“Les Jeux Olympiques montrent précisément où en est l’humanité”

Les études de l’Institut de recherche bio-médicale et d’épidémiologie du sport (Irmes) ont montré que les performances des athlètes de haut niveau sont, depuis plusieurs années, en stagnation. Pour quelles raisons ? Comment y faire face ? Jean-François Toussaint dirige cet organisme, qui travaille en étroite collaboration avec l’Insep (Institut national du sport, de l’expertise et de la performance). Pour VICE Sports, il explore les pistes à l’étude et pointe du doigt la disparition de l’idéal olympique.

  • Est-ce que vous pouvez nous expliquer quel est le rôle de l’Irmes et nous détailler son impact sur les sportifs de haut-niveau de l’Insep ?

Au départ, en 2006, on avait un certain nombre d’ordres de mission. La première de ces missions était d’établir des bases de données épidémiologiques qui permettent de comprendre et de prévenir les risques de la pratique de haut-niveau par rapport à la santé des athlètes. Nous avons suivi l’équipe de France féminine de rugby ainsi que l’ensemble des skieurs de l’équipe de France, hommes comme femmes, pour comprendre comment leur retour à la compétition après une chirurgie de reconstruction du ligament croisé antérieur dans le genou s’établissait dans les années qui suivent. On a montré qu’après cet accident-là — qui est dramatique dans toute carrière d’athlète — le devenir de ces sportifs de haut niveau dépend essentiellement de leurs qualités et surtout de leur âge. S’ils sont avant leur pic de performance, ils vont continuer à progresser. Cela n’a rien à voir avec ces deux saisons qui vont être impactées par la rupture. On cherche à décrypter comment se construit cet équilibre entre l’augmentation de la performance et l’augmentation du risque, comment on réduit un peu la balance au profit de.

  • La sédentarité est aussi un de vos champs d’investigation…

Oui, notamment la relation entre la sédentarité et l’activité. La question est de savoir comment on va avoir une proposition de politique publique préventive qui va intégrer progressivement l’activité physique ou sportive. Il faut faire du sport si ça vous plaît ! Quand on fait une randonnée en montagne par exemple, on a cet aspect unique, extraordinaire qui peut exister, qui n’est pas codifié ni réglementé sportivement mais qui, à un moment donné, permet d’établir un lien avec le sport.

  • Est-que vous avez le sentiment de participer à l’innovation dans le domaine du sport ? On a tendance à considérer uniquement l’innovation technologique en oubliant souvent les domaines de recherche médicale qui évoluent aussi rapidement…

Les principales innovations qu’on a vu dans le domaine sportif lors des dernières décennies sont essentiellement des innovations technologiques. Qu’elles portent sur des technologies appliquées à l’organisme comme la combinaison de natation ou que ce soit des biotechnologies, considérées souvent dans le domaine des substances d’augmentation de la performance et donc dopantes. Pour moi, la définition de l’innovation est de savoir à quel moment un nouveau produit, une nouvelle technique vient changer de façon très nette la capacité de réponse à une contrainte donnée. Le sport n’est qu’une réglementation de la contrainte qu’on se donne dans un cadre qui est celui de courir, puis de sauter haut, de jouer à plusieurs autour d’un ballon avec un objectif commun… Et dans cette réglementation de l’activité physique on en vient parfois à proposer des situations d’analyse ou d’adaptation plus rapides que l’adversaire.

CC Atos
  • Sur cette capacité d’adaptation justement, on voit que le numérique permet parfois d’avoir une longueur d’avance…

Oui, l’énorme quantité de données qui est actuellement recueillie par des statisticiens permet parfois de lire un petit peu mieux les évolutions des matchs, des habitudes… Donc de déjouer les pronostics en s’adaptant par anticipation. Ce ne sont pas des grandes voies qui permettent des ruptures mais ça permet de temps en temps de voir une équipe passer un peu plus tôt le cap. Les changements importants auxquels on a pu assister sont notamment dans le ski avec les évolutions des fixations. Il y a une réduction du risque de chute mais aussi la capacité d’aller plus vite et donc de se mettre à un autre degré de chute parce qu’on a été mieux protégés. On voit qu’on déplace certaines limites, certaines interactions sans modifier la systématique de la relation entre l’environnement et l’organisme de l’athlète. C’est toujours entre ces contraintes-là, entre ce que la possibilité d’un corps peut produire et ce qu’un environnement l’autorise à faire, que se trouve le point précis de la plus haute performance.

