Les inventions du Bassin du Commerce (partie 1)

Le Havre c’est aussi, et souvent, le point de départ de bon nombre d’inventions étranges. Étranges à l’époque, et pourtant devenues si courantes aujourd’hui.
Peut-être me faudrait-il vous parler du Nautilus, le premier sous-marin de guerre moderne à coque métallique, lancé à toute vitesse (enfin tout est relatif… 10km/h) dans les profondeurs du bassin du commerce en 1800 ?
Je vous raconterai l’histoire de son inventeur, Robert Fulton, et de l’expérimentation de son invention dans les bassins du commerce et de la Barre dans un futur article. Promis !

Le Nautilus de Fulton en surface et en plongée (Source : inconnue)

Je voudrai vous parler d’une autre invention de génie. 
Une invention formidable qui a bien sûr fait escale au Havre. 
Le Havre c’est un point de départ, un formidable point de départ.
C’est donc sans surprise qu’en 1927, l’inventeur Franco-Ukrainien Georges de Gasenko, prépare aux abords du Bassin du Commerce (encore ce Bassin aux inventions !) le début d’une incroyable manœuvre entre Le Havre et Londres par Dieppe et Boulogne. Une manœuvre à bord de sa “Puce de mer” !

“La Puce de mer” dans le Bassin du … enfin vous savez lire. (source : presse havraise)

M. De Gasenko qualifie lui-même son navire “d’Oceanoplan”. Le fonctionnement est assez simple mais ingénieux. L’idée est de faire planer le véhicule à grande vitesse au dessus de l’eau, un peu à la manière de ricochets.
Attention, ce n’est pas un hydravion, c’est “La Puce de Mer” !
M. De Gasenko s’est inspiré de la puce de mer qui a des pattes en formes de cuillères, lui permettant de glisser sur l’eau. En réalité, elle ne touche jamais l’eau, reposant perpétuellement sur l’air de la surface.

Georges De Gasenkon en 1928 (source : Getty images)

M. De Gasenko a longuement travaillé à ce prototype de “Puce De Mer”.
Il ne s’agissait pas, pour lui, de faire quelques manœuvres acrobatiques sur un plan d’eau calme, mais bel et bien de gagner la pleine mer ! D’affronter les hautes vagues, et les vents puissants!

1927, “Puce De Mer” décolle ! ou presque (Source : Match)

“L’Oceanoplan” de De Gasenko est un navire à coque en bois de 13m de long et de 7m de large. Son tirant d’eau est de 12cm à quai.
12cm car le navire est à fond plat. L’avant de la “Puce de Mer” est muni d’un éperon “brise-lames”. Toujours à l’avant, un kiosque de pilotage permet au commandant et au pilote de manœuvrer en toute sécurité. Enfin, en contrebas du kiosque, la cabine principale abrite un couchage pour 4 passagers, un cabinet de toilette, ainsi qu’une cuisine électrique. L’arrière du navire est aménagé pour accueillir un moteur de 180CV ou 450CV qui actionne une hélice quadripales. “Puce de Mer” dispose de deux petites ailes. L’idée n’est pas de le faire s’envoler mais simplement de “déjauger”, c’est-à-dire sortir la coque hors de l’eau. Le maniement du navire est facilité par deux ailerons arrières qui agissent sur les gouvernes de profondeur et de stabilisateurs.
A pleine vitesse, la coque et les flotteurs de “Puce De Mer” sont au dessus de l’eau.

“Puce De Mer” en 1926 (Source : Le Matin)

Les deux ballons latéraux clairement visibles sur la photo ci-dessus, permettent à la “Puce De Mer” de rester stable.
Ces ballons agissent comme des stabilisateurs, ils sont blindés et renferment du caoutchouc en nid d’abeilles et de l’hydrogène qu’on insuffle du poste de pilotage pour augmenter leur capacité de flottaison.
A la manière de nos genoux, les stabilisateurs sont reliés de façon mobile à la coque par deux rotules liées par des élastiques aux propriétés similaires à nos tendons, permettant par là même au navire d’ajuster sa position par rapport aux mouvements de la mer.
“Puce De Mer” n’a pas l’air comme ça, mais elle est d’une formidable stabilité !

Découpons la “Puce De Mer” (Source : Les ailes 1927)

Faisons planer la “Puce de Mer” :

Le commandant est dans le kiosque de pilotage, il démarre le moteur, propulsant la “Puce de Mer” à 12 kilomètres à l’heure
Le voici hors du bassin, et il s’engage dans le chenal.
Le commandant augmente peu à peu la vitesse.
118 kilomètres à l’heure !
Le mécanicien assure le bon fonctionnement de l’engin. Le commandant pousse encore la vitesse, il actionne les ailerons pour que “l’Oceanoplan” s’incline de manière à déjauger. La “Puce de Mer” joue sur ses rotules, elle pivote légèrement et décolle de l’eau. Il n’y a plus que les stabilisateurs qui sont en contact avec la mer. La vitesse est élevée, la résistance est faible.

