« Il est urgent de faire plus que notre part »

Laurent Boillot, PDG d’HENNESSY

Au milieu de cette crise inédite que nous traversons, sujette aux peurs, aux doutes, et aux inquiétudes pour demain, nous avons eu envie d’interviewer celui qui, plus que tout autre membre de la communauté, a une notion du temps long.

Depuis 18 ans dans le Groupe de Bernard Arnault, auprès duquel il a dirigé pendant 12 ans la Maison Guerlain, Laurent Boillot a été nommé en fin d’année 2019 PDG de la Maison Hennessy, filiale historique du groupe LVMH.

Investisseur de la première heure du Club Des Prophètes et membre du Board, Laurent a accepté de partager avec nous sa vision de la crise COVID-19, les impacts qu’elle peut avoir sur l’économie, les espoirs qu’il porte sur les changements qui pourront en découler, et ce qui le pousse à investir en Capital Venture.

Quel regard portes-tu sur la situation actuelle liée au COVID-19 ?

Nous vivons quelque chose qui n’est encore jamais arrivé. Aujourd’hui, plus de deux milliards de personnes à travers le monde sont confinées chez elles, une situation inimaginable il y a encore quelques semaines.

D’ailleurs je pense que nous avons tous eu les mêmes réactions : d’abord de l’étonnement face à ce qui se passait en Chine, puis en voyant arriver le virus, le déni que cela puisse nous toucher, et après naturellement la peur d’être infecté…

Il y a forcément de l’inquiétude, car on pense à ses proches, à ceux qui nous entourent, aux plus fragiles…

Après à titre professionnel, en tant que dirigeant, je me dois aussi de regarder devant, et d’être là pour mes équipes, en leur donnant un cap.

Pour éviter la confusion, comme en navigation marine, je leur ai fixé 3 horizons.

Le premier est court terme, avec l’obligation de s’adapter rapidement, de prendre des décisions fortes, de survivre.

Le second horizon est de préparer le rebond en regardant régulièrement à l’Est, là où le soleil se lève. Alors que tout s’était arrêté, la Chine redémarre. La reprise est douce, mais elle est là, et elle est pleine d’espoir pour nous qui sommes aujourd’hui totalement à l’arrêt.

Le dernier horizon quand on dirige une maison historique, comme Hennessy, est de se projeter dans 10 ans. Ce qui nous arrive est grave, mais à l’échelle d’un temps long comme l’histoire de notre société, il est important de continuer à regarder loin.

Et c’est d’autant plus important dans ces moments si particuliers.

Il est encore beaucoup trop tôt pour le savoir, mais à ton avis, que restera-t-il d’un tel événement ? Qu’en retiendrons-nous ?

Si nous parlons du Covid-19, je pense à cette vidéo de Bill Gates, datant de 2015. Elle est saisissante, non pas parce qu’il prédit une catastrophe mais parce qu’il déploie un plan clair pour se préparer contre ces nouvelles guerres.

Le monde va s’organiser et demain, nous aurons tout ce qu’il faut pour se préparer à une nouvelle attaque.

Après en prenant encore plus de recul, je dirais que je ne sais pas ce que sera le monde, mais que j’ai envie qu’il se réinvente.

C’est toute une génération qui va, à jamais, être marquée par cet événement… Plus rien ne sera comme avant.

J’ai envie de croire que nous allons réussir à tendre vers ce triptyque : un esprit plus sain, dans un corps plus sain, sur une planète plus saine.

Le moment est idéal pour se réinventer.

D’un point de vue environnemental, je trouve que l’image est assez frappante entre cette maladie respiratoire pour le genre humain, alors que dans le même temps notre planète retrouve son souffle, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps…

Je crois qu’il est primordial que demain nous respirions ensemble, les femmes, les hommes et la terre qui nous porte.

On entend aujourd’hui beaucoup de TPE, de PME, de start-up inquiètes pour leur avenir ; quel est ton regard sur le sujet ?