Il y a très peu d’exemples comme ça dans le sport, à part le dérailleur sur le vélo aussi. Si on veut continuer à n’être que sur de la propulsion humaine, le fait de passer sur des vélos couchés et recouverts d’une carapace aérodynamique permet de doubler la vitesse. Le record de l’heure passerait de 54 à 100 km/h. Sur la seule propulsion des jambes comme moteur musculaire de la performance ! Mais comme on ne court pas le Tour de France dans ces conditions, l’intérêt aujourd’hui est limité. On verrait passer des fusées. Après, il faut relativiser quand on compare à la réalité des capacités naturelles. Ça reste très modeste : Usain Bolt court à la vitesse d’un chat et Phelps nage à la vitesse d’une carpe.

  • L’analyse des évolutions dans le monde du sport se base beaucoup sur la physiologie. Est-ce qu’aujourd’hui ce n’est pas davantage en bossant sur le Big Data, les neurosciences ou la génétique qu’on arrive à comprendre un peu mieux la performance humaine ?

La connaissance des fonctions associées à la performance a explosé, elle est au point d’équilibre entre de multiples interactions. Dans ce côté multi-factoriel on va avoir des éléments : la technologie, l’environnement, la culture, l’entraînement, la nutrition, les conditions de soin, de récupération… On voit aujourd’hui que les sportifs de haut-niveau sont des gens qui vivent 6 à 7 ans de plus que la population générale, ont une meilleure résistance au développement des bactéries, des cancers, aux maladies cardio-vasculaires, métaboliques… Usain Bolt, par exemple, a un microbiote de très haut niveau pour pouvoir supporter les chicken wings. Avant même d’être champion olympique, il a surtout les meilleures bactéries intestinales du monde ! On voit qu’on gagne sur tous les tableaux par le fait de sa constitution, de sa capacité à enquiller les efforts.

  • Le fait d’avoir des prédispositions génétiques fait vraiment la différence ?

Elles ne cessent de se renforcer dans le paysage du sport mondial. L’un des éléments c’est le nombre de sportifs qui, dans les sélections olympiques, se retrouvent à avoir un lien de parenté avec des participants aux JO d’éditions précédentes. Que ce soit des frères ou des soeurs quatre ans avant, des parents 20 ans avant, des grands-parents 40 ou 50 ans avant… L’ensemble de ces liens-là ne cesse de se renforcer. Le système sportif mondial ne fait qu’accentuer cette recherche au profit d’éléments qui ont une double prédisposition : génétique et culturelle. Lorsqu’on a des parents, oncles, tantes, cousins… qui sont culturellement imprégnés de ces valeurs du sport, on les transmet d’autant mieux. Ces valeurs sont d’autant plus importantes quand on partage la même discipline. Quand on fait le même sport la probabilité d’avoir des médailles olympiques — donc des résultats au plus haut niveau mondial — est encore plus importante que lorsqu’on a un historique dans l’hérédité mais qu’on a décidé de changer de sport. Ces deux aspects sont très importants dans la transmission et la performance au XXIe siècle.

CC Nick Webb
  • Le travail des neuroscientifiques est-il suivi de près par les athlètes de haut niveau ?

C’est un domaine totalement inexploré parce que la connaissance sur les mécanismes cérébraux autant que sur les mécanismes de la décision, de l’émotion, de la conscience… ne sont pas réellement connus. On voit que notre démarche débute à peine sur la compréhension des fondements et donc avant de pouvoir les utiliser pour la performance on a encore quelques centaines d’années de travail.

  • Et le Big Data ?

Il y a énormément de recherches là-dessus parce qu’il y a un champ accessible, une fois de plus c’est la technologie qui “drive” le domaine. Il faut creuser ces possibilités-là, regarder le paysage qui est en place dans tous ces champs et voir quels sont les éléments qui permettraient de décoder plus tôt. Peut-être qu’avec des choses comme ça on aurait des éléments d’aide à la décision, en particulier dans des sports collectifs. Cela permettrait de voir à quel moment se creuse une possibilité parce que l’on sent un groupe de joueurs en train de faiblir. Mais si l’adversaire a le même type d’outil il verra la même chose, donc cette course à l’armement risque fort d’être absorbé par la concurrence. Enfin si les outils sont partagés, c’est toujours la même question. La combinaison de natation a été abandonnée pour cette raison très précise : à 400$ la combinaison par course, ce n’était pas accessible en dehors des très grandes équipes ou de celles sponsorisées par les fournisseurs. Certaines fédérations ont dit : “où est l’équité?”. Et à juste titre. C’est cette question qui est venue l’interrompre.

  • Les Jeux Olympiques sont-ils encore la vitrine des performances humaines ?

