Dans la peau des collectionneurs d’objets sportifs

Préserver, collecter, garder à l’abri des regards indiscrets ou ouvrir au public l’accès à ses trésors… Collectionner est devenu un acte du quotidien qui n’épargne personne. Le sport n’y échappe pas. Au contraire il est l’un des symboles les plus emblématiques du grand intérêt porté à des objets ou à ce qu’ils représentent. VICE Sports a retrouvé des collectionneurs qui nous racontent leurs histoires, parfois tirées par les cheveux mais toujours authentiques.

Une partie de la collection de maillots de cyclisme de Jean-Paul Raulet.

Dans le macrocosme des férus aux armoires bien remplies, aux murs élégamment décorés ou aux garages reconvertis en musées, il y a un dicton qui s’applique dans la plupart des cas : “pas de collection sans passion”. C’est elle qui fonde l’intérêt porté aux choses, amorce la recherche et, au final, explique l’accumulation. “Je suis un fou de judo, pas de pin’s de judo à la base”, explique par exemple Stéphane Brand. Cet agent SNCF de 48 ans a grandi sur les tatamis, au point d’intégrer un pôle d’entraînement à Poitiers au début des années 1990. C’est à ce moment-là que le pin’s se démocratise, au point que chaque club a très vite le sien. Après les entraînements, le troc s’organise. “Mais ce qui a vraiment déclenché le truc, reprend Stéphane, c’est que je suis de la génération de Marie-Claire Restoux (championne olympique aux Jeux d’Atlanta en 1996 en -52 kg). Elle s’entraînait avec nous et préparait les championnats du monde universitaire. C’était à Jonquière au Canada. Elle m’avait ramené deux ou trois pin’s et c’est le moment où j’ai commencé à les mettre de côté.” Aujourd’hui, il en possède près de 5 000.

Serge Scorsonelli fait encore mieux. Son truc à lui, ce sont les pin’s en lien avec la pétanque. Finalement logique quand on a l’accent chantant du Sud, qu’on vit à Marseille et qu’on passe son temps sur les terrains en sable à lancer la boule grise (désolé pour le cliché)… 8 000 pièces ornent ses cadres, tous copieusement fournis. Affilié à un club depuis plusieurs années, Serge a commencé les échanges en 1980 durant divers concours. “Au début, je les ai mis dans une petite boîte, explique-t-il. Puis au bout d’une vingtaine je me suis dit que ce serait bien de les accrocher au mur. Petit à petit j’ai voulu remplir ma collection, je me suis mis à rechercher, à demander à droite à gauche et puis la folie a commencé comme ça.”

À gauche, l’un des nombreux cadres de Serge Scorsonelli, le collectionneur de pin’s sur la pétanque. À droite, Stéphane Brand (accréditation autour du cou) pose aux côtés du papa de Teddy Riner lors du tournoi de Paris, en 2014.

Les amateurs d’épinglettes ne sont pas les seuls à trouver dans un objet un moyen de se rappeler leur passion pour leur sport. Pour Pierre Drugmand, tout part du cheval. Il baigne dans le monde équestre depuis son plus jeune âge. Mais sa collection a cela d’insolite que, comme il l’avoue lui-même, elle doit tout au hasard. “Pour aller au boulot à Bruxelles je prenais le train tous les jours, détaille-t-il. Je traversais une petite galerie pour me rendre sur mon lieu de travail. Il y avait à cette époque-là, dans les années 1960, un magasin d’articles sud-américains. Dans la vitrine ce jour-là j’ai vu deux éperons de forme bizarre, tous rouillés. La tige, c’est-à-dire la partie qui tient la molette, était en forme de bec d’oiseau. Le vendeur était incapable de me dire de quel pays ils provenaient.” Le Belge, sans trop savoir pourquoi, se met à chercher l’origine de ces deux éperons. Il se rend dans plusieurs bibliothèques sans succès. Au bout de deux ans de recherche (qu’il poursuit jusqu’à la bibliothèque nationale à Paris!), il apprend enfin que ce sont des éperons d’indiens du Chili. “J’ai gratté dans un cahier les quelques lignes que j’ai trouvé parce qu’il y avait très peu de documentation sur l’éperonnerie, poursuit Pierre Drugmand. Avec ces deux années, mon carnet s’est rempli et je me suis rendu compte qu’il y avait une histoire, des évolutions qui tenaient compte de la mode, des tactiques militaires, de l’équipement…” Avec presque assez de matériel pour faire une thèse, où le collectionneur se mue en connaisseur-expert, Pierre est logiquement devenu le spécialiste du sujet. Il parcourt le monde entier pour parler des éperons.

