Le Bacille d’Eberth dans les souterrains du Havre

Le Havre et sa modernité. 
Le Havre, “ville nouvelle”.
Mais avant la “ville nouvelle”, qui se souvient encore de la vieille ville. 
Cette ville d’avant. D’avant la Guerre. D’avant le Feu.
Chose curieuse, parmi les aînés que j’ai pu rencontrer, interroger, écouter. Aucun n’a jamais manifesté de regrets concernant cette vieille cité, reliquat de la “ville neuve” de François Ier
Pourquoi ?

71 Quai de Southampton (source : 6Fi6 AMH)

Déjà entendons-nous bien ; de la ville de François 1er, en 1939, il ne restait pas grand-chose, si ce n’est quasiment rien. Ce vieux Havre que ceux qui ne l’ont pas connu regrettent tant, datait plutôt du XVII et du XVIII ème siècle.
Il me serait difficile de vous en dresser le portrait car je ne l’ai pas connu. 
En revanche, j’ai vu des photos, comme bon nombre d’entre vous.

Vers l’Anse des pilotes (source : 6Fi3 AMH)

Ces photos me rappelle le vieux Honfleur, il y a là-bas comme un air de Havre ancien. Son vieux port m’a toujours fait penser à ce quai Notre Dame, bordé d‘antiques gréements.

Le Grand Quai (source : 7Fi87 AMH)

Serait-ce donc ce vieux Havre et ces rues pittoresques, ces vieilles maisons à pans de bois, ces ruelles et ces cours à l’ombre des hauts toits de la cité qui nous fait tant défaut ?

Rue de la Vierge (source : 7Fi8 AMH)

« Ah si les bombes n’avaient pas … »
Permettez-moi de vous interrompre. 
Si la violence des Hommes n’avait pas couché notre Havre au ras du sol, la cupidité matérialiste et l’ultra modernisme de ces derniers s’en seraient chargés. Si vous ne me croyez pas, laissez-moi vous dire que les bombes n’ont jamais rasée la tour François 1er, c’est bel et bien les pioches et les pelles des ouvriers qui l’on réduite à l’état d’un monticule de pierre. 
Pourquoi ?
Il paraît que c’était pour agrandir l’entrée du port …

La tour François Ier détruite vers 1861 (source : Delcampe)

A d’autres ! Et puis ce n’est pas tout. Aviez-vous entendu parler de projet d’urbanisme prévu avant-guerre et qui devait commencer en 1939 et se terminer en 1942–1943 ? Si la guerre n’avait pas interrompu le cours des choses, les quartiers Notre Dame et Saint François auraient été détruits par les havrais eux même.

Le Havre vers 1838 (source : collection Laurent Durel)

Quelle ironie cynique du sort, la guerre en aura décidé tout autrement.
Mais pourquoi condamner ainsi notre vieille ville ? 
Pourquoi couper nos racines, symboles chargées de sens rappelant ô combien la ville et le port ne sont pas deux entités différentes mais bel et bien une seule, composée de deux têtes pensantes ?
Pourquoi rejeter ce passé, cette histoire, cette identité ?
Aujourd’hui, c’est avec amertume que certains regardent le passé.
Il est vrai que nous aurions pu conserver notre bel arsenal, nos demeures d’armateurs, notre musée, notre casino, notre vieille bourse …

L’arsenal (source : 45Fi2 AMH)
Le musée du Havre (source : 7Fi56 AMH)
Le musée du Havre (source : 7Fi108 AMH)
Dans le musée (source : 31Fi1174 AMH)

Mais alors pourquoi vouloir détruire ces vieilles demeures ? 
Les Anciens auraient-ils été à ce point égoïstes, que poussés par une volonté de modernisme productiviste ils en auraient détruit leur propre foyer, leur propre Havre ? 
Ô non … Croyez-moi, ils avaient de bonnes raisons.

De très bonnes raisons…

Chers amis, avant d’aller plus loin dans mon propos, de remonter le temps, d’en étudier les coutures et d’en révéler certains écrits, je tiens à vous prévenir que ce Havre d’autrefois n’est pas à la portée de toutes les sensibilités.
En d’autres termes, ce que je vais aborder ne convient ABSOLUMENT PAS aux enfants et personnes sensibles. Je ne vais pas m’étaler plus qu’il ne le faut sur certains aspects sordides de ce Havre tant regretté, mais le peu que je divulguerai pourrait vous marquer comme il m’a marqué moi-même.

