Kate Bush, icône à part

Kate Bush sur scène en 2014
“Kate Bush est l’une des seules artistes qui rendent préférable le fait d’être en dehors plutôt qu’en dedans.”

Lorsqu’il est invité à donner sa liste des dix plus grandes “icônes gays” par The Guardian en 2006, le musicien britannique Rufus Wainwright décrit Kate Bush en ces termes. “Elle relie si bien le public gay parce qu’elle est tellement éloignée du monde réel”, poursuit-t-il.

“Éloignée du monde réel”, l’expression n’est pas exagérée pour celle que les médias britanniques qualifient souvent de “recluse”. La sortie d’un nouvel album de Kate Bush est si aléatoire –douze ans se sont quand même écoulés entre The Red Shoes (1993) et Aerial (2005)– que je ne pouvais manquer l’opportunité de vous parler d’elle à l’occasion de la parution de Before the Dawn, vendredi 25 novembre 2016. Captation de la série de concerts donnée à Londres en 2014 –après 35 ans d’absence sur scène !–, la sortie de cet album live est accompagnée d’une vidéo pour And Dream of Sheep :

Sans faire la biographie de Kate Bush ni la liste de ses talents, je vais, comme à mon habitude, tenter de vous expliquer les raisons du succès de l’artiste chez bon nombre de personnes LGBT.

Dans un article publié sur Slate, le scénariste Julien Kojfer donne une grille de lecture pertinente du succès icônes gays qui ont marqué le XXe siècle (par opposition aux “idoles pop du moment”, comme les définit l’auteur). “Judy Garland, Bette Davis, Barbra Streisand, Liza Minnelli, Bette Midler, Cher, Madonna : la première chose qui frappe, c’est qu’aucune de ces femmes n’est à proprement parler une beauté […]. Loin de se laisser démonter, ces vilains petits canards ont lutté sans relâche pour être acceptées en dépit (ou à cause) de leurs imperfections”, souligne notamment Julien Kojfer. La plupart d’entre elles, “insoumises”, ont dû “repouss[er] les frontières de ce qui était accordé à leur sexe” pour rencontrer leur public. “Rien d’étonnant donc à ce que des générations d’homosexuels vivant en marge de la société y aient vu l’écho de leurs propres combats pour l’acceptation.” Enfin, Julien Kojfer note que les personnalités “à la sensibilité exacerbée” rencontrent beaucoup de succès auprès du public homosexuel.

C’est bien simple, Kate Bush coche toute ces cases. Lorsqu’elle sort son premier single, Wuthering Heights, en 1978, le public découvre une jeune fille de tout juste 19 ans à la beauté étrange et, comme tout le reste chez elle, non conventionnelle.

Avec Wuthering Heights, elle devient par ailleurs la première femme à dominer le top 50 britannique avec une chanson qu’elle a elle-même écrite, composée et interprétée. Un rôle de pionnière qu’elle continuera d’endosser au cours de sa carrière, comme lorsqu’elle deviendra, en 2011, avec Director’s Cut, la seule femme dont un album (au moins) a figuré dans le top 5 des ventes en Grande-Bretagne au cours de chacune des cinq dernières décennies.

Pour ce qui est de la “sensibilité exacerbée”, les vocalises de Kate Bush parlent d’elles-mêmes. C’est en particulier vrai dans ses premiers titres, tels Kashka from Baghdad (1978) où elle raconte (tiens tiens) l’histoire d’un couple d’hommes condamnés à vivre dans le secret mais qui “connaissent le moyen d’être heureux” :

Pour Frédéric Delâge, journaliste et auteur du livre Kate Bush, le temps du rêve, à paraître en janvier 2017 aux éditions Le Mot et le reste, le caractère très “visuel” de l’œuvre de Kate Bush, ainsi que la danse, omniprésente dans sa carrière depuis ses débuts, “sont pour beaucoup” dans le succès de la musicienne auprès du public homosexuel, m’explique-t-il.

Le journaliste souligne également l’influence de plusieurs homosexuels sur la carrière de la jeune Kate Bush, “autant d’influences qui transparaissent dans son œuvre” et ont sans doute participé à son aura auprès des gays (même si aucune étude scientifique n’a été menée sur le sujet, je suis bien obligé de l’admettre). Outre deux danseurs fidèles, Stewart Avon Arnold et Gary Hurst, “une des personnes la plus influentes sur Kate Bush à ses débuts a été le mime Lindsay Kemp, dont elle a suivi les leçons, mises à profit pour les chorégraphies, la gestuelle de sa tournée de 1979. Lindsay Kemp est notamment l’auteur du spectacle Flowers, adapté de Notre-Dame-des-Fleurs de Jean Genet : un spectacle à l’esthétique parfois très homo et qui a beaucoup marqué la jeune Kate Bush quand elle y a assisté, bien avant d’entamer sa carrière de chanteuse”, indique Frédéric Delâge.

Bien évidemment, le succès de Kate Bush dépasse le seul public LGBT : il me semble peu probable que la vente, en seulement 15 minutes, de l’ensemble des billets pour les 22 concerts de Before the Dawn soit le fait d’une horde d’homosexuels déchaînés. Une personnalité intrigante, originale, qui se réinvente sans cesse et parvient à parler au plus grand nombre… c’est peut-être le plus beau dans cette histoire.

Alors qu’une vague de froid traverse l’Hexagone, je ne peux que vous recommander, avant de vous quitter, de (re)découvrir le dernier album studio de Kate Bush, 50 Words for Snow. Sept chansons majestueuses sur le thème de la neige, à écouter à côté du radiateur.