Que ce soit le judo, la pétanque ou l’équitation, la passion pour le sport serait le principal facteur, celui qui amènerait à amasser des quantités d’objets parfois phénoménales. Comme un moyen de matérialiser ce que l’on ressent, d’exposer un loisir qui s’infiltre dans chaque parcelle de sa vie. Mais les histoires personnelles de ces accumulateurs ne peuvent pas être occultées. Emmanuel Tuffier compte 766 bidons et 371 musettes de cyclisme dans sa cave, peut-être plus au moment d’écrire ces lignes. Pourtant rien ne prédestinait celui qu’on surnomme “Manu le footballeur” dans sa commune de Quend, dans la Somme, à empiler les gourdes des pros de la petite reine. “Jusqu’en 2000 je n’aimais pas le vélo, avoue-t-il d’ailleurs. Je crois qu’il y avait le Grand Prix de la Somme qui passait dans ma ville, j’avais décidé d’y faire un tour. En marchant j’ai trouvé un bidon de la Française des Jeux (équipe cycliste), je l’ai ramassé et je me suis dit : “c’est pas mal ça!”. Je me suis dis : “tiens, pourquoi pas essayer d’en ramener chez moi?” J’ai enfourché ma mobylette, suivi la course et en ai récupéré quelques-uns. Et ça fait 17 ans que je parcoure le bord des routes pour en récupérer.” Un déclenchement soudain qui fait peut-être écho à un coup dur bien plus intime. “Dans ma famille, il n’y avait que mon grand-père qui s’intéressait au vélo. Je ne regardais pas la télé avec lui, ça ne m’intéressait pas. Maintenant il a disparu et je regrette. J’aurais voulu vivre ça à ses côtés.”

La recherche, toute une technique

Qu’on y projette sa nostalgie, sa passion ou les deux, la phase de recherche est cruciale pour compléter sa collection. Le plan doit être sans accroc pour devancer la concurrence. C’est une lutte permanente pour tenter d’obtenir une pièce, parfois désirée depuis des années. Remplir le trou manquant, compléter le puzzle… Les métaphores ne manquent pas. Pour Michaël Auffray, qui détient près de 210 maillots de joueurs de foot évoluant en Ligue 2 ou National, l’apparition des réseaux sociaux a été une aide incroyable. “J’ai récupéré mon premier maillot il y a une quinzaine d’années. L’objectif c’était d’en choper un ou deux de temps en temps, pas de débuter une collection. Un par saison déjà c’était énorme. Et puis j’ai rencontré pas mal de collectionneurs depuis qu’il y a Facebook. On s’est pris au jeu, on a commencé à se lancer des petits challenges indirectement, on se refilait nos contacts.” Michaël contacte les joueurs directement via FB même s’il admet qu’ils répondent de moins en moins. Il se rapproche aussi des coachs, des présidents, des intendants… Focalisé sur l’AJ Auxerre — “j’en avais environ 80 : génération Niculae, Chafni, Jelen, Berthod, Hengbart, Pedretti…” — le Bourguignon se diversifie et, au fur et à mesure, affine sa stratégie. “Je finis tôt le boulot et j’arrive à l’hôtel des joueurs à 16h. En général ce sont toujours les mêmes ou j’obtiens des renseignements avant. C’est à ce moment-là que je leur demande leur maillot. Ce sont souvent des mecs que je vois depuis des années. À la sortie des vestiaires, après le match, ils viennent me l’apporter.”

La collection de maillots de foot, presque au complet, de Michaël Auffray.