Au delà de cette ligne vous êtes prévenu.

Nous nous connaissons depuis un certain temps, et je n’ai jamais caché mon attrait pour le monde souterrain.
J’aime à dire que la surface change, mais que le sous-sol, lui, demeure.
C’est donc tout naturellement que je me suis penché vers le dessous en partant à la recherche de ce Havre d’antan du dessus.
Ce que j’ai découvert a changé ma perception de ce monde que j’étais convaincu de connaître si bien.
J’ai toujours pensé que le sous-sol, au-delà de son aspect mystérieux et parfois inquiétant était une sorte d’abri, de sanctuaire inviolable
Une sorte de lieu où l’Homme, et tout ce qui l’entoure et qui est artificiel, ne peut pénétrer
Après tout, pas de téléphone ni de mél sous terre, pas de facteur aux factures, pas de patron, pas de petit chef à casquette, pas de post-it …
Sous terre, mes amis, il vous faudra compter sur vous-même et uniquement sur vous-même. Sous terre l’on est maître de sa destinée. 
Du moins, c’est ce que je pensais jusqu’à aujourd’hui.

Sous terre, la liberté (source : perso)

Qu’advient-il quand le ventre protecteur de la terre devient le chemin du tombeau ? 
Vous l’avez compris j’aborderai ce vieux Havre par le sous-sol, mais pas uniquement. Il me faudra faire appel à quelques guides pour cela.
Véritables esprits cartésiens, les médecins de ce XIXème siècle ne pourraient être meilleurs compagnons de route. Nous allons donc nous engouffrer, en leur compagnie, sous notre cité. 
Nous allons remonter le temps en parcourant les galeries secrètes du Havre. Nous allons partir à la conquête de la vérité, et par là même répondre à cette question : Pourquoi vouloir détruire ce vieux Havre ?
Notre descente dans les artères invisibles de la cité nous mènera à la rencontre d’un tueur, un monstre infâme, littéralement terré dans son antre. 
Ignoble créature qui a causé tant de morts havrais. Nous allons nous confronter au bacille d’Eberth.

La Fièvre Typhoïde.

Bacille d’Eberth (source : Vincent Leermiddelen)

Bien, par où commencer ?
Pour comprendre pourquoi les anciens ont voulu détruire ce vieux Havre, il va nous falloir remonter le temps, et trouver une explication
Pour cela, comme nous l’avons dit plus haut, nous allons emprunter les souterrains de la ville.
Il va donc nous falloir un plan et un guide qui nous montrera l’entrée et nous orientera dans ce dédale.
C’est en explorant les confins de notre moderne internet que j’ai rencontré notre guide… Enfin nos guides exactement : Les Docteurs Brouardel et Thoinot.
Je les ai trouvés en cherchant des informations sur internet, il m’aura fallu aller un peu au-delà de nos frontières car c’est à Londres que je les ai rencontrés. Au 183 Euston Library pour être précis. Vous trouverez à cette adresse la Wellcome Library for the History and Understanding Of Medecine.
A la côte M17834, vous pourrez lire les lignes de ces deux docteurs qui vont nous guider dans les galeries du passé de notre ville.

Page de garde du document M17834 (source : Wellcome Library for the History and Understanding Of Medecine.)

Les Docteurs Brouardel et Thoinot ont étudiés en 1889 les causes des deux épidémies de fièvre typhoïde qui ont frappées de plein fouet notre ville en 1887 et 1888.

Mais, de quoi parle-t-on ?

Le Bacille d’Eberth est une bactérie qui une fois ingérée provoque une fièvre qui augmente progressivement atteignant 40 °C.
Mais ce n’est pas tout, de terribles maux de tête viennent troubler le souffrant. S’ensuit une fatigue terrible, un désintérêt complet pour la nourriture, et surtout, l’impossibilité de dormir. Ce premier épisode dure deux semaines environs, c’est la période où les bactéries se multiplient, envahissant littéralement l’organisme du souffrant. 
La seconde phase de cette contamination est une forme de septicémie, c’est-à-dire que le sang est contaminé.
Des saignements de nez apparaissent, et le souffrant est pris de terribles diarrhées, l’abdomen gonfle.
A ce stade, le souffrant est prostré, terrassé par la douleur.
Il se met à délirer, et ses parois digestives commencent à se perforer suite à la libération d’une toxine violente des bactéries. C’est le stade final, résultant à cette époque à une mort quasi certaine.

