Graville terre de mystère, du Chateau au Prieuré.

Le Prieuré de Graville (source : wikipedia)

S’il est une terre de mystères au Havre c’est bien la terre de Graville.
J’avais déjà évoqué l’existence d’un mystérieux souterrain dans un précédent article.
Sous l’apparence d’un puits se cachait en réalité l’entrée d’un ensemble de tunnels encore inexplorés aujourd’hui. Et bien que certains chercheurs se soient penchés (pour de vrai) au dessus de l’embouchure de ce gouffre obscure afin d’y faire la lumière sur notre ignorance, nous ne pouvons encore aujourd’hui qu’émettre des hypothèses quant à la nature de ce petit réseau rayonnant depuis le prieuré de Graville.

Une galerie de captage à l’indice 37, reliant peut être le prieuré. (Source : PLU)

Graville, c’est un prieuré bien sûr mais pas seulement. 
Nul d’entre nous n’a pu connaître le château des Mallet, seigneurs de Graville.
Et pourtant c’est bien là l’épicentre de l’aura de mystère qui baigne ce petit bout de pays cauchois.

En haut à gauche, le chateau des Mallet de Graville. (source : cahier des Amis du Vieux Havre n:14)

C’est à la révolution française que l’on met à bas ce qu’il pouvait rester de vestiges de cet édifice défensif. Il ne demeura, en guise de souvenir, qu’une grande butte de terre, avec ça et là quelques ornements où il était agréable de venir flâner le dimanche venu à la belle époque des balades et autres déjeuners champêtres.

En 1869, la pieuvre havraise phagocyte la campagne environnante, voilà déjà quelques décennies que le feu de l’industrie dévore l’ancien monde.
Chevaliers et seigneuries d’antan laissent place aux manufactures et autres ateliers du progrès. La population havraise croît… Il faut la loger. La butte des Mallet est nivelée pour laisser place à des habitations.
C’est au cours de ces travaux qu’entre en scène notre premier personnage : Albert Naef.

Albert Naef sur un chantier de fouille (source: wikipedia)

Comment ? Vous ne connaissez pas ce célèbre archéologue ?
Et bien pour ne rien vous cacher, je ne le connaissais pas non plus avant d’acheter l’un de ses manuscrits dans une bien obscure brocante…
Le vendeur m’a regardé par dessus ses lorgnons et m’a demandé en marmonnant dans sa barbe grise si je savais ce que je venais d’acheter… J’ai bien cru qu’il me demandait si je payais par carte bancaire ou avec mon âme…

Bref !
Albert Naef est un grand archéologue de Seine inférieure, en 1890 il enseigne l’histoire de l’art aux beaux arts du Havre, c’est peu avant cette période qu’il se consacre à l’archéologie locale. Passionné passionnant, il permettra l’élaboration et le vote d’une loi sur la protection du patrimoine.
Autant dire qu’il n’était pas franchement partisan de l’urbanisation à outrance…
En 1869, le voilà donc sur le chantier de la butte des Mallet de Graville.
Il entreprend le tracé d’un plan du donjon, des dépendances et des remparts du château de Graville en mesurant les fondations des bâtiments qui sont exceptionnellement mis au jour (Tracé dont je n’ai malheureusement pas de copie à vous présenter, en revanche je vais peut être faire un plan à partir des notes de Naef). Voici un lot de consolation, le plan du chateau de Graville en 1827 extrait du cadastre et repris dans le premier cahier des Amis du Vieux Havre.

La route nationale est devenue l’actuelle rue de Verdun, le prieuré de Graville se situerai en haut à droite de ce plan, hors cadre (source : Cahier des Amis du Vieux Havre n1, et cadastre)
Emplacement (très) approximatif du chateau de Graville aujourd’hui (source: google earth)

Revenons à notre archéologue havrais Albert Naef. Il précise dans ses notes qu’il entreprend d’explorer plus en détails les couches composant le support des fondations mêmes du chateau. C’est finir bien bas… Je suppose entre 3 et 4 mètres sous la surface du sol. Approximativement.