Je les comprends. Les conséquences vont être brutales pour beaucoup.

Il faut les aider. Tous les acteurs doivent les soutenir. Une solidarité doit se mettre en place, et il ne faut pas croire que la solidarité en cette période portera seulement sur des masques et du gel.

Les politiques ne pourront pas tout faire. Nous, les grands groupes, devons tout de suite regarder comment vont les petites sociétés avec qui nous travaillons, et voir comment nous pouvons les aider. Confirmer des commandes, réduire des délais de paiements, sont des mesures qui, cumulées, peuvent à la fin compter.

En tant qu’investisseur privé dans des start-up, c’est aussi le moment de se rendre disponible pour échanger avec elles, et modestement tenter de les aider…

Sans dévoiler d’éléments confidentiels, tu t’étais engagé moralement dans une levée de fonds avant l’avènement du Covid19. As-tu pensé annuler ta participation avec l’émergence de cette crise ?

A aucun moment je n’ai pensé revenir sur mes engagements, les start-up ont plus que jamais besoin de nous.

C’est une société que je suis avec le Club Des Prophètes depuis suffisamment longtemps pour ne pas douter de sa pérennité.

Investir en Capital Venture, c’est miser sur l’avenir… Nous sommes dans une période incertaine, mais ça ne remet pas en cause tout ce que peuvent apporter ces start-up à l’économie.

Tu as une place prépondérante au sein du Club Des Prophètes, car tu fais partie des investisseurs historiques, et tu es membre du Board. Qu’est-ce qui t’a poussé à rejoindre cette aventure ?

La première chose a été de faire confiance au fondateur, et d’avoir envie de le suivre dans ce projet avant-gardiste, qui mêle l’humain et l’économie.

Je n’ai jamais manqué de sollicitations pour de l’investissement mais là j’ai été séduit par l’ambition du projet qui repose d’abord sur une approche communautaire, avec cette volonté de regrouper des « talents » d’horizons différents pour venir en aide à cette nouvelle économie.

Aujourd’hui je peux dire que c’est une aventure où on est projeté sur les autres, que ça soit les autres investisseurs, ou les start-up, une aventure où on apprend d’eux.

L’humain est au centre de tout, c’est aujourd’hui rare dans notre société, d’où le côté avant-gardiste, et c’est pourquoi j’ai accepté de prendre cette place particulière au sein du Club Des Prophètes.

C’est important aussi de dire que l’engagement est fort, qu’il y a une part de responsabilité à assumer quand il faut à son niveau évaluer une start-up qui cherche à lever des fonds, émettre un avis sur elle, et par ricochet décider de son sort.

Mais je le fais scrupuleusement, sachant pertinemment que pour d’autres secteurs, mes pairs Prophètes auront exactement la même exigence.

Chacun fait sa part, et c’est cette force collective qui va permettre à ce modèle de s’imposer.

A côté de cette carrière de dirigeant, tu as aussi cette fibre entrepreneuriale avec Cha Ling, la marque que tu as créée…

Disons que je suis un faux entrepreneur, ou l’un des plus intra-preneurs qui existe !

Chez LVMH on te demande de conduire la société que tu diriges comme si c’était ton affaire… Si bien que parfois tu peux oublier que ce n’est pas ta société (sourire).

Pour Cha Ling, je me suis posé la question de tout quitter et de me lancer seul dans cette aventure. Peut-être que justement ce qui me différencie d’un entrepreneur c’est que je n’étais pas prêt à hypothéquer ma maison pour ça.

Et au-delà de ça, j’ai compris très rapidement tout ce que LVMH pouvait m’apporter pour cette aventure.

Ce fût un moment extraordinaire de convaincre le groupe et qu’il me dise « allons-y ».