A cette époque le Havre est frappé à deux reprises par des épidémies de Fièvre Typhoïde. Les Docteurs Brouardel et Thoinot se posent donc les questions suivantes :

Pourquoi ?
Et
Comment ?

Pourquoi Le Havre est-il frappé à deux reprises? Ces deux épidémies sont-elles comparable, et si oui dans quelles proportions ?
Comment le Bacille a-t ‘il gagné la cité ? Quelle est son origine? Est-il possible de parer à toutes les possibilités d’une troisième épidémie ?
Pour répondre à ces questions, il fallait un suspect. 
Et comme souvent à défaut de se tourner vers un groupe d’individus, l’on se tourne vers l’eau. L’eau, cette éternelle suspecte.

Mais revenons d’abord à nos deux épidémies. Quel est le contexte?
Le Havre est insalubre
Tout le monde le sait. 
A paris, à Rouen, ou encore à Harfleur, il se dit que Le Havre est sale. Les havrais s’en plaignent eux même !
En 1882 la ville se penche sérieusement sur la question. Elle envisage des travaux d’assainissement, de nouveaux égouts. En bref, l’hygiène entre dans les préoccupations des havrais. Seulement voilà, en 1887 une terrible épidémie de fièvre typhoïde va frapper la population havraise.
En 1888, alors que la ville se remet péniblement, une seconde d’une ampleur moindre la frappe.
Pourquoi ? Et bien, à l’unanimité les havrais le disent : la ville est sale!

Le quartier Notre Dame vers 1932 (source : 31Fi1826 AMH)
Le quartier Notre Dame vers 1932 (source : 31Fi 1827 AMH)

La ville décide d’enquêter, et charge le docteur Brouardel assisté du docteur Thoinot de mener les investigations.

Comprenez bien, chers amis que ces deux épidémies sortaient vraiment de l’ordinaire.
En 1884 l’on enregistre 53 décès de fièvre typhoïde.
En 1885 l’on enregistre 78 décès de fièvre typhoïde.
En 1886 l’on enregistre 82 décès de fièvre typhoïde.
En 1887 l’on enregistre 409 décès de fièvre typhoïde.
En 1888 l’on enregistre 288 décès de fièvre typhoïde.

Les cas de décès de fièvre Typhoïde au Havre (source : Wellcome Library for the History and Understanding Of Medecine.)

Il faut comprendre ces chiffres dans la réalité démographique de l’époque.
En 1887 il y avait un habitant malade sur 46
En 1888 il y avait un habitant malade sur 63
Si une épidémie de ce genre d’intensité frappait Paris à l’époque, nous parlerions de 8250 morts en 1887 et 5650 morts en 1888.
Les médecins mettent vite en évidence une chose. 
Les deux épidémies frappent la ville avec la même périodicité.

Les épidémies frappent Le Havre au même moment de l’année et de la même façon. (source : Wellcome Library for the History and Understanding Of Medecine.)

Ils émettent donc l’hypothèse que la ou les causes pourraient être les mêmes. En examinant une carte des cas de décès, une première conclusion s’impose. Les cas sont groupés dans des quartiers pauvres voir très pauvres.

Les cas de décès. (source : Wellcome Library for the History and Understanding Of Medecine.)

Comme je l’ai dis un peu plus tôt nos deux médecins vont se tourner vers l’eau et sa distribution dans ces secteurs très défavorisés. Il est communément admis que le bacille de la fièvre typhoïde se transmet par l’eau
Que boivent les havrais en 1887 et 1888?
Et bien croyez le ou non, ils leur arrive de boire de l’eau, j’en suis moi-même le premier havrais surpris…

