Ars(è)nal, l’an 1 avant la fin?

Arsène Wenger entame sa 21e saison à la tête d’un club qui est presque devenu le sien. Mais il ne reste plus qu’un an de contrat au manager français et jamais la pression n’a été aussi forte sur celui qui a été tancé par une partie du public en fin de saison dernière. Incapable de ramener le titre depuis 12 ans c’est l’effondrement de tout un système, dénoncé par les fans des Gunners, qu’un départ du coach alsacien pourrait précipiter. (article publié dans le n°302 du magazine Onze Mondial (octobre-novembre 2016))

Crédits photo : David Price (Flickr)

Dimanche 14 août 2016. Des milliers de Gooners (du nom des supporters d’Arsenal) défilent dans le borough d’Islington pour rejoindre l’Emirates Stadium, outil de la compagnie aérienne émirati installé depuis maintenant 10 ans dans le nord de Londres. Aux abords de la boutique officielle du club les tuniques 2016–2017 s’exhibent fièrement. Avant le choc face à Liverpool pour la reprise de la Premier League, l’insouciance a repris le dessus chez les fans. Les compteurs sont remis à zéro. La saison passée, oubliée… Enfin pas pour tous.

Lunettes de soleil sur le nez, Mark attend le coup d’envoi sur l’un des bancs en pierre qui jouxtent l’enceinte. Abonné depuis 25 ans, il semble moins serein qu’un supporter juste à côté qui agite frénétiquement l’Union Jack. “Notre défense centrale m’inquiète avec la blessure de Gabriel et l’absence de Koscielny”, confesse l’Anglais. Mais c’est une question sur la dernière année de contrat d’Arsène Wenger qui le fait s’agiter. Pour lui pas de doutes: c’est la der’ pour l’Alsacien. “Il va essayer de ramener le titre avant de s’en aller mais on sait tous que ça va être très compliqué. Il aurait dû partir après la victoire en Cup, ça faisait déjà neuf ans qu’on n’avait rien gagné. C’était beau. Sans parler de la saison dernière qui aurait dû être pour nous.”

Une grosse colonie helvète rejoint les travées du stade, maillots floqués “Xhaka” sur le dos. Les sourires et l’impatience d’un gros match sous un franc soleil feraient presque oublier l’opposition entre “Wenger IN” (en faveur d’un maintien du Français) et “Wenger OUT” (pour un départ) qui a animé les fans l’an passé. Un clash “enjolivé par les médias” pour certains, reflet d’une “scission profonde du public” pour d’autres… “C’était du 50–50”, témoigne Mark. “Il reste le plus grand entraîneur de l’histoire du club mais il est dépassé tactiquement et s’entête dans sa vision du football. Qui est très respectable, attention, mais plus adaptée au foot actuel. Quand on voit les sommes d’argent que le club a en réserve et qu’on ne bouge pas en faisant tout reposer sur des joueurs inexpérimentés…”

Les deux équipes font leur apparition sur le billard rénové du club londonien. “Ça va être une rencontre très intense contre Liverpool et ces affrontements sont toujours imprévisibles”, expliquait Wenger dans le programme d’avant-match. A posteriori, difficile de lui donner tort. Le spectacle proposé est un condensé de tout ce que le football anglais a d’exceptionnel. Dans le sens hors de l’ordinaire. Un penalty raté puis un but dans la foulée de Walcott, un coup-franc splendide de Coutinho, des actions de classe, des défenses aux abois… Et un chef d’oeuvre, une frappe hors-du-temps signée Sadio Mané qui vient provoquer les sifflets du public et même la fuite d’une partie de celui-ci.