Jean-Paul Raulet, lui, est plutôt de l’ancienne école. Ce Breton tout juste soixantenaire collectionne les maillots des champions cyclistes de sa jeunesse, qui disparaissent de jour en jour. Bercé par le vélo — “ça comptait beaucoup dans la Région, c’était tous les week-ends ou presque” — et lui-même coureur, Jean-Paul se débrouille “au culot” en recherchant les adresses de ses idoles. “Je leur demande s’ils ne veulent pas me laisser une tunique, témoigne-t-il. 90 fois sur 100 cela fonctionne. Je préfère faire mon truc tout seul, discuter… Ça fait partie de l’histoire.” Il faut souvent plus que des centaines de kilomètres pour dissuader ces mordus. Emmanuel Tuffier n’hésite pas à faire 700 bornes dans la journée pour trouver un bidon ou une musette. “Et si je travaille, ajoute-t-il, je vais prendre un jour de congé pour aller voir une course.” Mais quand une pièce manquante se trouve hors du périmètre où le déplacement reste encore “raisonnable”, c’est une autre logique qui se met en oeuvre : celle du réseau. Serge Scorsonelli actualise fréquemment sa liste de recherche des épinglettes qui lui échappent encore. Et quand il ne les trouvent pas sur Internet, le Marseillais fait appel à ses émissaires en Allemagne ou en Russie. Stéphane Brand a, lui, profité de ses expositions au Grand Slam de Paris-Bercy — sous l’égide de la fédération française de judo — pour rencontrer du beau monde. “J’ai échangé ma carte avec pas mal de personnes, indique-t-il. Quand je les croise, ils me disent : “tiens, je t’ai ramené ça du championnat du monde au Japon”… C’est souvent comme ça.”

Rapaces et vendeurs sans scrupules : les ennemis des collectionneurs

Emmanuel Tuffier a aménagé sa cave pour exposer ses 766 bidons et 371 musettes récupérées ces 16 dernières années.

Il n’existe pas de marché à proprement parler pour la plupart de ces collections. Et, comme le confirment tous ces hommes*, la motivation financière est loin d’être la raison principale qui les poussent à constituer leur trésor de guerre. Enfin ils leur arrivent de se séparer de deux/trois objets moyennant quelques piécettes. “J’ai déjà vendu des bidons que j’avais en double à bas prix mais c’est très loin d’être un business, avoue Emmanuel Tuffier. Si j’arrive à me faire 20, 30€ en vendant à un collectionneur, ça va me permettre de faire le plein de gasoil.” Non, ceux dont il faut se méfier ce sont les rapaces, les vautours. Ces personnages sans scrupules qui ne collectionnent pas mais amassent pour mieux monnayer dans la foulée leurs trouvailles. “J’en vois tout le temps au bord des routes ou aux arrivées, ajoute Emmanuel. Ils vont prendre tout ce qui traîne, c’est-à-dire 10 fois le même bidon et on va retrouver ça le lendemain sur Ebay ou Le Bon Coin à cinq euros. Moi j’en prends un si je n’ai pas l’équipe en question, pas la glacière entière. Des coureurs refusent même aujourd’hui de donner des dossards parce qu’ils les retrouvent sur le Net. Ils ne sont pas bêtes, ils savent qu’il y a deux exemplaires par course (sauf sur les Grands Tours) comme sur Paris-Roubaix par exemple. Ils savent très bien à qui ils l’ont donné, donc ils se méfient.” Sans parler de ceux qui se rapprochent des bus des équipes bouteilles de champagne ou boîtes de chocolats sous le bras pour récupérer une tunique dont ils tireront un bon prix dès le lendemain. Le baroudeur Jean-Paul Raulet en sait quelque chose. Lui pointe du doigt la différence d’époque, de génération. “Dans les années 1960–1970, chaque coureur, même professionnel, n’avait pas 50 maillots dans sa valise, détaille le Breton. Aujourd’hui, par exemple à la FDJ, le mec va avoir deux ou trois valises de maillots, cuissardes etc. Et pourtant c’était plus facile d’en récupérer il y a 50 ans. Certains promettent et ne tiennent pas parole, c’est un peu comme tout.”

