Tu es dans ma douleur , Seigneur*

Salut Dieu. Je t’écris pour te signaler que mon village n’existe plus. Le tremblement de terre a effacé les routes, les maisons, les places, les balcons fleuris. La montée que j’empruntais en velo quand j’étais gamine, l’épicerie où ma mère achetait mon goûter, le sourire du boucher et le bon parfum de sa charcuterie, l’air romantique de Maria, la fille du voisin, le goût de ces bonnes pâtes que Gianni nous préparait au restaurant du coin, te souviens-tu combien j’en raffolais?

Tout a été balayé.

Même ma maison n'existe plus et avec elle tous les objets que j'aimais: les souvenirs des voyages mis de côté année après année, les photos de famille, la nappe au crochet de mémé, mes poupées et mes livres. En un instant tout m'a été arraché, tout est devenu poussière.

"Car tu es poussière, et tu retourneras dans la poussière", c’est écrit dans la Genèse... mais il y a aussi un Psaume, je m’en souviens bien, qui dit "... et pourtant tu l’as fait (l’homme) de peu inférieur aux anges, tu l’as couronné de gloire et d’honneur".

Voilà, aujourd’hui j’ai vu beaucoup d’anges retourner dans la poussière, cher Dieu. J’ai vu les corps de ma soeur et de mon beau-frère enlacés, serrés pour se donner du réconfort, dans un dernier geste de protection et de tendresse. Ils s’aimaient tellement et depuis vingt cinq ans. Ils sont partis ensemble trop tôt, beaucoup trop tôt.

On les a cherchés longtemps, tu sais. Bien sûr tu le sais. Pendant trois jours on les a cherchés en espérant et en priant le jour et la nuit de les sortir vivants des décombres. Et pendant qu’on les cherchait la liste des anges retournés dans la poussière devenait plus longue et notre douleur et consternation augmentait. Nous avons cherché, dans tous les visages frappés par cette tragédie, un brin d’espoir. Mais cet espoir, peut-être, était lui aussi retourné dans la poussière. J’ai dû parcourir une liste interminable de noms et de photos dans laquelle j’aurais dû reconnaître mes proches. Et dans cette recherche sans issue combien de larmes, quel supplice, quel désespoir nous avons vu et vécu.

Dans ce calvaire j’ai prié, je t’ai cherché. 
Mais où es-tu? - je t’ai demandé. Je n’ai pas eu de réponse.

Quelqu'un l'appelle "le silence de Dieu". Tu t'effondres dans le noir le plus profond, plus rien est à sa place, il n'y a plus rien, même pas l'espoir te reste pour t'accrocher fort à la vie.

Comme une couverture dont tu as un besoin désespéré pour te réchauffer dans la nuit la plus noire, qui t'est déchirée, qui glisse loin de ton coeur et le laisse nu, déchaussé, glacé.

On m'a appris que cette sorte d'ange que nous sommes ne peut pas survivre sans espoir. Alors moi, peut-être, Seigneur, à ce moment là j'etais morte.

Et pourtant je t’ai cherché. Dans les rues pleines de poussière et de mort, je t’ai cherché. Des cendres tombaient du ciel et moi je te cherchais. Fatiguée j’avançais dans le "quartier rouge" (quartier plus en danger après un séisme) guidée par un policier, j’étais aveuglée par mes larmes, mais je te cherchais.

En marchant au milieu des décombres j'ai aperçu ce qui reste de l'église du village. L'autel détruit, le clocher muet, orphelin du son de sa cloche que tellement de fois j'ai entendu chanter joyeuse. J'ai levé les yeux et je t'ai vu. Le bras cassé, toi aussi dans la souffrance, accroché à la croix, comme mon coeur à l'espoir. Tu étais là, je l'ai enfin compris, tu avais toujours été là.

"Je t'ai trouvé", a dit mon coeur bien avant mes lèvres, "tu as toujours été à côté de moi". Toi aussi meurtri, déchiré, mais toujours à côté de moi. Devant cette croix en lambeaux je me suis agenouillée et j'ai pleuré. Tu étais dans ma douleur, Seigneur.

Je ne sais pas si on peut oublier une horreur comme celle là. Je ne sais pas comment on peut retrouver la force dans cette désolation, comment pouvoir marcher, respirer si tu n’y es pas, si on ne te trouve pas dans cette douleur, Seigneur.

Dans ces larmes de sang, sous ce ciel duquel depuis des jours des cendres n'arrêtent pas de tomber, avec le coeur brisé par cette tragédie, moi je sais que tu es là.

Tu es dans la main qui a serrée la mienne pour tout le temps, pendant que je marchais sur ce qui reste de ma maison et de mon petit univers. Tu es dans les larmes de joie (oui, c'est tout à fait cela) du pompier qui a sauvé une petite fille restée pendant des heures ensevelie sous les décombres, tu es dans le coeur de tous ceux qui ont prié pour moi, espéré avec moi. Tu es dans l'étreinte de ma soeur et de son amoureux avant la mort, car tu étais dans leur amour, Seigneur, certainement.

Tu es dans la volonté de reconstruire, Seigneur, toujours, toujours, toujours.

Tu es dans mes mots d'aujourd'hui, même si déchirés, désespérés, pleins de douleur.

Ces mots que je t'écris, Seigneur, sont nos mains et nos pieds: ils sont blessés, tachés de sang et de poussière, mais ils peuvent encore toucher et marcher.
Donne-nous la force pour marcher dans le monde, apaiser ceux qui sont égarés, rendre l'espoir à ceux qui l'ont perdu, la lumière à ceux qui se meurent de l'intérieur de ne plus te trouver.

(Pour Simona et Antonio, pour toutes les victimes du tremblement de terre et pour ceux qui restent, dans la souffrance).

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