‘Les Echos ». Aussi pas de cahier « Nouvelles du Board » cette semaine. Point de chronique de management pour performer gaiement, point de « leçon d’export à Clermont-Ferrand », point de nouveaux sévices à infliger à vos équipes et ‘direct riportes’ pour les remobiliser en prévision du prochain séminaire.

Un voisin de train qui lit « Aujourd’hui en France », un autre qui dort la bouche grande ouverte. Pas grand-chose de bien réjouissant.

J’ai cependant cherché ce mardi quelque distraction dans la presse économique, de nouveaux sujets pour alimenter ma propre chronique hebdomadaire, enfin, quelque chose digne d’intérêt qui vaudrait d’acheter ce journal plus souvent. Malheureusement, le mardi est le jour de parution dans Les Echos des annonces judiciaires et légale, il est donc difficile de trouver dans ces colonnes arides une quelconques source fraîche de divertissement, ou un miel sucré susceptible de rassasier votre faim managériale. Tout ou plus trouverait-on matière à sourire dans le nom de la société Gaynde Consulting, dont il est annoncé la création sous forme de Société Anonyme, et qui a pour objet le « conseil pour les affaires et autres conseils de gestion ». On peut se demander quel genre de conseil peut vendre une société dont le nom provient de la contraction de Gay et de Glandes, et à quelle genre d’affaires elle peut se consacrer. Peut-être un rapprochement avec la société « A nous les petites anglaise », dont la naissance est annoncée en page 3 serait profitable ? Un mariage peut-être ?

Le policier Benton Wensley enquête dans la brume.

J’ai même tenté de commencer un roman policier, mais j’ai abandonné dès la première phrase qui était : « Benton Wensley enlevait ses chaussures de jogging dans ma cuisine quand je me précipitais vers lui, le cœur battant ». Que peut-il y avoir un tirer d’un livre qui commence comme la vie d’Emilie de T. et son mari Sébastien qui se préparent à deux cent pages d’épreuves sanglantes dans leur cuisine Bulthaup ? Plutôt que de lire des inepties, j’ai donc décidé de m’endormir et de reposer mon cerveau pour préparer ma réunion de l’après-midi initiée par un consultant de la société « Archery’ », qui a cru mettre dans le mille pour la modique somme de douze mille euros, avec sa présentation en douze points intitulée « Sécurisation de la trajectoire financière par déploiement d’une stratégie de mise sous tension des actions de mitigation des risques sur le reste à faire ». J’imagine assez bien leur siège social Boulevard Pereire, avec l’accueil meublé de répliques en cuir blanc de fauteuils Le Corbusier ; une superbe hôtesse brune vêtue d’un col roulé noir qui gaine de près la poitrine haute et ferme accueillant les visiteurs sous la devise de l’entreprise écrite en relief dans une police cursive et dynamique : « inspiring, partnering, developing », «Allions nos forces et celles de nos clients en combinant les expériences et les expertises pour créer de la valeur ». Je devrais à la prochaine occasion leur signaler que leur consultant porte des costumes de qualité tout à fait quelconque, et a en plus des pellicules dans les cheveux et sur les épaules. Bien loin des standings affichés Boulevard Pereire. Pour douze mille euros, ils auraient au moins pu nous envoyer l’hôtesse pour égayer la vie du chantier.

Réveillé à Aix en Provence par une femme en tailleur beige qui indiquait vivement à sa collègue « il y a un très bon pressing dans le dix-septième, boulevard Malesherbes, en face de Charles le Traiteur », j’ai ensuite constaté que la radio de l’Opel Zafira mise à ma disposition ne fonctionnait pas correctement dans la zone où je circulais et captait uniquement Europe 1. Et ce à l’heure où sévit Jean Marc Morandini qui recevait, circonstance aggravante, le vice rédacteur en chef de « Valeurs Actuelles » dans une émission consacrée aux dernières déclaration du responsable du culte musulman qui a proposé ce week end de « construire davantage de lieux de culte en France ». J’ai ainsi supporté le témoignage de Geneviève, habitante d’Evry, qui trouvait pour sa part qu’on en faisait bien assez pour les musulmans, et d’ailleurs à Evry il y a déjà une mosquée. Qui d’ailleurs est toujours pleine les vendredis, à seulement quelques centaines de mètres de la cathédrale catholique, toujours vide. Et ce n’était pas comme ça dans le temps. Avec toutes les nuisances que cela suppose les jours de mariage, avec tous ces invités qui se garent n’importe comment sur les trottoirs. Alors, nous disait Geneviève, ça suffit comme ça, les mosquées, il y en a déjà bien assez. Et si vous voulez mon avis, — Allez y Evelyne, nous vous écoutons — bin plus de mosquée, c’est encore plus de gens qui se garent comme à Marrakech». Quand à Thierry, habitant d’Angers et marié à une Algérienne (il a mentionné la nationalité de sa femme en soulignant ‘c’est un détail pour dire que je ne suis pas raciste ou xénophobe ou front national ou quoi de tout ça’), il estimait pour sa part que ‘quand on venait dans un pays, le minimum c’était d’essayer de s’intégrer, et que la France était un pays chrétien depuis des millénaires avant Jésus Christ, alors que vraiment, sans être raciste, il valait mieux continuer à construire des églises que des mosquées ». Je me demande s’il oblige sa femme à porter un serre tête et à écouter Plastic Bertrand. Encore un drame méconnu.

Ma semaine de déplacement professionnels tourne, on le voit, au cauchemar.

Tout cela m’a fait penser à un reportage que j’ai vu sur l’usage de la torture aux états unis dans la lutte contre le terrorisme. On y apprenait que les techniques d’interrogatoires utilisées par la CIA devaient beaucoup un programme d’entrainement secret des forces spéciales américaines, où les soldats s’exerçaient à résister aux différentes tortures utilisées par leurs ennemis dans le cas où ils seraient capturés. Ils apprenaient ainsi en endurer la douleur physique, les mauvais traitements, les privations, les humiliations. Peut-être que c’est cela. Je suis à mon tour soumis, en ces lendemains pascals, à des épreuves morales que je dois endurer pour renforcer mes convictions. Je dois supporter Jean Marc Morandini. Supporter de lire Les Echos. Supporter les réunions de « mise sous tension des actions de mitigation des risques ». Mais je dois résister. Ne pas abjurer. Résister. Résister. Aller diner avec mon chef en tête à tête dans un restaurant chinois. Résister quand il évoque sa tondeuse à gazon et les fuites dans sa véranda. Tenir bon. Regarder le match PSG-Saint Etienne. Supporter les dents serrées. Et lorsque France Inter se remettra à émettre, le bonheur socialiste se répandra sur moi et je serai transfiguré.

Allez, c’est vendredi. J’ai presque hâte d’être lundi pour retrouver enfin « Les Nouvelles du Board » et les destins tragiques de Elena Fourres et Valentine Ferréol.

Je vous souhaite une bonne journée.