“Regarde-les eux! Ça me dégoûte…” Un couple suisse, pour leur première dans l’antre des Gunners, s’indigne face aux supporters qui désertent les tribunes centrales alors que le score est de 1–4. Certains reviennent une minute plus tard suite à la réduction du score d’Oxlade-Chamberlain. D’autres préfèrent jouer à Pokemon Go pour masquer leur déception. Pendant l’intégralité du match les fans des Reds ont fait beaucoup plus de bruit que l’Emirates tout entier. Ce dimanche le “climat difficile à la maison” pointé du doigt par le manager français il y a quelques mois est de retour. La lassitude aussi. Une nouvelle banderole a ainsi fait son apparition du côté du virage North Bank: “over and over and over again” (“encore et encore et encore”)…

Un début prometteur, une implosion soudaine et un retour trop tardif. Arsenal a refait du Arsenal pour sa première. Et forcément le lendemain dans la presse anglaise, c’est le coach qui prend. “La dure vérité est que la mauvaise prise de décision de Wenger a eu autant de rôle dans cette défaite que la malchance des Gunners, écrit Matt Hughes dans le Times. Plutôt que de s’activer sur le marché des transferts pour renforcer son équipe, le Français a adopté sa position par défaut en lançant des gamins et en faisant confiance à des joueurs qui doivent encore la gagner — avec des résultats dommageables prévisibles.”

Une histoire d’amour contrariée, entre souvenirs glorieux et futur incertain

En quittant les allées du stade les supporters dissèquent et s’énervent. Là encore c’est bien souvent le cas du manager qui ressort de cette contre-performance collective. Dans le viseur: sa gestion du marché estival. Depuis 10 ans les mercatos d’Arsenal sont des miroirs aux alouettes. Pas un jour sans qu’une rumeur autour de l’arrivée imminente de noms ronflants dans le nord de Londres ne vienne faire les choux gras de la presse sportive. Et à chaque fois ou presque les fans doivent composer avec la même amertume. Aux critiques Wenger répond toujours par les mêmes éléments de langage en conférence de presse. “Nous devons identifier les besoins” ; “on ne recrute pas pour recruter mais parce que l’on pense que cela peut être profitable à l’équipe” ; “nous sommes toujours à la recherche de “top players” mais ils ne sont pas toujours sur le marché”… Liste loin d’être exhaustive. Dernière trouvaille peu goûtée par les supporters, “l’attitude responsable” que doit adopter le club dans ses transferts au regard des 600 employés que compte l’entreprise Arsenal. Une petite phrase vite détournée sur la Toile. La fausse lettre de démission d’un employé expliquant qu’il préférait partir pour “soulager les finances du club” s’est ainsi répandue à toute vitesse et a donné du grain à moudre au compte parodique d’Arsène Wenger sur Twitter

Admiratifs, parfois haineux, respectueux mais surtout exaspérés, les Gooners entretiennent une histoire d’amour contrariée avec l’homme de 66 ans. Une histoire assez unique car sans doute jamais leur passion pour les Gunners ne se serait matérialisée sans l’innovation et la gagne des premières années du Français à la tête du club. Le sujet est sensible car il touche aux fondamentaux. L’ancien entraîneur de Nagoya a mis fin au “boring” (“ennuyeux”) Arsenal en développant un jeu de passes et de contre-attaques un temps perçu comme modèle. Il a placé le club sur la carte de l’Europe en enchaînant les campagnes de Ligue des champions. Le développement de la multinationale des Canonniers? La vitrine à trophées garnie de six Cup et trois championnats? Park Chu-young sur l’une des plus belles pelouses du monde? Made in “Tonton”, surnom affectif donné par les Gooners français.

“Je suis un grand admirateur d’Arsène Wenger, je ne serai jamais pour son départ”. Twittos britannique de 20 ans, celui qui se fait appeler “Dare to Wenger” (“oser Wenger”) résume bien ce qu’a apporté l’homme dégingandé aux sérieux problèmes de fermetures éclair.

“Il a transformé le club et le foot anglais. Je crois que le passage d’Highbury à l’Emirates a été bien géré. Les deux succès consécutifs en Cup étaient des signes positifs avec les signatures d’Özil, Alexis ou Cech. Je crois que maintenant la transition est terminée et qu’on peut évaluer si le Français est toujours la bonne personne pour le club. Cette saison est cruciale.”

Vincent Fabre, supporter à la tête du blog francophone des Gunners, veut lui redonner au Français le crédit qu’il mérite.

