“Trans, représentez-vous !”

“Vingt ans que la France nous piétine.” Le mot d’ordre de la vingtième édition de l’Existrans, samedi 15 octobre 2016 à Paris, donne le ton. Cette marche des personnes trans et intersexes (1), organisée par plusieurs associations, sera l’occasion pour les personnes trans de militer pour leurs droits, et notamment pour un changement plus facile d’état civil –les évolutions contenues dans la loi qui doit être adoptée définitivement demain 12 octobre ne satisfont pas entièrement les associations.

En vue de l’Existrans, j’ai discuté avec l’artiste SMITH de la représentation des personnes trans dans la culture “mainstream”. SMITH est l’unique artiste de nationalité française à participer, jusqu’au 30 octobre prochain, à l’édition parisienne de “Trans Time”, exposition d’artistes contemporain.e.s trans organisée en lien avec la marche du 15 octobre. SMITH se définit comme “personne trans non binaire”, l’artiste ne s’apparente ainsi à aucun des deux sexes. Si, par le passé, SMITH a utilisé le pseudonyme Dorothée –parfois encore utilisé aujourd’hui par la presse dans les articles qui lui sont consacrés–, son nom d’artiste actuel lui permet de gommer toute référence à un genre en particulier.

Lors de notre (trop courte !) conversation, SMITH a insisté sur l’importance, pour les personnes trans, de représenter leur communauté dans le domaine des arts. Par analogie, j’y vois un appel à l’ensemble des LGBT (lesbiennes, gays, bi, trans) et des membres des minorités à s’approprier toute forme d’expression et à prendre la parole. Entretien.

© SMITH

Vous présentez, dans votre travail, de nombreuses personnes transgenre. Comment ce sujet s’est-il imposé à vous ?

SMITH : Si aujourd’hui j’ai une pratique transdisciplinaire –sans jeu de mots–, le point de départ de mon travail a été la photographie, discipline que je pratique depuis toujours, notamment parce que mes parents sont eux-mêmes photographes. J’ai pris très tôt l’habitude de photographier mes proches, mes ami.e.s, notamment à l’âge où l’on mue, où l’on mute. Où notre identité, dans toutes ses dimensions, hésite, transite, se forge.

Évoluant alors par affinité dans le milieu “queer” parisien et ayant façonné ma propre identité à l’écart de la “cisnorme” (2), mon entourage affectif naturel était peuplé d’êtres interrogeant de manière plus cruciale que les autres leur identité de genre, parfois jusqu’à l’autodétermination. La notion de “genre” en tant que telle n’a jamais été au cœur de mon travail, elle ne constitue qu’un pan de la notion de l’identité que je n’ai de cesse d’explorer.

Par ailleurs, si la photographie était pour moi un moyen d’entrer en contact avec les autres, elle était également un outil réflexif : mes images, portraits comme paysages, sont clairement autobiographiques.

L’artiste SMITH © SMITH

Même celles qui ne vous représentent pas ?

Oui, je pense qu’une photographie est une décalcomanie de ce qui traverse son auteur.e. Parfois, des personnes qui reconnaissent mes “modèles” me confient qu’ils leurs semblent étrangers –“Tiens, unetelle est très rêveuse sur ta photo alors qu’en réalité, elle n’a pas ce caractère” ou “Sur ce portrait, untel semble extrêmement androgyne, il ne l’est pourtant pas dans la vie”. Mes images ne sont, à ce titre, absolument pas documentaires, elles sont une projection du regard que je porte sur nos multiples formes de vie.

Les personnes trans semblent très peu représentées dans la production artistique. Dans une interview récente, vous racontiez cette anecdote : l’une de vos photos, exposée sur plusieurs gares en 2012, représente un garçon trans ayant subi une mastectomie –opération chirurgicale consistant à l’enlèvement des seins–, ses cicatrices sont apparentes. D’instinct, la plupart des spectateurs pensent qu’il a subi une opération des poumons ou du cœur…

Lorsque l’on est entouré.e de personnes trans, que l’infinité des corps trans et leurs éventuelles évolutions chirurgicales ou hormonales nous sont familières, de telles cicatrices apparaissent comme ordinaires, lisibles, elles ne posent pas question. Mais pour l’immense majorité des gens, le concept même de transition –peut-être plus particulièrement de transition “female to male”–, dans ses aspects les plus quotidiens, pratiques, physiques, relève du domaine de l’impensable. Il n’existe en effet que peu de représentations de ces corps dans l’imaginaire collectif, trop rarement alimenté par des images artistiques ou médiatiques qui ne soient pas “exotiques” ou “victimisantes”, mais positives, de préférence issues des personnes trans elles-mêmes.

© SMITH

Pourtant, ces producteurs et productrices d’images, de sens, de pensées existent, sont nombreux.ses et s’expriment, mais le manque de visibilité qui leur est accordé participe de cette minorisation, voire de de cette oppression. Tout comme, en amont, les difficultés prosaïques rencontrées par un certaines personnes trans pour accéder à un cursus scolaire et social classique, à cause des multiples obstacles qui jalonnent encore nombre de parcours…

Un événement comme “Trans Time” est important en ce qu’il permet de montrer concrètement que les communautés –trans, queer, racisées…– produisent leurs propres discours plastiques et représentations, que la posture des artistes invité.e.s soit militante, politique, poétique, conceptuelle, ludique… De tels événements contribuent à engager une riposte face à la culture dominante, à creuser un sillon.

Je parle là de l’art contemporain, mais dans la plupart des autres milieux, le discours est le même…

Pensez-vous que les choses avancent, néanmoins ?

À pas de fourmis ! Mais des événements comme “Trans Time” et l’indispensable et puissante “Existrans” permettent de rendre visibles et audibles, sans médiation, les œuvres, paroles, idées, revendications, aspirations du peuple trans, dans sa diversité. Si on voyait plus de personnes trans à la télévision dans les espaces publics, universitaires, médiatiques, artistiques, politiques, nous irions dans la bonne direction.

Notes

(1) Trans, transgenre, transexuel.le ? Dans son kit “Informer sans discriminer”, l’Association des journalistes LGBT apporte la précision suivante : “Le terme transsexuel-le est parfois utilisé pour désigner plus spécifiquement les personnes trans opérées. Les personnes non opérées peuvent être appelées trangenres. Pour éviter d’instaurer une hiérarchie, on préférera le terme personnes trans, qui permet d’inclure la multiplicité des parcours et des identités.”

Le terme “intersexe” définit, selon Wikipédia, les personnes dont les organes génitaux sont difficiles ou impossibles à définir comme mâles ou femelles.

(2) Antonyme de transgenre, le terme “cisgenre” définit les personnes qui ne sont pas trans. La “cisnorme” évoque ainsi la norme dominante non trans.