Michaël Auffray est lui confronté à la réalité plus méconnue des joueurs de Ligue 2 ou de National qui paient de leurs poches les maillots (lorsqu’ils ne gagnent pas, n’ont pas de primes…). Ce qui est également le cas de certains clubs de l’élite. Ou quand avoir une tunique de Concarneau, d’Avranches ou d’Auxerre a plus de cachet (car plus dur) que d’avoir celle de Cavani et consorts… “Ça reste un monde particulier, confesse cependant l’homme originaire du Morvan. C’est pour ça que j’ai pris un peu de recul cette année. Quand ils te promettent leur maillot à la fin du match et qu’ils vont le balancer en tribunes au coup de sifflet final… Bon. Certains se prennent pour des stars, et ça depuis quelques années c’est de pire en pire. Avant quand tu avais la parole d’un joueur, il te le filait.” À l’image des coureurs cyclistes, il faut dire que les footeux aussi deviennent méfiants au fil du temps. Beaucoup ont vu le business grandir autour de leur tunique estampillée “officielle”, “portée” ou “dédicacée”. Michael évoque d’ailleurs une histoire qu’il a vécue : “j’avais un peu harcelé Nicolas Fauvergue, il m’avait dit “je réfléchis”. Ensuite il m’a envoyé une capture d’écran de son maillot qui était en vente sur le Bon Coin. Il me dit : “c’est mort, tu ne l’auras pas parce que je n’accepte pas qu’on fasse ça”. Je me suis défendu en lui disant que j’étais un passionné, un collectionneur, que je n’étais pas comme ça… Et au final il me l’a offert.”

De vraies pièces de musées

Hobby III (5 mètres jauge internationale) durant la traversée Brest-Douarnenez (2012), Bel-Ami, un 12m2 du Havre, qui fait la Une du Chasse-Marée n°96, la yawl Nana entièrement restaurée avant de naviguer jusqu’à San Francisco… Patrick Bigand (crédits photos) possède près d’une quinzaine de bateaux de patrimoines qu’il a sauvés de la destruction.

Quelle que soit la spécialité de chacun, les objets collectés deviennent parfois comparables à de véritables oeuvres d’arts. Des pièces de musées qui valent tout autant pour leur rareté, leur prestige ou leur aspect historique. Patrick Bigand est l’un de ceux qui mêlent collection et préservation. Depuis 1984, le Quimpérois répare des bateaux de patrimoine. “J’appartenais à la société nautique d’Enghien (Val-d’Oise), raconte-t-il. Je faisais de la voile, du dériveur. Il y avait un bateau à l’abandon sur l’île des Cygnes, vernis mais très joli. Je ne savais pas quelle était son histoire, son âge. Il n’était pas très grand, 5 ou 6 mètres, et puis les gens du coin le connaissaient un peu. De fil en aiguille j’ai fini par l’acheter pour une poignée de cacahuètes. Ça a été mon premier bateau de collection. Il s’appelait Bel-Ami, c’était un 12m2 du Havre.” Patrick le restaure et se fait vite identifier par ses copains rameurs comme celui qui aime bien les vieux navires. Il en récupère ensuite un autre, venu de Belgique. “Un bateau exceptionnel”, confesse le Breton : un gig de la Tamise construit en 1901 par Burgoyne, un des grands constructeurs anglais au tournant du XIX-XXe siècle. C’est ensuite au tour de Fanny, un canot signé du célèbre constructeur d’avions Armand Déperdussin, puis Goon, Nana, Germaine (yawls), Hobby III (5 mètres jauge internationale)… Une quinzaine de bateaux anciens, sauvés de la destruction pour la plupart, atterrissent chez Patrick Bigand. Le marin est même parvenu à faire classer en “monument historique” quelques-uns de ses plus beaux et emblématiques spécimens. Un bon moyen d’obtenir une subvention pour leur réfection. “L’autre intérêt, précise-t-il, c’est que les navires sont répertoriés et a priori protégés dans le futur. Ça permet de les identifier comme intéressants.” Certains ont ainsi navigué jusqu’à San Francisco, Salem, Brême ou Copenhague pour des expositions.