“Ses qualités sont innombrables et pas seulement humaines ou intellectuelles. Quand on ne gagne pas, on a toujours tort, la majeure partie du public ne cherche pas plus loin. Mais tactiquement il n’a pas grand-chose à envier aux cadors actuels si ce n’est un chéquier illimité et un effectif valide. Il faudrait surtout se demander si les grands tacticiens d’aujourd’hui seraient capables de garder une équipe faite de bric et de broc sur le podium du championnat le plus difficile au monde et en Ligue des champions chaque saison depuis 18 ans. Moi, je ne suis pas sûr que ne pas être sacré champion cette année lui coûte son poste. C’est lui qui décidera de partir ou non.”

Wenger premier fusible de la contestation des fans?

À proximité de la statue de Tony Adams, l’ancien capitaine emblématique, plusieurs fans se rassemblent. “C’est incroyable, c’est toujours la même chose” peste une supportrice avec un maillot de Gervinho. “Et ça fait douze ans que ça dure!” renchérit un homme nettement plus énervé. La quête du Graal — qui se refuse au coach alsacien depuis plus d’une décennie — fait grincer les dents de ceux qui veulent dresser le bilan et basculer dans une nouvelle ère. D’autres élargissent le problème au Board (conseil d’administration) et pointent du doigt Ivan Gazidis, le directeur général du club, mais surtout l’Américain moustachu et milliardaire Stan Kroenke. Le principal actionnaire profite de l’exposition médiatique de son joujou pour faire fructifier ses deniers. Un enrichissement unilatéral puisque les fans ont bien du mal à voir leurs propres profits (Arsenal est toujours champion d’Europe du prix de l’abonnement). Qui sait si ce n’est pas tout un système qui pourrait s’effondrer une fois Wenger écarté?

“Le problème n’est pas juste Kroenke mais plus largement la culture sportive américaine, détaille Vincent Fabre. Pour les investisseurs US une structure sportive c’est une cash machine qu’on peut intégrer dans une holding aux côtés d’un club de base-ball ou de football américain. L’histoire ou la tradition ne les intéresse pas. Les clubs de Premier League détenus par des Américains sont tous plus ou moins touchés par le même mal : public et ambiance en berne, abonnements onéreux, rentabilité exigée. Kroenke a permis à Arsenal de consolider et développer sa surface financière et de passer sans trop de casse l’étape du lourd financement de l’Emirates. Mais aujourd’hui, il manque quelqu’un qui insuffle un peu d’ambition au club.” “Les critiques envers Kroenke visent aussi Arsène, rappelle toutefois Mark. Il est partie prenante du fait de ne pas dépenser. Il se contente de gérer, d’avoir une belle pelouse pour avoir un jeu attractif mais qui n’apporte pas de titres…”

Stan Kroenke et Arsène Wenger discutent, en 2011, dans les salons de l’Emirates Stadium.

Il y a 25 ans un abonnement à Highbury s’arrachait à une centaine de livres. Aujourd’hui, il tourne autour des 2 000 à l’Emirates. Une hérésie pour Jake Shepard, Gooner de 18 ans, qui l’a conduit à lancer une pétition il y a six mois. “Je l’ai créée quand le club a annoncé qu’il y a allait y avoir une augmentation du prix des places, explique-t-il. La pétition a obtenue 7 500 signatures et la surcharge a été abandonnée. Elle est revenue sur le devant de la scène récemment avec le mauvais départ du club et le manque d’activité sur le marché des transferts donc j’en fais à nouveau la promotion.” Une promotion facilitée par son nombre d’abonnés sur Instagram (plus de 128 000). Et ce n’est pas que la politique tarifaire du club que veut pointer du doigt Jake Shepard mais bien la responsabilité du Board, comme en témoigne le titre de l’annonce: “Stop Stan Kroenke destroying Arsenal Football Club” (“Empêcher Stan Kroenke de détruire Arsenal”). “J’adore Arsène Wenger mais le club ne va nulle part, se justifie-t-il. Le premier blâme revient à Kroenke qui dit qu’il n’a pas acheté Arsenal pour gagner des trophées mais pour se faire de l’argent. Mais la façon dont laquelle Wenger défend cela en conférence de presse n’est pas acceptable. Jake reste lucide: il n’attend pas de cette pétition qu’elle mette le principal actionnaire à la porte. “Mais si ça permet de le réveiller un peu, c’est déjà pas mal”. “Mon rêve est que Kroenke, Gazidis et Wenger s’en aillent, conclut-il. Mais c’est presque impossible.”