J’ai depuis découvert les montagnes russes de l’entrepreneur, avec des sommets incroyables comme lorsqu’il a fallu tout construire il y a 6 ans…. Et des moments plus difficiles dernièrement… J’ai voulu que la marque commence à se développer en Asie, et ces derniers temps ont été compliqués, entre la crise de Hong Kong, et aujourd’hui le coronavirus.

Là je suis dans un horizon et demi. Je suis focalisé sur mon équipe et notre priorité est de survivre.

Pour refaire le lien avec le Club, je sais ce que c’est que brûler du cash en tant que petite structure, et c’est forcément des points sur lesquels je suis attentif dans un business plan de start-up.

En regardant ton parcours et tout ce que tu as accompli, la question qu’on a envie de te poser est : qu’est-ce qui te fait encore avancer ?

Découvrir, explorer, … Oui c’est le mot, j’adore les explorations.

Beaucoup pensent qu’il faut changer d’entreprise, ou entreprendre pour explorer mais je pense que c’est d’abord un état d’esprit. Rien ne résiste à l’imagination au travail, et à partir de là, le champ des possibles est énorme.

Dans l’exploration, il y a forcément l’idée de premières fois et c’est pourquoi j’aime me poser cette question régulièrement :

Quelle est la dernière fois que tu as fait quelque chose pour la première fois ?

En me retournant sur ma carrière, je peux dire que j’ai dessiné pas mal de premières fois, et j’aime bien cette idée.

Après, je ne sais pas si je portais cette notion, ou si je l’ai acquise au sein du groupe LVMH, mais j’aime appartenir à ces entreprises en transmission, à savoir des maisons qui ont déjà des histoires incroyables et qu’il faut continuer à faire grandir, à renouveler, …

Et pour finir sur le plus important, je trouve ma motivation dans l’humain. J’ai un petit carnet dans lequel je note mes rencontres importantes, et j’aime chaque fin d’année repenser à celles qui ont compté et qui m’ont transformé.

J’adore l’idée de toutes ces rencontres qui m’attendent chez Hennessy… Une belle exploration à venir j’en suis convaincu.

Justement par rapport à ce contexte, est-ce que tu es inquiet de commencer cette nouvelle présidence avec cette crise majeure dans laquelle nous venons de rentrer ?

C’est un peu ma destinée de commencer de nouvelles aventures dans des périodes chaotiques…

J’ai signé mon contrat de travail chez Guerlain le 11 septembre 2001, à 8h. Forcément quand j’ai annoncé ma démission, mon ancien patron d’Unilever m’a dit que je faisais l’erreur de ma vie…

En octobre 2007, j’ai pris la tête de Guerlain. J’ai juste eu le temps de me réjouir et là, j’ai pris de plein fouet la crise financière.

Donc finalement 4 mois après avoir pris la présidence d’Hennessy, voir cette crise arriver c’est presque la suite logique dans mon parcours.

Mais là encore, j’ai la chance d’avoir un temps long. C’est la force d’un groupe familial, à savoir être dans la transmission, donc voir loin et pouvoir même être altruiste.

C’est aussi l’une de mes sources de motivation pour compléter ma précédente réponse, ce sentiment d’appartenir à un groupe qui peut faire beaucoup dans cette urgence climatique.

On voit que les politiques ne peuvent pas tout faire, et qu’au-delà de la merveilleuse image du colibri de Pierre Rabhi, où chacun fait sa part, il est urgent que ceux qui en ont les moyens fassent plus que leur part.

Je sais que LVMH a la puissance de faire vraiment bouger les lignes, en ayant un impact déterminant pour la planète.

J’ai envie d’y contribuer, nous y travaillons, et j’espère que prochainement nous arriverons à annoncer des projets qui peuvent changer le monde.

Merci Laurent pour cette interview

Le Club Des Prophètes est une communauté sélective d’investisseurs, dirigeants et entrepreneurs à succès, se regroupant pour partager leurs expertises et leurs réseaux afin d’accompagner les start-ups de demain. Pour nous contacter :

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