défricher ou déchiffrer // comment entrer dans la complexité des codes sociaux ?

C’est la rentrée, c’est le CP et je t’observe te débattre avec les sons, les lettres, ce « e » qui ressemble tant à ce « a », et ce « d » qui est aussi le « D » … autant de signes et de règles sans queue ni tête qu’il faudrait juste savoir. C’est terrible parce que je vois bien que tu prends sur toi, que tu fais de gros efforts, devant la maîtresse, devant l’orthophoniste, mais que tu es en colère. Tu as compris que dans la lecture réside la clé d’un monde magnifique, et tu as compris que cette clé ne t’avait pas été donnée à la naissance, et donc tu es en colère. Tu diriges ta colère contre moi… et moi même je suis encore si en colère ! La lecture, l’écriture, l’alphabet est une forêt hostile dans laquelle on m’a jetée, sans carte, sans boussole, sans coupe coupe. Et oui je suis en colère ! Et dans cette forêt hostile, j’ai longtemps eu l’impression que la seule lueur était le tête à tête quotidien avec maman. Re-colère ! Ces tête à tête étaient longs, fastidieux, éprouvants. Je suis parvenue à tailler mon chemin dans cette forêt sans devenir parfaitement dingue. Mais dès que je me repose, ce chemin se referme. Mais dans ce combat je m’épuise, je me griffe, je ne suis pas bien présentable : même adulte j’ai mal à mon estime de moi dès que je dois écrire à la main. Adulte j’ai encore l’impression d’être coincée dans cette forêt que je n’ai que partiellement domestiqué. J’ai peur parce que je vois cette forêt pousser autour de toi. Je suis dure avec toi, parce que je veux que tu tailles ton chemin, sans perdre confiance en toi. Je projette sur toi mes fantasmes, j’aimerais tant que tu fasses de cette forêt un monde riche et flamboyant. Gogogo : ne m’en veut pas s’il te plaît. C’est toi qui va y arriver, à ta façon, je t’aime.

Je me souviens de ton corps, de ton esprit, de tes mots, de tes cris quand tu étais immergé dans la forêt de l’île aux fleurs. Tu es si beau alors. Tu avances, tu t’aventures ici et là. Tu observes, tu t’étonnes. Tu restes concentré longtemps. Tu comprends la gravité, l’eau qui coule, l’inclinaison. Tu t’émeus de la beauté d’un insecte. Tu reconnais une agapanthe. Tu t’orientes dans un rayon de soleil. Tu t’ennuies, tu t’étonnes. Ton corps avance dans la jungle de fleures, tu défriches, tu grandis, tu enrichis ta relation au monde, ta culture. Défricher : rendre propre à la culture un terrain inculte, déblayer une question, les mettre en ordre pour la première fois avant de les étudier à fond. Je me souviens de mon corps immergé dans une jungle urbaine. Une présence poisseuse et magnétique, je ne sais plus comment l’appréhender, tout m’agrippe, me retient, me submerge. Par où commencer ? Le goût du sucre. L’odeur de l’aseptisation. La douceur du béton. La présence du son. Impossible de s’échapper du bruit, jusqu’au fin fond des parcs l’étonnement, questionnement : des cigales ici à Central Parc ? Voir l’océan, la fin de la jungle urbaine. Je te souhaite un monde à défricher. Que chaque promenade, chaque moment soit un départ pour cultiver tes complexités, stimuler tes terminaisons sensibles, enrichir ton nuancier d’émotions.

Mon James, et si le déchiffrage devenait un beau terrain à défricher. Alors on pourrait rire de ce que les mots tentent de cacher. Déchiffrer, parvenir à découvrir le sens d’une écriture, comprendre, deviner ce qui est caché, mystérieux, obscure. Dans cette illusion de cadre immuable et sans issue, nous saurions qu’il règne une multitude de subtilités perceptibles à ceux qui n’ont pas peur de laisser danser les lettres pour mieux en saisir le sens. Allez mon James danse, danse, danse.


Originally published at randomner.blogspot.com on September 27, 2017.

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