Le bassin aux Tritons d’Epremesnil

Le vieux bassin (source : personnelle)

Il y a de cela quelques mois, un copain m’a vendu un bulletin mensuel de la société linnéenne de la Seine Maritime.
C’est un petit ouvrage de moins de 150 pages, daté de 1933.
Il a été édité à l’occasion du 20ème anniversaire de cette belle société.
Dans cette ouvrage j’eu la bonne surprise de découvrir un article qui faisait échos à un sujet qui me passionne. La faune et la flore locale.
L’article a été écrit par M. André Maury*, Conservateur du muséum du Havre. Cet article s’intitule : “Les tritons de la région havraise.”

Triton Alpestre, commun dans la région havraise, il fut un temps (Source : unretourauxsources.blogspot.com)
bulletin mensuel de la société linnéenne de la Seine Maritime (source : coll personnelle)

Ce document tombait à point nommé. Je venais tout juste d’apprendre une mauvaise nouvelle. La disparition de l’un des derniers refuges “bastions” de nos tritons havrais. J’y reviendrai à la fin de cet article.

Avant de vous en dire d’avantage sur ce petit bassin aux tritons de nos environs, je pense qu’il pourrait être intéressant de faire un bon dans le temps. Je vous propose de faire un état des lieux de nos mares havraises en 1930, puis de comparer la situation de l’époque à la nôtre.

Les tritons sont des amphibiens, ils pondent dans l’eau et vivent sur terre. Bref, “ils ont le cul entre deux chaises”. Ni tout à fait dans l’eau ni tout à fait sur la terre…
Ils ne sont pas les seuls quand on y réfléchit bien.
Nous autres Homo Sapiens Sapiens “Havrensis”, vivons bien entre terre et mer, entre plateau et estuaire. Un pied dans l’eau, et l’autre dans la craie…
Pour vous résumer la vie de nos tritons havrais, ils se reproduisent dans l’eau et peuplent nos sous-bois (Montgeon, Rouelles…) les trois quarts de l’année. 
Ils hivernent dans le fin fond des mares pour se protéger du froid. L’été ils se prélassent dans nos cours d’eau stagnants, quand celle-ci est claire.
Ils se nourrissent de cloportes, de petits vers, de larves et autres asticots.
Ils ne sont pas bien difficiles de ce côté la.
Explorons les mares havraises des années 1930…

André Maury effectue une bien curieuse récolte. Il explore les mares de Sainte Adresse, Bléville, Frileuse, de la forêt de Montgeon, de la petite Eure, Mayville et Rouelles.
Il dénombre 4 espèces :

Le Triton à Crête
Rareté : commun.
Taille : 14 à 16cm (relevé de A. Maury)
Ventre jaune ou orangé avec des tâches noirâtres ou bleuâtres.
Granulation blanches sur les flancs. Dos brun grisâtre.
Mâle avec une crête dentelée de la tête au début de la queue.
Femelle sans crête.
Triton à Crête (source : CPIE Contentin)
Le Triton Alpestre
Rareté : commun.
Taille : 10 à 12cm (relevé de A. Maury)
Ventre jaune ou orangé sans tâches.
Dos gris bleu avec ou sans marbrures foncées.
Tâches noires sur les flancs disposées en deux ou trois lignes.
Mâle avec crête.
Femelle sans crête et plus grande que le mâle.
Triton Alpestre (source : CPIE Cotentin)
Le Triton Vulgaire
Rareté : commun.
Taille : 8 à 10cm (relevé de A. Maury)
Ventre jaune plus ou moins pâle à tâches noires arrondies.
Mâle avec crête dorsale à bord sinueux. 
Pattes à doigts entourés d’une membrane.
Femelle sans crête, ventre jaune à points noirs, avec étroite bande médiane, plus ou moins allongée.
Triton vulgaire (source : CPIE Cotentin)
Le Triton palmé
Rareté : très commun
Taille : 6 à 8cm (relevé de A. Maury)
Ventre blanc argenté sur les côtés, jaunâtre au milieu.
Gorge sans tâches. 
Mâle à crête peu saillante, pattes entièrement palmées. 
Queue terminée par un fil grèle.
Femelle à dos déprimé, pattes non palmées.
Triton palmé (source : CPIE Cotentin)

Voici donc un petit tour d’horizon de l’état de nos mares en ces années 1930. 
4 espèces qualifiées de communes à très communes par le conservateur du muséum.

À présent avançons un petit peu dans le temps.
Inutile de faire ici un rappel des faits historiques qui vont frapper notre cité de plein fouet. Les Havrais seront touchés de manière dramatique. 
Et les victimes collatérales de la violence des Hommes seront encore et toujours silencieuses alors que le feu tombera du ciel et les anéantira.

Pourtant de l’eau a coulé sous les ponts depuis la refondation du Havre en 1944. 
Et alors qu’est devenu notre Triton à crête? 
Le constat est alarmant…

Bilan (source : CPIE Cotentin)

Le Triton à crête qui vivait jadis dans la région havraise est sur la liste rouge nationale des espèces quasi menacées. Sa population est en régression très forte !