Le cahier de notes d’Albert Naef (collection privée)

Il décrit un terrain argileux, d’abord d’un rouge profond puis plus clair. À mesure qu’il situe les différents remparts, et tours qui ceinturaient l’imprenable donjon, il annonce à travers ses notes la découverte de restes humains. En ces termes :
“Sous les fondations, dans l’argilette rougeâtre qui forme le terrain primitif, on découvrit de nombreux squelettes d’hommes d’une grandeur colossale; la position des cadavres, dont pas un n’avait les bras croisés sur la poitrine faisait supposer à l’abbé Cochet que ce n’étaient pas des sépultures chrétiennes et qu’elles remontaient à la période Normande.[…]en fait d’objets les démolitions ont données, des monnaies de toutes époques, une quantité de défenses de sanglier[…]”

Des défenses de Sanglier… ! 
Tiens donc !

Hypothèse personnelle : Et si …
Et si Cochet et Naef avait mis au jour les restes des congénères de l’Homme de Graville…?
Mais si, souvenez vous, j’avais publié un autre article à ce propos. ET Goé, enfin François Vaudour en avait dressé un beau tableau. 
Je ne résiste pas à l’envie de le partager avec vous… Graville il y a 8000 ans !

Dans le fond, le plateau du futur prieuré de Graville dont on aperçoit les grottes, futures carrières et abris de la défense passive en 1944 (source : François Vaudour)

Notre homme de Graville surgissait tout droit du Néolithique et du croisement des actuelles rues de Verdun et Barbès !
C’est lui, vous le remettez?

L’homme de Graville (source : Bulletin de la Société Préhistorique de France “Habitats Néolithiques dans les tourbes du sous-sol du Havre” Louis Cayeux)

Pourquoi je pense à lui ? Car il aurait été retrouvé avec deux défenses de sanglier, vestiges d’une primitive parure…
Nos hommes sous le château des Mallet de Graville et notre homme du croisement Verdun/Barbès semblent avoir été trouvés, à peu de chose près, à la même profondeur, et tous à proximité de défenses de sanglier. Peut-être que nos hommes de stature colossale gisaient depuis “toujours” sous le château de Graville finalement. 
Attention ce n’est là que mon hypothèse, et je n’ai aucun élément pour l’étayer.

Graville est une terre de mystères.
Si notre chateau a disparu, notre prieuré, lui, veille toujours.
Albert Naef ne s’est pas seulement intéressé au Chateau des Mallet de Graville. Comme vous l’avez vu un peu plus haut, son véritable sujet d’étude sera le Prieuré.

Si Albert Naef décriera avec un soucis de détail digne d’un grand professeur d’histoire de l’art, chapiteaux et colonnes de notre prieuré, peut-être omettra-t-il quelques éléments. 
C’est là qu’entre en scène notre second personnage. 
Le Docteur Leroy. Il est membre de la Société Havraise d’Etudes Diverses, et c’est à ce titre qu’il va livrer dans le bulletin de 1918 du troisième trimestre, le résultat de ses attentives observations.

Il semble que l’Histoire du Havre, aux chemins noueux, nous amène aux éternels même nœuds, carrefours. Ingouville, Montgeon, Harfleur, L’eure, tant d’autres, et bien sûr - peut-être même surtout- Graville. 
Graville et son château, Graville et son Prieuré.

La croix Robert le Diable (source : coll privée)

J’ai grandi à Graville, et depuis tout petit ce promontoire mystique et intriguant me fascine. Régulièrement je m’y rends, comme un pèlerin profane. Sans raisons que je puisse expliquer. 
Sauf aujourd’hui !
Aujourd’hui, j’avais lu les observations du Docteur Leroy, et je savais exactement ce que je cherchais. J’avais dans mon sac à dos la carte de Naef, et les écrits de Leroy, je ne pouvais pas passer à côté de la grande Histoire qui se fait discrète, si elle était encore là …
En bref, j’avais ma carte au trésor pour seul outil.

