L’electeur ou le juge: pour mieux comprendre la stratégie de François Fillon.

Comment utiliser la justice pour se refaire une virginité ?

François Fillon cherche à gagner quinze jours. Lui-même, sa défense, ses partisans ne cessent d’invoquer devant l’opinion la présomption d’innocence et de répéter : laissons faire la justice.

Cela paraît assez juste et cohérent, la présomption d’innocence étant l’un des piliers de notre justice. Et pourtant, cela cache une manœuvre particulièrement retorse.

Pour faire le tri dans le flot d’informations dont nous sommes abreuvés, il faut distinguer trois niveaux :

1. Des chiffres accablants

Les chiffres publiés par la presse concernent les sommes perçues par sa femme, par leurs deux enfants, mais aussi par François Fillon lui-même, à travers sa société 2FConseils. Les montants cités sont considérables, choquants pour beaucoup d’électeurs. Ces données sont considérées comme établies puisque jamais Fillon et ses proches ne les ont contestées. Embaucher femme et enfants, la pratique est certes légale mais révoltante pour l’électeur — qui n’en croit pas ses yeux.

2. Un faisceau de présomptions très fort

On touche ici la question de la réalité du travail fourni. Si l’on considère l’ensemble de tout ce que la presse a révélé par le biais d’enquêtes ou d’interviews, une conclusion s’impose : le travail fourni est fictif, soit totalement, soit au moins pour une très grande part, au vu des rétributions reçues.

Vont dans ce sens au minimum,

- les diverses déclarations de Mme Fillon-elle-même, répétant à toutes les époques et sur tous les modes qu’elle n’a jamais travaillé pour son mari (voir par exemple l’interview de l’émission Envoyé Spécial du 2 février)

- le refus ou plutôt l’incapacité pour François Fillon de produire au grand jour le moindre document attestant du travail fourni (mails, agendas, compte rendus de réunions, etc.)

- le fait que toutes les personnes censées avoir été en contact avec Mme Fillon tombent des nues quand on évoque une activité politique de Mme Fillon ou de ses deux enfants.

3. L’enquête policière et l’action de la justice.

Normalement, on penserait que c’est ce que craint le plus un homme politique, ce qu’il essaie d’éviter. Or, dans cette affaire, assez paradoxalement, c’est là que François Fillon a placé ses derniers espoirs. Qu’est ce que cela cache ? Pourquoi ?

Il faut se souvenir d’un fait simple : c’est à la justice de faire la preuve d’une éventuelle culpabilité. Or, il s’agit ici d’un soupçon de travail fictif, sur des types de contrats particulièrement flous (assistant (e) parlementaire). Il est très difficile de prouver que quelqu’un n’a pas travaillé : que répondre à celui qui dit : « elle relisait tous mes discours » ? Ou à l’avocat qui invoque un travail « impalpable » : allez prouver le contraire ! Il y a donc de sérieuses chances pour que l’affaire soit classée sans suite.

Fillon va alors tenter le tour de passe-passe suivant : à partir d’ un classement de l’affaire sans suite, pour manque de preuve, convaincre l’opinion de son innocence. Il sait pertineemnt qu’un non-lieu ou un abandon des poursuites est tout sauf un certificat d’innocence. Mais peu lui chaut, son projet est de faire coïncider le niveau 3, celui de l’action en justice, avec les niveaux 1 et 2, qui touchent son image dans l’opinion. Il compte se relancer avec la bénédiction de la justice.

Le soir même du jugement il se précipitera à TF1 ou France 2 (chez le plus offrant) pour venir nous jouer une partition dans laquelle Nicolas Sarkozy, Eric Woerth et quelques autres ont excellé : celle de l’innocence bafouée, de l’homme intègre dont l’honneur a été sali par une campagne » abjecte » (le mot est de Fillon lui-même). A partir de là, une attaque médiatique en règle va pouvoir se déchaîner contre les journaux, stations de radio, chaînes TV qui ont tout révélé.

Et le tour sera joué, un François Fillon blanchi pourra continuer à empocher joyeusement les deniers publics….

Mais l’électeur sera-t-il dupe ? François Fillon feint d’ignorer l’essentiel : si au tribunal, c’est au juge d’apporter des preuves, devant l’électorat, la situation s’inverse : c’est au candidat d’apporter des éléments.

Or, la défense de François Fillon n’a produit au grand jour aucun document concret susceptible d’écarter le soupçon de travail fictif, ce qui aurait pourtant dû être facile : tout travail réel laisse de nombreuses traces. Au lieu de cela son avocat nous affirme que les documents justificatifs ont été apportés à la justice. Tiens donc ! Alors pourquoi ne pas les révéler au grand public ? En quelques heures François Fillon, sa femme et ses enfants auraient été disculpés. On est en droit de s’interroger quant à l’existence de ces documents.

Si le juge ne condamne pas, ce sera à l’électeur de sanctionner. Il le fera en fonction de ses propres convictions morales, plus ou moins développées, en fonction de l’existence ou non d’oeillères partisanes, et aussi en fonction de sa crédulité, de sa réceptivité à des mythes complotistes fumeux.

Il le fera en fonction de sa conscience.

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