L’escalier de Tourneville

S’il est un escalier bien mal connu au Havre, c’est bien l’escalier de Tourneville.
A y jeter un coup d’oeil rapide, on le croirait à moitié dissimulé sous le feuillage des chênes et autres grands arbres âgés de notre côte.
Véritable parenthèse inattendue entre ville haute et ville basse, côte et plateau, l’on croirait, arrivé à son sommet, que le ciel y a décidé de tutoyer l’estuaire en s’y confondant.

J’ai entrepris son ascension il n’y a pas si longtemps.
Mais aujourd’hui, lui et moi on est copain.
C’est un passage incontournable pour tout ceux qui envisagent une visite en salle de lecture des archives municipales du Havre, du moins si comme moi, vous venez de la ville basse.
Je me souviens de ma découverte de ce lieu.
“Rien d’extraordinaire… ah ! si ! La vue est pas mal”.
C’est tout !
Quelle ignorance de ma part !

Il aura fallu que je glisse sur l’une de ses marches pour enfin prendre conscience que cet escalier ne se descend pas en courant…
Après que l’escalier m’eut adressé cet ultime avertissement, j’ai décidé de prendre mon temps en le fréquentant… C’est qu’il est pas commode l’animal !
C’est alors qu’on appris à se connaitre.

Ses murs tagués, ils ont une histoire à raconter… et je peux vous dire qu’ils sont bavards !
Ses marches, creusées par le temps, elles ont du en voir passer du monde…
Ces petites plaques de métal? Serait ce là le vestige d’une époque révolue?
Et ses briques … Ah ! Ces briques me fascinent… Je vais vous les raconter.

Mais avant de nous élancer dans cet escalier, je pense qu’il est intéressant de revenir un petit peu sur son passé.
Au XIXème Siècle, les lotissements se multiplient sur le plateau.
Tant et si bien qu’il devient urgent de multiplier les accès de la ville basse à la future ville haute.
C’est dans ce contexte que bon nombre de nos célèbres escaliers vont voir le jour.
L’escalier de Tourneville ne fera pas exception à la règle.
Et, en 1843, il est fait mention sur le cadastre d’un escalier à ce nom.
Faisons un petit saut dans le temps et remontons jusqu’en 1858.






Tous ces extraits de plan sont consultables intégralement sur l’excellent site des archives municipales du Havre : archives.lehavre.fr

Revenons à notre escalier.
En 1882 notre escalier est officiellement ouvert au public.
Mais il faudra attendre 1884 pour qu’il soit achevé et qu’il ressemble enfin à l’escalier que nous connaissons aujourd’hui.
Et si nous descendions cet escalier ensemble à présent?
Nous allons quitter la rue du 329 ème et le descendre pour joindre la rue Delamare.

N’allons pas trop vite.
Devant nous se dressent deux colonnes; elles ne s’appellent pas Jakin et Boaz, mais elles pourraient bien porter un nom.
Et pour cause, elles sont couvertes d’inscriptions !
Approchons nous d’un peu plus prés…




Je vous avais dit que cet escalier était l’un des plus bavards du Havre.
C’est un veritable pêle-mêle de signatures, de dates, de numéros, d’inscriptions en tout genre…
Si tout l’escalier promet d’être ainsi, ça va nous faire de la lecture !
Mais gare à où vous mettez les pieds ! La mousse qui pousse sur ses marches rend cet escalier très glissant.
Et une fois en bas… Et bien gardez bien vos yeux sur vos pieds, car le voisinage ne semble pas aussi sensible au charme de l’endroit que nous; et pour cause, c’est le rendez vous des Toutous pressés qui vont au “ptit coin” !
Continuons notre descente vers la ville basse…
Les briques blanches étaient déjà bavardes, mais alors les rouges ne sont pas mal non plus…
Ici, la signature d’un ouvrier.
Là, l’empreinte de doigt d’un briquetier.
Et juste là, le moule de la briqueterie a laissé sa marque.



Et plus bas?
Et bien plus bas c’est une veritable galerie d’art contemporaine.
Il semble que cet escalier ne soit pas oublié de tous finalement.
C’est comme si Le Havre avait pour habitude de vouloir y laisser sa signature depuis 1843…
Les graffitis y ont toujours été légions apparemment.
“L’on” m’a dit que ICKO était passé par ici… C’est plus fort que moi je suis allé jeter un oeil.







Alors oui, on peut dire qu’il n’est pas sur son “31" l’escalier de Tourneville…
Mais a t’il déjà vraiment porté un costume?
En suivant les reste d’un probable éclairage au gaz, remplacé depuis bien longtemps par quelques ampoules électriques, je me suis posé cette question.
“En a t il toujours été ainsi?”



Et comme une réponse de l’escalier, en observant le revêtement de ciment du mur…


Depuis approximativement 150 ans, Le Havre parle sur ces murs.
Les Havrais de toutes les époques nous font parvenir ces messages :
Des noms
Des dates
Des pensés
Des engagements…
Et ils continuent !


Honorant finalement une tradition bien ancrée…


Et … C’est tout ?
Oh non ! Loin de la !
Le mystérieux escalier à encore de nombreux secrets à révéler…
Mais peut être est ce là, le sujet d’un autre article à venir ?

Pour rédiger cet article je me suis appuyé sur :
“Dictionnaire Historique des rues du Havre” Archives Municipales du Havre sous la direction scientifique de Hervé Chabannes aux editions des Falaises.
“Indicateur du Patrimoine” Claire Etienne Steiner aux editions du patrimoine.
Ainsi que sur les ressources des Archives municipales (les côtes sont en légende des plans)
Pour les photos : Laurent Durel et moi même ainsi qu’un urbexeur local.