Le plan d’Albert Naef que j’ai utilisé pour trouver le chemin menant à l’objet de ma quête (source: notes d’Albert Naef, coll privée)

Avant de vous réveler ce que je cherchais, et ce que j’ai trouvé, faisons, voulez vous, un peu d’histoire locale.

Nous sommes en pleine guerre de Religion, les protestants du Havre, ceux qu’on appelle les Huguenots, livrent le Havre aux Anglais… (je vous la fait courte là….).

Massacre de la Saint Barthélemy en 1572, peinture de François Dubois (source : Wikipedia)

Forcément Le Havre est un bastion stratégique, verrou de Rouen, Verrou de Paris, verrou de la France quoi …
Le Roi ne peut tolérer que Le Havre demeure Anglais et dès 1562, Philippe comte du Rhin, gagne Graville pour bouter l’envahisseur hors du Havre. Ses troupes sont composées de mercenaires allemands, les fameux Lansquenets.

Lansquenets allemands (source : wikipedia)

Mais ce n’est pas tout, Le comte est aussi accompagné de reîtres, des cavaliers allemands armés de pistolet à rouet et de lance.

Reître allemand (source : wikipedia)

Armés d’arquebuses, ancêtres des mousquets, les redoutables lansquenets appuyés par la cavalerie sont prêts à en découdre avec les quelques 7000 fantassins anglais et 200 ou 300 cavaliers anglais qui tentent de les chasser du Prieuré de Graville où le comte du Rhin a établi ses quartiers. (Les chiffres des armées, dans les livres d’histoire c’est toujours un peu … fantaisiste).
Le comte Philippe est rapidement débordé par l’envahisseur tenace. Les reîtres chargent au niveau de la porte est du prieuré, et repousse les anglais. Mais L’Albion ne se retirera pas sans faire quelques prisonniers, ce sera le cas du lieutenant colonel des lansquenets, Bassompierre.

Le comte fortifie ses positions sur le prieuré de Graville et aux environs. Puis harcèle les anglais, ne leur laissant aucun répit. Le Havre doit tomber et redevenir Français! Graville en s’opposant aux anglais et en se fortifiant sous l’impulsion du comte du Rhin, devient un “castelnau”, c’est à dire un bourg Castral.

1563, Le roi Charles IX charge le connétable de Montmorency et le maréchal Cossé Brissac d’assiéger définitivement Le Havre, mettant un terme à cette primitive guérilla. Le Havre tombera après un siège de quinze jours.
Il faut dire qu’une fois les eaux d’Ingouville coupées, Le Havre, à sec n’avait plus qu’à se rendre ou subir les affres d’un siège douloureux.
Les soldats Anglais du lord Warwick rapporteront en Angleterre une vague épidémique, vestige de cet âpre combat pour le Havre…

Siège du Havre de 1563 (source : Archives Municipales)

Que dit notre Docteur Leroy à propos de notre Prieuré ?

“Le touriste ou le visiteur qui pénètre par la belle grille de l’est dans le vieux prieuré de Graville n’est pas sans remarquer, sur sa droite, un haut et sombre mur en silex soutenu par deux puissants contreforts du XIII ème siècle.[…]

Cet après-midi, mon pèlerinage “dans le vieux prieuré de Graville” (source : coll privée)
Cet après-midi, mon pèlerinage “dans le vieux prieuré de Graville” (source : coll privée)
Un mur de silex (source : coll privée)
Des silex décidément très sombres (source : coll privée)

“[…] Ce mur , qui commence près de la maison du gardien du cimetière, en face de la vierge noire, se prolonge extérieurement à la grille, mais devient incliné pour soutenir les terres ; […]

Notez l’inclinaison du mur grâce aux canons (source : coll privée)

“[…] Contre le gros pilier de la grille, on remarque un autre contrefort décapité. Ce sont là les débris de la grange des religieux, la grange de la dîme.
Sur les trois contreforts que je vous signale on constate de nombreux trous de balles, de petits boulets, et, à plusieurs endroits, on voit des débris de fer rongés par la rouille[…]”

Vous imaginez bien, chers lecteurs que comme vous, j’ai tout de suite repéré les trois contreforts du XIII ème siècle.