Bon, ça fonctionne sur le papier, mais … 
Est-ce que ça marche ?!

La réponse est un grand OUI !
En 1926, la “Puce De Mer” affronte une tempête en Méditerranée, mer connue pour ses violents coups de vent. “L’Oceanoplan” tient sept heures sans broncher avec son moteur de 180CV.

Revenons au Havre…

Au Havre la “Puce de Mer” a troqué son moteur de 180CV par un moteur de 450CV !
Vous vous en doutez, l’objectif est de traverser la Manche en un temps RECORD !

Plein gaz ! (Source : François Vaudour)
L’équipage bien équipé (Source : Faleristika)

“Bienvenue à bord de la “Puce De Mer” au départ du Havre à destination de Londres, par Dieppe et Boulogne. 
Notre équipage est heureux de vous accueillir à bord.”

Tels auraient pu être les mots du fier équipage de pionniers s’élançant dans la grande aventure de la traversée de la Manche.

André Lemoine, Navigateur (Source : Ouest Eclaire)
Etienne Billion, Mecanicien (Source : Ouest Eclaire)
Marcel Laroche, Second Pilote (Source : Ouest Eclaire)
Et enfin Georges De Gasenko, Commandant et Pilote (Source : Ouest Eclaire)
“Puce De Mer” en 1927 (Source : Ouest Eclaire)

Marcel Laroche, le second pilote racontera plus tard à la presse cet étonnant voyage :

“Nous avons d’abord procédé à des essais de moteur entre Le Havre et Dieppe. Nous avons ainsi parcouru la distance de 100 kilomètres en 1 h 10 et nous sommes venus nous amarrer dans le vieux port Dieppois. [Nous avons suscité] l’étonnement des marins qui n’avaient jamais vu un bateau du genre du nôtre. […]Il nous restait ensuite à faire un essai de stabilisation. Nous avons choisi le parcours Dieppe-Boulogne. Nous avons quitté Dieppe le 31 août à midi, par un fort vent du nord-ouest et, le 1er septembre, à minuit 55, nous entrions à Boulogne, après 12 h 55 de navigation très dure dont une partie de nuit. Ainsi, successivement, nous avions battu deux records, le record du monde de durée en mer pour hydroglisseur et le record du monde de distance en mer également pour hydroglisseur. Il ne nous restait plus qu’une étape à franchir, traverser la Manche. C’est ce que nous fîmes le 23 septembre et en 26 minutes.”

“Puce De Mer” sur la Tamise à Londres, à noter le drapeau tricolore et l’union Jack (Source : Les Ailes 1927)

Outre la prouesse technique, il s’agit d’un événement tout à fait symbolique.
Il est déjà question dans les années 1920 d’un tunnel pour rapprocher le continent de l’Angleterre (ou le contraire, ça dépend de votre point de vue). Or, nul besoin d’une liaison sous-marine, si la liaison peut se faire par la mer en un temps record.

L’équipage de la “Puce de Mer” est accueilli à Londres de manière triomphale.
Les anglais se disent qu’un tel engin serait très efficace pour remonter la Tamise par exemple.
Néanmoins, ce n’est pas là la vision du futur de la “Puce de Mer” qu’a De Gasenko. 
Il voit grand, c’est un visionnaire.
Il faut construire un autre “Oceanoplan”, non pas pour 4 passagers ni même 5, mais pour 150 personnes !
Il ne faudra pas traverser la Manche, ni même la Méditerranée, mais l’Atlantique !

C’est encore une Grande Histoire qui prend naissance dans le port du Havre.
Dans une deuxième partie je vous parlerai d’une tout autre invention formidable qui a pris naissance au Havre. Toutes ces inventions ont côtoyé les mêmes eaux, celles de notre grand Bassin du Commerce, dans lequel seul un ponton solitaire flotte aujourd’hui.
Peut-être un jour reverrons nous de splendides embarcations peupler notre Bassin mystérieux…

Que ne donnerai-je pas pour voir ce formidable “Oceanoplan” braver les flots.

Et bien pourquoi pas après tout? 
Voici un film de la “Puce de Mer” tourné en 1927, peu de temps après son départ du Havre et son arrivée à Londres. Il est fort probable que British Pathé ait filmé ce film sur la Tamise.

Le mot de la fin sera pour M. Georges De Gasenko :

“Réaliser d’abord, parler ensuite.”