En ce temps Le havre était alimenté exclusivement par des eaux de sources. Les sources de Catillon, situées sur le territoire de Saint-Laurent-de-Brèvedent (que nous appellerons sources de « Saint-Laurent ») d’où l’on prélève 8500 m3 par jour.
Les sources de Sainte-Adresse d’où l’on prélève 500 m3 par jour.
Les sources de Sanvic d’où l’on prélève 137 m3 par jour.
La source Lockhart d’où l’on prélève 715 m3 par jour.
La source Quesnel (Tourneville) d’où l’on prélève 60 m3 par jour.
La source Bellefontaine (Graville) d’où l’on prélève 1394 m3 par jour.
La source de la rue Bourgage d’où l’on prélève 55 m3 par jour.
Le Havre consomme donc à cette époque 11361 m3 d’eau par jour.
Le système de répartition de ces eaux est essentiel dans la compréhension de l’épidémie. La cité disposait de 289 fontaines dont 18 sont alimentées par les eaux de Sainte Adresse, 6 par l’eau de la source de Sanvic, 8 par l’eau de la source de Lockhart, 3 par l’eau du Bourgage, 36 par l’eau de Bellefontaine.
Les 218 fontaines restantes étaient alimentées par l’eau des sources de Catillon, Saint Laurent
L’eau de Saint-Laurent se répand dans toutes les parties de la ville.

La distribution de l’eau au Havre en 1887 et 1888 (source : Wellcome Library for the History and Understanding Of Medecine.)

Il est important aussi de noter que les eaux du Havre même ne sont pas tout à fait potables à cause de la proximité de la mer
La source Lockhart et la source Bellefontaine laissent le plus à désirer. 
C’est décidément l’eau de Saint-Laurent qui demeure la plus potable d’entre toutes. D’où la nécessité pour les havrais de s’approvisionner à l’extérieur de la ville.

Je vois que je vous perds mes amis.

Bon, prenons nos lampes frontales et dirigeons nous vers l’une des entrées qui donne sur les galeries approvisionnant Le Havre en eau. 
Afin de préserver la tranquillité des riverains, et qui sait, peut être d’éviter une nouvelle épidémie de fièvre typhoïde au Havre, je resterai discret sur les nombreuses entrées des galeries aquifères du Havre.

Sous Le Havre (source : collection privée)

Commençons par la côte d’Ingouville.
Ici l’eau perle du ciel. Tâchons de savoir d’où elle vient.
Quand il pleut, l’eau s’infiltre dans la couche de limon supérieure. Puis, elle se concentre sur les seules zones où elle peut filtrer, sorte de colonne de calcaire perçant la couche d’argile imperméable.

Sous Le Havre (source : pero)

Nous sommes ici sous l’un de ces vastes piliers de craie.
C’est ainsi que l’eau s’infiltre abondamment dans le sous-sol, venant par là même alimenter les nappes phréatiques.
Notre galerie est étroite, l’eau ruisselle le long des parois.
Elle sculpte littéralement ce monde mystérieux. 
Ces galeries sont ornées de superbes sculptures naturelles que l’on appelle concrétions calcaires.

Bassin de perles calcaires (source : perso)

Poursuivons
Là où il ne pleut pas, c’est qu’il se trouve au-dessus de nos têtes la vaste étendue argileuse imperméable. L’eau de pluie ne peut pas s’infiltrer.

Ces galeries que nous empruntons ont étés maçonnées par l’Homme
les sources de Sanvic, Lockhart, Qucsnel, et Bellefonlaine présentent des structures relativement similaires.

Sous le Havre, une galerie maçonnée. (source : collection privée)

Dans le cadre de nos deux épidémies mortelles au Havre nous allons nous focaliser sur les sources de Saint-Laurent.

En allant vers Saint Laurent aujourd’hui (source : Google Earth)

L’utilisation de ces eaux au Havre remonte au mois de mars 1856.
Un ensemble de huit galeries souterraines capte les eaux et se jette dans un canal empierré recouvert d’une fine couche d’ardoise.

Plan d’ensemble de 1889 (source : Wellcome Library for the History and Understanding Of Medecine.)
Superposons… (source : Google Earth)
Notre canal empierré aujourd’hui. (source : Google Earth)

Les eaux sont ensuite envoyées dans une conduite de fonte de 50cm de diamètre jusqu’au quartier du rond-point au Havre d’où elles sont distribuées. Sur ce long parcours l’eau est détournée en un point pour être amenée à Graville pour alimenter le réservoir de Conti. Une machine à vapeur permet l’alimentation d’un second réservoir, le réservoir des Hallates. Ce dernier réservoir alimente les quartiers les plus élevés du Havre. C’est ainsi que les eaux de Saint-Laurent se retrouvent acheminées sur un plateau plus élevé que leur propre source.