Pierre Drugmand est lui parvenu à se construire un réseau impressionnant grâce à sa spécialisation. Repéré à la suite d’un événement organisé en 1977, il devient co-fondateur du Club international d’éperonnerie (CIDE) en 1986. Il en est même le président depuis 22 ans. Le contact avec la cinquantaine de bénévoles, répartis dans 12 pays différents, est permanent. “Aujourd’hui musées et particuliers viennent nous voir régulièrement pour exposer nos pièces, affirme le Belge. Par exemple certains de mes éperons ont eu leur place dans le département armes et armures du Metropolitan Museum of Art de New York, d’autres parmi la collection personnelle du roi de Suède…” Sans pression aucune. Loin des modèles sertis de diamants ou autres artifices luxueux, Pierre s’attache davantage à l’évolution technique de siècle en siècle. Une collection là encore orientée autour du dessein patrimonial de ces objets d’histoire.

À gauche, collection personnelle d’un des membres du Club international d’éperonnerie (CIDE). Au centre, un éperon hongrois de gala venant du XIXe siècle. La selle chinoise de droite se trouve au musée du cheval à Saumur.

“Les bidons et musettes que je récupère sur le Tour de France sont mes préférés. Une fois je suis allé voir une étape du Tour pour ramasser un seul baluchon : c’était celui d’Alexandre Vinokourov.” Emmanuel Tuffier fait partie de ceux qui savent ce qu’il y a dans les gourdes des coureurs cyclistes. “De l’eau pure ou de l’eau sucrée avec des vitamines”, affirme-t-il. Le Samarien a un rapport bien plus personnel — et personnalisé — à ses pièces de prestige. Et il n’est pas le seul. Derrière chaque collection se cache une histoire qui vient, en fonction du contexte, déterminer leur importance. L’autre fou de la petite reine, Jean-Paul Raulet, affiche ses préférences. Pour lui, les deux maillots du Tour 1969 de l’équipe Sonolor-Lejeune comptent beaucoup. “Je rêvais devant étant gamin, témoigne-t-il le regard pétillant. J’en ai aussi un de 1950 que portait Jean-Marie Goasmat (“le farfadet de Pluvigner”). Bernard Glais (une autre légende du cyclisme breton) m’a également donné le dernier maillot qui lui restait, avec lequel il avait été champion de Bretagne des indépendants. Il m’a transmis sa confiance, ça représente énormément.” Laurent Fignon et Greg Lemond ont récemment rejoints son lot de grands noms.

“Moi c’est le pin’s du championnat du monde 2000 qui sort de l’ordinaire, raconte Serge Scorsonelli. Ils en avaient sorti un avec deux éclats de diamant et le rubis. C’est le président de la fédération thaïlandaise qui me l’a offert pendant une compétition à Grenoble.” Les deux épinglettes en or de son amie Lucie Décosse — sacrée championne du monde de judo en 2010 et 2011 — occupent une place à part dans le coeur de Stéphane Brand. Sans compter ceux que lui ont cédé Jean-Claude Brondani ou Jean-Jacques Mounier (tous deux médaillés de bronze aux JO de 1972)… “À chaque fois ils me disent : “plutôt que d’avoir ça chez moi dans un tiroir, c’est mieux de les mettre dans ta collection pour que tout le monde les voient lors des expositions.””

Regard complice entre Stéphane Brand et Lucie Décosse, venue apprécier la collection de son ami lors du tournoi de Paris en 2013.

Pourquoi collectionne-t-on ?

Mais, en définitive, qu’est-ce qui pousse à collectionner tous ces objets parfois sans grand intérêt hormis celui qu’on lui porte? Est-ce que la passion ne virerait pas, quelques fois, à la déraison?