Répartition des population de Tritons à crête (source : CPIE Cotentin)

Quant est il du Triton Alpestre ?

Bilan (source : CPIE Cotentin)

Sa population régresse de plus en plus vite, mais il demeure encore bien présent dans nos mares… Quoi que…

Répartition des population de Tritons Alpestre (source : CPIE Cotentin)

L’urbanisation de la région havraise est l’un des tout premiers facteurs de la régression et de la disparition de nos populations de tritons.

Voyons la situation de notre Triton palmé.

Bilan (source : CPIE Cotentin)

Encore très commun dans nos mares, mais sa population elle aussi est en régression. Là encore la dynamique n’est pas à l’amélioration.

Répartition des population de Tritons palmé (source : CPIE Cotentin)

D’après le tableau ci-dessus, ce triton occuperait même les petites mares des jardins de notre centre ville. À nous d’ouvrir les yeux. Leur sauvegarde ne tient qu’à nous, comme toujours.

Et Notre Triton vulgaire?

Bilan (source : CPIE Cotentin)

Encore présent, mais en train de disparaître à vitesse grand V comme ses congénères.

Répartition des population de Tritons vulgaire (source : CPIE Cotentin)

Vulgaire et pourtant pas si commun que ça …

Vous l’aurez compris, la disparition des tritons de la région havraise est annoncée. Certes ils ne vont pas disparaître du jour au lendemain. Mais chaque année leur population diminue plus rapidement que l’année précédente.

La faute à nos habitudes, à l’urbanisme à outrance. On rebouche plus de mares que l’on en creuse. L’on détruit plus de haies, que l’on n’en replante…
Et nos champs, gigantesques, véritables déserts où plus rien ne vit, ne vont pas arranger la situation. 
Pour ma part, j’essaye de changer mes habitudes de consommation (manger bio, trier mes déchets etc …), espérant ainsi avoir un impact sur la faune et la flore qui se trouvent encore autour de moi. 
Je profite aussi des derniers coins où la vie s’épanouit. En flânant, en prêtant attention à la nature environnante, j’ai trouvé une petite oasis de vie étant gamin. Au parc de Rouelles, dans l’arboretum, il y avait jadis un manoir appartenant à la Famille Duval D’Epremesnil.
De ce manoir il ne reste rien aujourd’hui. 
Ou plutôt il reste une toute petite chose.
Il reste le bassin du jardin du seigneur.
Les bombes ont tout emporté, mais le bassin, lui, est resté là.

Le Bassin aux tritons (source : coll personnelle)

Ce bassin abrite un petit bastion de tritons. 
Fidèles au poste, ça fait au moins 20 ans qu’ils sont là. Certainement plus, mais je n’étais pas là pour les voir.
Il y a quelques mois, je suis retourné au bassin des tritons d’epremesnil.
Il n’y en avait plus.
Disparu mes tritons !

Le bassin aux tritons disparus (source : coll personnelle)
Le bassin aux tritons disparus (source : coll personnelle)

À la place, une bande de poissons rouges ventrus.

Changer nos habitudes, c’est aussi prendre conscience de notre environnement.
J’ai ma petite idée sur la manière dont ces poissons rouges sont arrivés dans le bassin aux tritons. En contrebas de ce plateau, dans le parc de Rouelles, ce sont des tortues exotiques qui prolifèrent… Dieu sait de quoi elles se nourrissent. En 1998 c’est un Piranha qui est pêché non loin de chez nous en bord de Seine.

Le Piranha de 1998 (source : Presse Havraise)

Ce sont autant d’espèces qui menacent et détruisent notre écosystème si fragile. Si les clients d’animaleries pouvaient réfléchir à deux fois avant de s’engager à prendre soin d’un animal, nous éviterions peut-être des rejets futurs d’individus d’espèces terriblement invasives.

Aujourd’hui, il n’y a plus de tritons dans le bassin aux tritons du manoir d’Epremesnil. 
Maintenant ce sera le bassin aux poissons rouges d’Epremesnil.

Avant de boucler cet article, je voudrais évoquer un point concernant l’élevage d’amphibiens (dont les tritons). 
Voici un résumé de ce que dit la loi :

Il est interdit à l’éleveur amateur de ramasser des Tritons sauvages pour les garder en captivité. Même si les intentions sont bonnes et louables, le simple fait de détenir en captivité ces espèces peut entraîner jusqu’à 9000€ d’amende et 6 mois de prison. 
Cependant, l’élevage de ces espèces est possible si et seulement si la personne est titulaire du certificat de capacité (CDC) pour l’espèce concernée et si les spécimens en question sont nés en captivité.

*André Maury, dont j’ai trouvé un projet manuscript de reconstruction du muséum d’histoire naturelle du Havre.
Y. Lepage et moi même avons publié ces documents dans le bulletin de Sciences et Géologie Normandes de l’année 2018

Sources : 
Photos personnelles
unretourauxsources.blogspot.com
www.cpiecotentin.com
fredtriton.skyrock.com