A quel moment, et comment les eaux de Saint-Laurent ont-elles put être contaminées par le bacille de la fièvre typhoïde?

Reprenons depuis le Havre, et remontons le fil de l’eau.
Elle coule à forte pression dans les canalisations. En outre ces tuyaux sont totalement imperméables. La contamination n’a pas pu se faire là. 
Remontons le débit un peu plus en amont…
Nous voici au réservoir de Conti. Il est parfaitement entretenu. Il en va de même pour le réservoir des Hallates
Néanmoins, ça n’a pas toujours été le cas. 
Ce dernier réservoir est un grand cylindre de tôle posé sur une structure bien maçonnée. Un fontainier de la ville prend note de la hauteur de l’eau de manière régulière, il descend par l’échelle afin de lire la mesure sur la graduation. Ce même fontainier s’est noyé dans le réservoir
L’histoire ne dit pas quand exactement, l’on s’est aperçu de son absence.
Il aura pu rester dans l’eau quelques temps occasionnant une possible contamination
Il s’agit cependant d’un accident tout à fait exceptionnel.

Tragique et terrible n’est ce pas? Accrochez vous alors …

Remontons le débit jusqu’à Saint Laurent.
A l’entrée du tuyau de fonte de 50cm, une cuve recueillant les eaux est parfaitement protégée de l’extérieur. Là encore pas de contamination.
Néanmoins les Docteurs Brouardel et Thoinot remarquent la présence d’une habitation tout à fait contiguë à la fameuse cuve. Ils notent : 
“Une maison contiguë à l’établissement des sources est louée par la ville et occupée par deux personnes. Il est regrettable que cette maison soit habitée : les ordures du ménage et les déjections sont versées dans un trou excavé, voisin de la maison.”
Serait-ce là un premier indice de contamination?
Poursuivons dans le canal empierré
Un champ cultivé y est adjacent, et sa pente est dirigée vers le canal.
Jusqu’en 1888 ce champ reçoit du fumier. 
Pas n’importe lequel, ce dernier est composé du contenu de tinettes, véritable seau de déjections et divers déchets humains
Le champ reçoit donc en guise de fumier 100 tinettes du Havre
Aucune précautions n’est prise pour isoler le canal de ce champ qui est en pente douce.
Si vous commencez, chers amis, à envisager l’origine de l’épidémie, dîtes vous que le pire est à venir.
Une autre maison jouxte le canal. On y compte en février 1888 un cas de décès de fièvre typhoïde. La petite Célestine-Claire, dont nous tairons ici le nom de famille, décède à l’age de 12 ans.
Elle n’avait demeuré dans cette bâtisse qu’une petite semaine avant de mourir. Les déchets liés à sa conditions, hautement contagieux, furent jetés sur un trou à fumier. Serviettes, eaux sales, et linges… A quelques mètres le canal alimentant la presque intégralité du Havre en eau potable.

Poursuivons…

Quelques pas plus loin se trouve l’auberge « Au rendez vous des Havrais ». Comme son nom l’indique, l’établissement est fréquenté par de nombreux havrais. Les eaux usées du bâtiments, le contenu des tinettes, tout est vidé sur le champ voisin lui même en pente douce vers le canal.
Outre le cas de la petite Celestine-Claire, ce petit hameau a connu en 1887 et 1888 des cas de fièvre typhoïde.
Un autre enfant de 12 ans fut atteint de fièvre typhoïde, il survécu, mais là encore, les déchets liés à sa conditions furent jeter dans le jardin non loin du canal.
Une autre maison encore, la petite Marie, 7 ans et demi survit à une fièvre de type typhoïdale. Elisa, 41 ans, mère de la petite Marie décède de la fièvre typhoïde le 6 février 1888. La mère d’Elisa, grand mère de la petite Marie, meurt le 18 mars 1888 de la fièvre typhoïde. A chaque fois, les déchets sont jetés non loin du canal.