(Il marque une pause) On peut être inquiets sur le moyen et le long-terme dans ce siècle. Je crois qu’on aura encore deux ou trois éditions, après… Le nombre de villes candidates n’est pas sans rapport avec l’évolution de la situation. Comme on risque d’attribuer les deux Olympiades de 2024 et de 2028, on va se retrouver avec un candidat par JO. On en avait 11 il y a encore 20 ans ! Ça veut dire que les gens n’y croient plus. Les villes n’ont plus la capacité de convaincre leurs citoyens d’aller mettre cette somme d’argent qui n’est pas négligeable au profit de l’idéal olympique. Ça représente quoi le “Citius, Altius, Fortius”? Pourquoi toujours “plus vite, plus haut et plus fort” alors qu’on sait que ça commence à être difficile et qu’on est toujours plus limités ? Ces brefs moments de rêve, d’imaginaire, d’irréalité nous montrent précisément nos limites. PRÉ-CI-SÉ-MENT. Ils nous disent : “voilà où nous en sommes aujourd’hui et on ne fait pas mieux car ce sont nous les meilleurs, ce sont nous les recordmen, les champions, donc voilà où en est l’humanité”. Quand on fait la suite historique de tout cela on se rend compte que ça nous indique des messages extraordinairement puissants sur nos capacités évolutives et sur nos capacités adaptatives. C’est ça la question du siècle. À quel moment les contraintes extérieures seront-elles supérieures à nos capacités de performance, non plus à l’échelle individuelle mais à l’échelle collective ?

CC Yannis Theologos Michellis
  • On sort du cadre sportif stricto sensu…

Ce n’est pas du sport collectif mais c’est de l’organisation collective. On voit bien que le politique est en train de ramener cette incapacité d’organisation des sociétés humaines. Comment une espèce assure sa survie sur le très long-terme ? C’est le genre de questions qui n’ont pas été parfaitement résolues. Parce qu’on ne se les ait jamais posées, on n’a jamais eu les moyens de se les poser surtout. Or maintenant par le Big Data on va peut-être avoir des instruments qui se projettent à l’extérieur pour revoir la complète structure de nos interactions à l’intérieur… Est-ce qu’on a des moyens pour s’accepter encore les uns et les autres? Quelles sont les façons dont on veut percevoir les performances économiques ? Est-ce que l’entraide entre nos pays européens peut encore fonctionner ou est-ce que l’entropie nous écrase de son pouvoir ? Tout cela ce sont des observations qui nous viennent des contextes sportifs, des contextes que requièrent la performance et qui ré-interrogent l’ensemble de nos structurations. On discute régulièrement avec Claude Onesta sur ces points de vue. À un moment donné il a senti les grands flux qui organisait son groupe, les capacités qu’il avait d’en tirer les meilleures parties et la façon dont il suffisait de dire : “tiens, roule dans ce sens-là”. Claude et d’autres… Petit à petit cette capacité de sentir les choses résonne de ces principes d’auto-organisation qui nous entoure.

  • Dernière question : est-ce que l’e-sport — dont beaucoup s’accordent pour dire que la discipline s’invitera au programme des Jeux d’ici quelque temps — peut amener à recomposer l’idéal olympique ?

C’est une possibilité. On a eu cette question sur l’e-sport au sein du comité de candidature pour les Jeux de 2024. Ce sera quelque chose qui va se développer c’est certain, mais à part, ce qui est déjà considérable. Il y aura des effets de déclic qui ne seront pas du tout dans le volant classique. Je ne pense pas qu’il y aura une continuité avec les espérances de développement qui structuraient le contexte olympique moderne. Croire que le développement allait être infini (“Citius, Altius, Fortius”) mais aussi constater qu’il permettait des choses nouvelles et d’avoir des corps plus grands, plus rapides, plus forts… Oui, ça a été effectivement vrai jusqu’à un certain moment. On a ensuite réalisé qu’on ne pourrait pas faire quatre mètres de haut. On voit que la taille moyenne des populations ne progresse plus depuis 20 ans, c’est-à-dire sur la même échelle de temps que la stagnation des performances sportives. Tiens ? La taille est liée à la performance ? Il faut peut-être se demander pourquoi. Pourquoi le génome obtient-il une capacité d’expansion pendant un certain temps ? Parce que l’environnement lui permet, nos contraintes ont été repoussées. Et pourquoi lorsqu’il arrive au sommet il ne se développe plus ? Et bien il y a des raisons à tout cela. On en est là, au point de constater cet élément et se poser la question de ces raisons pour éventuellement anticiper la suite.


Originally published at sports.vice.com

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