Adrien Pichon est doctorant en psychopathologie clinique à l’université Lumière Lyon 2 et réalise une thèse sur le syndrome de Diogène, qui traduit un dérèglement du comportement (qui se manifeste par une absence d’hygiène et une tendance à tout garder et ne rien jeter). D’après lui, “l’accumulation compulsive — dont on parle de plus en plus — est moins systématique que les comportements de collection qui ont une dimension plus esthétique et sociale”. “Les collectionneurs sont moins effrayés par la mise en circulation de leurs objets, explique-t-il. Ils peuvent échanger des choses pour en acquérir de nouvelles alors qu’on ne retrouve pas cela chez les accumulateurs compulsifs, pour qui se séparer de quelque chose est insupportable.”

Les entretiens réalisés permettent de mettre en perspective plusieurs éléments intéressants:

  • Tous les collectionneurs interrogés ont un espace dédié à leurs objets. On est donc loin du seuil problématique / pathologique.
  • Une volonté d’exhaustivité existe belle et bien : l’objectif est de “tous les avoir”, les listes permettent de savoir ceux qu’ils restent à trouver. “Il y a un côté impulsif, sinon il en suffirait d’un et pas de plusieurs”, confirme Adrien Pichon.
  • Hormis les collections des membres du CIDE qui restent discrètes, tous exposent, ont exposé ou voudraient le faire. “Je connais mes maillots et leur histoire par coeur, affirme par exemple Jean-Paul Raulet. Ceux qui viennent vont apprendre des choses. Je ne suis pas Jean-Paul Ollivier, mais Jean-Paul quand même!” Discuter, expliquer, échanger : le lien social est partout. On est loin des accumulateurs compulsifs et de la syllogomanie.
  • L’aspect financier n’est pas un moteur. Pour Adrien Pichon la dimension de trésor, de thésaurisation est à prendre en compte.
  • Les histoires personnelles et les liens affectifs sont les points centraux. Le comportement de collection matérialise bien souvent des moments forts présents dans leur mémoire. Certains veulent “concrétiser leurs souvenirs”. L’objet fait office de relique. L’idée en le conservant est de ne pas le mettre au passé. Cette relation à l’objet “fétiche” est d’autant plus forte chez les collectionneurs de maillots, analyse Adrien Pichon. “Des expériences ont été faites sur deux pièces identiques : l’une touchée par la reine d’Angleterre et pas l’autre. Spontanément les enfants vont avoir tendance à se tourner vers celle de la reine et lui accorder plus de valeur. Il y a une part d’irrationnel.”
  • Garder, collecter des pièces en rapport avec sa passion est un moyen de ne pas quitter le milieu, de s’y accrocher encore un peu.
  • Tous posent des limites à leur collection. Michaël Auffray raconte par exemple qu’il a ralenti ses recherches après l’arrivée d’un nouveau bébé. Jean-Paul Raulet veillait avant tout à ce que sa femme “ne souffre de rien à cause de cela”. Il y a une lucidité de la part de ces hommes.
  • Le rapport à l’identité et à l’affiliation locale, prégnant chez Serge Scorsonelli, rejoint également l’histoire personnelle.

Que ce soit le bandana de Yannick Noah ou la raquette de Mary Pierce, la selle de Raymond Poulidor, les pointes de Colette Besson ou l’épée de Laura Flessel, les collections d’objets sportifs ont souvent tendance à être considérées comme très individualisées. Pourtant de nombreux collectionneurs, peut-être la majorité, transposent leur passion dans des choses plus universelles : billets de tel ou tel événement, écharpes, stickers, épinglettes et autres rubans, vignettes Panini… Et la liste est loin d’être exhaustive. Jetez un oeil à vos tiroirs, vous y trouverez peut-être des trésors. Mais gare à l’excès! Se lancer à la conquête d’objets manquants rend insatiable et peut amener à devenir, malgré soi, un collectionneur de collections…

*Parmi toutes les collections sondées (football, golf, judo, pétanque, équitation, cyclisme, rugby, handball, badminton, voile) ici et là sur Internet (blogs, réseaux sociaux) et dans la presse locale et nationale, aucune femme. Sans doute — il faut le reconnaître — en grande partie en raison d’un choix de disciplines sportives sur lesquelles reposent encore fortement une image masculinisée de ses pratiquants…


Originally published at sports.vice.com

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