Contrefort 1 (source : coll privée)
Contreforts 2 et 3(source : coll privée)

“[…]Un violent combat avec armes à feu fut livré aux portes du prieuré. Les deux piliers de la grille, dont les matériaux et la structure indiquent nettement le XVIII ème siècle, n’en révèlent aucune trace. C’est donc à une époque antérieure qu’il faut reporter la date de ce combat. Il y a tout lieu de penser que ce combat eut lieu en 1562, lorsque Philippe, comte du Rhin, s’étant enfermé dans le prieuré et s’y étant fortifié, résista aux attaques des Anglais.”

L’usure du temps (source : coll privée)

J’arrive cependant 100 ans trop tard. Le docteur Leroy observe ces traces du combats du XVI ème siècle en 1918. Moi, en 2018, je n’ai vu que de la pierre fatiguée, et un bel effort, nécessaire, de restauration antérieure.
Peut-être qu’au cours des années précédentes l’on a restauré ces piliers du XIII ème siècle, que l’on en a changé certaines pierres usées par des neuves. Peut-être avons nous sauvegardé ces vestiges du passé du Havre ?
Ou peut-être que non.
En 2017, malheureusement, j’ai observé au fort de Tourneville, lors de la réfection de l’édifice pour l’accueil du CEM SONIC, quelques ouvriers besogneux, rebouchant les impacts des grenades que les fantassins anglais avaient lancées dans les fossés afin de faire sauter les mines allemandes le 12 septembre 1944. 
Peut-être que nos vestiges, ou plutôt stigmates des affrontements du XVI ème siècle, auront subit un sort semblable ?
Ou peut-être que non après tout …

Détail du contrefort 1 (source : coll privée)
Détail du contrefort 1 (source : coll privée)
Détail du contrefort 2 (source : coll privée)

Hum … Si comme moi vous avez un doute, alors vous ne serez pas surpris d’apprendre que j’ai bien l’intention d’en savoir plus moi aussi …
“Certitude vaut mieux que supposition”
Et j’ajouterai “Affaire à suivre” !

Pour la petite anecdote, j’en ai profité pour aller jeter un œil à la tombe de Emile Letellier …
Le premier propriétaire et commanditaire de la tour Robinson…
(et membre de la SHED, comme le docteur Leroy, et … comme moi)

Tombe de M. Letellier (source : coll privée)
Tombe de M. Letellier (source : coll privée)

À n’en pas douter, Graville n’en n’aura jamais fini de nous abreuver de mystères. 
Et c’est pas plus mal !
Entre ciel et terre, entre ville et campagne, entre passé et présent, je vagabonde hors du temps au prieuré.
Je serai une âme en peine si je n’avais pas ces parenthèses urbaines pour laisser libre cour à mon imagination. Graville, terre de mystères, terre de rêves…

Au Prieuré, l’on songe (source : coll privée)

Sources :

-Albert Naef
-Docteur Leroy
-Wikipedia du prieuré de Graville
-PLU du Havre
-Cahier des Amis du Vieux Havre n1
-Cahier des Amis du Vieux Havre n 14
-Wikipedia d’Albert Naef
-Google Earth
-Cahier de note d’Albert Naef
-François Vaudour
-Bulletin de la Société Préhistorique de France “Habitats Néolithiques dans les tourbes du sous-sol du Havre” Louis Cayeux
-François Dubois page wikipedia de la saint barthelemy
-Page wikipedia des Lansquenets
-Page wikipedia des Reîtres
-Archives Municipales
-Bulletin de la Société Havraise d’Etudes Diverses
-Photos personnelles