Un peu plus loin dans ce hameau des châtaigniers à Saint Laurent, une maison dispose d’un puits.
Les Docteurs Brouardel et Thoinot apprirent par la suite que ce puits fut pratiquement comblé de déchets organique contaminés en tout genre. Or ce puits communiquait directement avec la nappe phréatique !
Le nouveau locataire entreprit de curer le puits lors de la venu de nos médecins voici ce qu’ils en diront : 
« Le puits après curage est littéralement entouré de fumier animal et humain, qui s’infiltre sans aucune peine dans la nappe souterraine, en suivant la paroi du puits […]L’eau de pluie glissant sur les flancs des coteaux de ces vallons, et dévalant par la route ou le sentier rencontre sur son passage le puits, et s’y déverse entraînant avec elle toutes les matières organiques qu’elle a balayées et les matières en putréfaction qui entourent le puits même. »

Détail du plan d’ensemble avec légende ( source : Wellcome Library for the History and Understanding Of Medecine.)

L’épandage au fumier humain était une pratique très courante dans ce vallon sur la période qui nous intéresse.
M. Lecomte, adjoint au maire de Saint Laurent de Brévedent, utilisa exclusivement cette technique avec des tinettes havraises achetées à M. Samson de Graville. Ce dernier recueillant les tinettes dans les quartiers les plus misérables du Havre, qui, nous l’avons dit, étaient, de fait, les quartiers les plus touchés par les épidémies en tout genre.

Parlons chiffre quelques instants.

Alors que ce plateau devient une sorte de champ d’épandage des matières fécales du Havre, M. Lecomte déverse sur ses champs en 1887, 1078 tinettes prises chez M. Samson et en 1888 436 !

Je pense, chers amis, que vous prenez à présent conscience de l’ampleur de l’inévitable catastrophe qui a frappée Le Havre.
Je dispose sous mes yeux des cas de décès détaillés de ces havrais. 
Des enfants, des aînés… Mais aussi de véritables gaillards… Tous terrassés par un ennemi infiniment petit.
Le terrible calvaire qu’ont subit nos anciens est sans commune mesure. Je n’entrerai pas dans le détail de tout ce que j’ai pu lire. 
Je laisse cette tâche aux médecins modernes qui devront inévitablement se plonger dans ces études morbides afin de nous permettre de vivre sans craindre la maladie. C’est ému, que je pense à tout ceux et toutes celles qui ont périt dans ces épidémies effroyables.

Si vous le voulez bien, replongeons sous terre.
Cette eau, omniprésente qui coule du ciel des galeries, qui suinte des parois calcaires, est elle aussi pure que sa transparence le laisse penser ?
Marchons mes amis, marchons dans cette eau tant que nous le pouvons. Ces galeries ténébreuses ont charriées la mort en 1887 et 1888. Pour produire plus, pour toujours améliorer les cultures, nous avons empoisonné le sol. Et aujourd’hui? Que se passerait il si je buvais l’eau de ces sources en cette année 2017 ? Continuons nous d’empoisonner le sol avec de tout autres poisons modernes?

Gagnons Sanvic.

Ici l’eau jaillit de la paroi de manière oblique.
Sur le sol, elle s’engage dans un petit caniveau, elle file vers la ville, elle file et s’arrête dans une cuvette. Là, elle se mélange aux eaux de Sainte Adresse.
L’eau est claire, cristalline.

La source de Sanvic. (source : Wellcome Library for the History and Understanding Of Medecine.)

Mais qu’y a t il au dessus de nos têtes ?
Le cimetière Sainte Hélène. 
Des terrains cultivés, des habitations.
Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin chers amis …
Les terrains cultivés, le sont à la manière de ceux de Saint Laurent. L’épandage de matière fécale humaine y est courant.

Qu’en est il des sources Quesnel, Lockhart et Bellefontaine ?

Un nombre de puisards important les borde. Ces puisards recueillant les eaux usées de la surface viennent contaminer la nappe phréatique.

Les sources Bellefontaine. (source : Wellcome Library for the History and Understanding Of Medecine.)
Les puisards du Havre, trop souvent pollués. (source : Wellcome Library for the History and Understanding Of Medecine.)

Redescendons sous terre.