Face à cette contestation de plus en plus forte des dirigeants, plusieurs groupes de supporters tentent de faire porter leur voix. C’est le cas de l’Arsenal Supporters Trust (AST) qui compte plus de 1 000 membres ayant des parts au sein du club. Si leur actionnariat est minime, ils essaient de promouvoir les intérêts des fans et militent pour que ceux-ci aient voix au chapitre. Comme chaque année un questionnaire a été adressé aux adhérents de l’AST, revenant sur tout un tas de sujets qui préoccupent les supporters. Si ça ne reste qu’un agglomérat d’opinions les résultats n’en sont pas moins parlants. Seulement 11% s’estiment satisfaits du travail de Stan Kroenke. Lorsqu’on leur demande d’évaluer de 1 à 10 si les dirigeants font tout pour qu’Arsenal remporte à nouveau la Premier League, 65% des réponses se concentrent de 1 à 5. Même le départ (ou non) de Wenger est soumis au vote et la défiance est manifeste puisque 8% sont en faveur du renouvellement de son contrat après 2017. La tendance majoritaire? Son maintien jusqu’à la fin de la saison avant d’examiner la situation en fonction des résultats obtenus. Une option pragmatique qui met le technicien alsacien sous pression et amène à réfléchir sur une future transition. Pas évident quand l’exemple de Sir Alex Ferguson est dans le rétroviseur.

Du côté des prétendants, chacun y va de son nom: Guardiola, Koeman, Simeone, Klopp, Howe… À moins qu’un successeur du cru (Henry? Arteta?) soit privilégié, ce qui pourrait nécessiter davantage de temps pour redessiner toute une structure et offrir un peu de sursis à l’entraîneur français. “Il est toujours un bon manager et vous ne savez jamais ce qui peut arriver lorsqu’un nouveau coach débarque, confessait Dennis Bergkamp au Daily Mail en avril dernier. Je suis sûr qu’il est toujours ambitieux pour gagner des trophées. Tant qu’il ne perd pas le lien avec l’équipe…”

La foule se presse vers la station de métro d’Holloway Road, pourtant fermée après les matchs. Pour cette reprise douloureuse les pancartes appelant au départ de l’Alsacien, qui ont émaillé les tribunes de l’Emirates il y a quelques mois, sont restées au placard. Pour l’instant. Peut-être que les “Arsène, thanks for the memories but it is time to say goodbye” ou “Time for Change, Arsenal FC not Arsène FC” rejailliront d’ici mai prochain.

Lâché par d’anciennes gloires d’Highbury, “AW” semble de plus en plus esseulé et sait que rien ne lui sera pardonné cette saison. Les arrivées récentes de Lucas Perez et surtout Shkodran Mustafi ont (un peu) rassuré les fans. Preuve que la régularité et le travail effectué par le Français depuis 1996 est encore loué par des joueurs. Reste que dans la course aux armements, Manchester City, United ou Chelsea semblent avoir une longueur d’avance. La lutte pour le titre a mal débuté pour les Gunners qui comptent déjà cinq points de retard sur les trois favoris des bookmakers. Il reste du temps afin de corriger le tir mais pour Wenger l’heure du couperet, quoi qu’il en soit, se rapproche inexorablement.

Vingt ans en arrière Arsène “who?” faisait les gros titres de la presse anglaise, qui moquait gentiment son impopularité. Quand son aventure londonienne s’arrêtera, fort à parier que c’est une marque de reconnaissance qui sera témoigné dans les journaux d’outre-manche. Floqué en lettre d’or, son prénom embrassera le nom d’un club qu’il a conduit vers le faste et la démesure du football au XXIe siècle.


Pour aller plus loin: “Gooners Out, Tourists In : a decade of Arsenal Change at the Emirates”, article de Robert O’Connor pour le Bleacher Report retraçant l’évolution du club lors des dix dernières années ; “Welcome to Arsenal: the smallest big club in the world”, article de blog de Callum Perritt pour The Gooner Ramble.
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