Nous voici à la broche à rôtir, à sainte adresse.
Ce tunnel voûté de 20 mètres de long recueille les eaux de l’une des plus vieilles sources du Havre. Ces eaux sont recueillies dans une conduite en terre cuite. Une autre source semble venir grossir le cours d’eau mais personne n’a exploré cette galerie depuis … Peut-être des siècles…
Nos bons docteurs enquêteurs nous disent ceci au sujet des sources de Sainte Adresse :
« Des sources de Sainte-Adresse nous dirons seulement qu’elles ont le défaut de se trouver au milieu d’un groupe d’habitations où les fosses d’aisances sont inconnues, où l’épandage se fait au ruisseau ou sur les jardins ; nous avons notamment relevé une fosse à fumier creusée en plein sol, dans un terrain de la rue Vitanval, et peu éloigné de la tête du tunnel de la source Nord. »

L’histoire de l’eau au Havre en cette fin de XIXème siècle, c’est l’histoire d’une tragédie annoncée. Et si l’acheminement de l’eau est catastrophique d’un point de vue sanitaire, son évacuation est très problématique aussi.
Je vous l’ai dit au début. Les havrais eux-mêmes se plaignent de l’insalubrité de la ville. Si l’eau est contaminée, je vous laisse imaginer l’état des infrastructures sanitaires de la cité.

Qu’en est il des égouts ?

Égouts de Notre Dame en 1904, en bleu ce qui existe, en rouge, ce qui est projeté. (source : 3Fi18 AMH)

Véritable maillage souterrain de grande taille, ce réseau n’en demeure pas moins le plus dangereux de tous. Profitons donc de cette plaque d’égout, soulevons la et suivez-moi dans les égouts du Havre du XIXème siècle.

Allez ne soyez pas timide, c’est encore pire que ce que vous imaginez…

Bien, par où commencer ?

Déjà choisissons notre réseau d’égout. Il y en a quatre à cette époque. 
Dont un que nous appellerons le Grand Réseau du Sud (j’ai osé).
Saint François dispose d’un réseau à part qui débouche dans l’avant-port. Le grand réseau du Sud (GRS), couvre l’essentiel de la ville basse et se jette dans le port. 
Le Petit Réseau de l’Est est en construction en 1888, il suit tout le boulevard de Graville. 
Enfin le Réseau du Nord couvre le secteur des gobelins et la rue d’Etretat.

Je vous propose de descendre dans le GRS, nous soulèverons une plaque du quartier Notre Dame.

Collecteur principal du cours république (source : 2Fi478 AMH)
Collecteur principal sous le Perrey. (source : 2Fi480 AMH)

Cette galerie sur votre droite file se jeter dans la mer près du fort des Neiges, vous savez, vers les abattoirs des neiges, les premiers j’entends.
De part et d’autre de notre galerie nous avons les collecteurs secondaires.
Ils ne font pas plus de 1m20 de haut sur 80cm de large.
C’est petit n’est ce pas … 
Regardez donc ce conduit, il ne fait que 60cm sur 50cm …

Soyez rassurés, vous n’allez pas vous perdre, il n’y a que 7km de galerie dans notre GRS havrais. La ville estime qu’il faudrait 120km d’égout.
Nous n’allons pas nous éterniser dans ce sordide boyau d’égout, car j’ai oublié de vous dire que les égouts sont soumis au phénomène de marée
Il y a bien des vannes, mais les marées sont très variables. Il faudrait que la ville chasse ces eaux usées. Mais là encore, la cité ne dispose pas de ce volume d’eau pour « chasser » comme on dit. 
Occasionnellement la ville « chasse » avec l’eau du bassin du commerce, ou du bassin du Roy. Hélas le dénivelé de certains collecteurs secondaires est tel que les « chasses » ne parviennent pas jusque là. 
Certains égouts n’ont donc JAMAIS été entretenus , les déchets s’accumulent depuis des années, des décennies, des siècles? 
Ces zones sont stagnantes et provoquent la présence de nappes de gaz mortels. Parfois ces gaz gagnent la cité. Tout ceci n’est valable que dans les secteurs pourvus d’égouts évidement, car là où il n’y a pas d’égout sous la chaussée, il y a un égout à la maison
Rappelez-vous les horribles tinettes, ces baquets à déjections.
En toute logique, ces dernières devraient se trouver dans la cour, mais la plupart du temps nous les retrouvons dans les maisons. Chez les habitants négligents, elles ne sont pas vidées, débordent, répandent des odeurs.
Où finissent les contenus de ces terribles contenants ?

“Au ruisseau”, ce petit caniveau central des rues de l’époque.
Et pour ceux qui en disposent, au jardin.
Voir pourquoi pas, dans le puisard qui donne dans la nappe phréatique ?

Le Havre est sale.
Le Havre sent mauvais.
Le Havre est malade.
Le Havre meurt.
C’est là le triste bilan de ces années 87 et 88.

Se promener dans le centre ancien (le vrai, c’est à dire Notre Dame, le Perrey et Saint François) revient à marcher dans un égout à ciel ouvert, et gare à ce qui pourrait vous tomber dessus
Les tinettes dont le contenu est balancé par la fenêtre, ce n’est pas une légende. Nous avons terminé notre voyage dans le sous-sol du Havre du XIXème siècle, nous laissons nos amis docteurs tirer les conclusions qui s’imposent :

« Il faut établir autour des sources de Saint-Laurent une zone de protection efficace »
« Le hameau d’Aplemont doit cesser de recevoir des tinettes de matières fécales en provenance du Havre. »
« L’usage de l’eau de la source Sanvic doit être dès maintenant proscrit. »
« Le réseau d’égout doit être complété »
« Les systèmes d’évacuation des eaux usées et des déchets humains sont catastrophiques »

Ah… Ce Havre pittoresque d’autrefois
Ce Havre d’autrefois est sordide. Le Havre d’autrefois est un nid à microbe, un foyer à épidémies. 
Je n’ai fait état dans cet article que de la fièvre typhoïde.
J’ai volontairement omis de mentionner les épidémies de Choléra morbus. Les épidémies de Choléra Morbus au Havre sont une tout autre affaire ; violentes, foudroyantes, affreuses…
Finalement Le Havre d’Auguste Perret aura permis à une population de sinistrés, souvent pauvre, de s’extraire de la misère noire, de bénéficier de l’eau courante du tout à l’égout.
La ville est profondément marquée dans son tissu urbain même par cette reconstruction trop souvent décriée, mais n’oublions pas la fièvre typhoïde, et le Choléra. Ce serait une erreur de penser que nous sommes à l’abri. Car si la technique à progressé, les mœurs n’ont guère changé. 
Dans certains quartiers, les trottoirs sont couverts d’excréments animaux. Qu’adviendrait-il si nous ne bénéficions pas d’un service de tout à l’égout efficace, ou si nous n’avions pas de caniveaux dans nos rues pourvues de bouches d’égout?
Au vu de l’incivilité de certains et de la négligence d’autres, je demeure persuadé que l’âge d’or des grandes épidémies ne tarderait pas à revenir.
Nous avons la mémoire courte, et nous avons besoin de nous souvenir
Ces épidémies font partie de notre histoire, de notre identité havraise. 
Si aujourd’hui, quand on parle d’histoire havraise l’on évoque systématiquement les bombardements et l’horreur de ces derniers, peut-être ne devrions nous pas oublier non plus les terribles épreuves que nos aïeux ont vécus.
Une simple plaque dans un parc serait un bon début.

Aujourd’hui les vestiges visibles de ces affreuses épidémies sont les souterrains de notre ville.
Sous nos pieds, les artères secrètes de la ville qui transportèrent le bacille de la fièvre typhoïde existent toujours.
A ceux qui foulent ces galeries, j’adresserai cet avertissement :

“Qui sait ce qui se cache sur ce clou rouillé du XVII ème siècle sous la rue de l’abbé l’épée ? Qui sait ce que cette flaque d’eau croupie sous la rue des réservoirs cache ? Et sous la rue de Paris ? Et sous la rue d’etretat ? Et sous la rue lesueur ? Et sous la rue du Mont joly ?”

Fréquentant les Catacombes de Paris depuis dix ans, il m’arrive de traverser ces ossuaires, sépulcraux et anciens, de la capitale.
C’est avec humilité que l’on traverse ces vastes tombeaux.
Désormais ce sera également avec prudence que je les traverserais. 
Car qui sait ce qui gît au fin fond de ces colonnes d’ossements ?
Qui sait ce qui se cache aux creux même de ces orbites vides emplis d’abîme et de ténèbres ? Là, sous ce crâne, près de ce fémur, serait-ce ici même que se cache un dangereux bacille oublié, meurtrier assoiffé mais endormi, n’attendant qu’un curieux imprudent pour se réveiller et partir à la conquête de notre humanité…

Et au havre…

Qui sait ce qui se tapie dans les ténèbres de ses souterrains secrets, jadis messager de la grande faucheuse ?

Pour écrire cet article je me suis basé sur :

Les archives Municipales du Havre,

La Wellcome Library for the History and Understanding Of Medecine,

Wikipedia,

Google Earth,

Et Delcampe